THEVESTE LA CHRÉTIENNE
LE TOUR DU MONDE
NOUVEAU JOURNAL DES VOYAGES
TÉBESSA ET SES MONUMENTS
(ALGERIE),
PAR M. ANT. HÉRON DE VILLEFOSSE.


Linteau de prière provenant de la basilique de Tébessa. - d'après un croquis de G. Noynot

Un linteau de porte en pierre provenant de la basilique, décoré d'un chrisme en relief que des rinceaux de vigne et des enroulements de feuillage encadrent d'une façon toute gracieuse, des bases de colonnes, des chapiteaux (il y en a partout à Tébessa) et surtout des inscriptions forment dans la cour du génie un musée lapidaire tris intéressant. Ce sont les °débris des archives de l'état civil de la colonie romaine; on y retrouve encore quelques noms des membres de la curie, des duum vira, de ceux qui rendaient la justice, des patrons, des prêtres, des dieux qui avaient des autels à Theveste. Je ne parle pas des inscriptions en l'honneur des empereurs, ni des tombes des premiers fidèles, ni des bornes millitaires qui apprennent si sûrement les travaux exécutés par les Romains sur les grandes voies de l'Afrique.
Ici c'est un grand sarcophage découvert en 1888 dans la basilique, près de l'escalier qui conduit de la nef à la salle en forme de trèfle. La face antérieure est décorée de trois figures assez gros sihrement sculptées, placées chacune dans un cadre entre deux flambeaux allumés; rien ne ferait reconnaltre à première vue son origine chrétienne si un fragment mutilé du couvercle ne portait pas pu monogramme du Christ très nettement gravé. Les extrémités sont décorées, l'une de deux grandes rosaces, l'autre d'une patère et d'une eulogie. Là ce sont des chapiteaux et des inscriptions, des débris de corniche. Plus loin, un autre sarcophage trouvé également dans la basilique, en 1867, à l'entrée de l'édifice, sur le côté gauche de l'atrium, présente aux visiteurs un bas-relief très endommagé dont le sujet cependant parait être une chasse au lion.

THEVESTE :La route qui conduisait de Carthage à Lambèse y passait, reliant ainsi le chef-lieu du gouvernement qui a bâti ce magnifique arc de triomphe, à quatre faces, encore debout aujourd'hui. C'était sous Rome !

La religion du Christ s'est propagée rapidement en Afrique; chaque ville compte ses martyrs. Saint Namphamon, (Saint Namphamon, le premier martyr de l'Afrique, fut mis à mort à Madaure).sainte Perpétue, sainte Félicité, le grand évêque Cyprien et tant d'autres sont tombés sous la hache du bourreau. La persécution redouble sous Dioclétien.

Un jeune homme de vingt ans, Maximilien, de Theveste, que l'église honore du titre de saint, est amené sur le forum de la ville. Interrogé par le proconsul, il refuse de porter les armes, voyant un danger pour sa foi dans l'accomplissement du service militaire. Il est mis à mort le 12 mars 295.
Neuf ans plus tard, sainte Criepine et ses compagnons refusent au même endroit de sacrifier aux faux dieux. Ils subissent également le martyre.
Mais revenons à notre voyage

Du Kroub aux Ouled-Rahmoun on traverse une plaine de grande culture. En arrivant à ce dernier village il faut quitter la route de Batna pour tourner brusquement à gauche; l'aspect du pays change; les arbres disparaissent, et, on fait d'habitations européennes, on ne rencontre plus jusqu'à Aïn-Beida que les caravansérails établis le long du chemin par le gouvernement.

Après le premier relais on passe près du Bordj ben-Zekri bâti au milieu des ruines de l'ancienne ville de Sigus, respublica Siguilanorwn, qui s'étendent dans la plaine des Segnia. Cette cité a été rendue célèbre par le séjour que les rois numides y ont fait à différentes époques. Les inscriptions romaines qu'on y a recueillies remontent au règne d'Hadrien.

Voici Aïn-Fakroun, caravansérail où l'on s'arrête pour déjeuner. Il n'y a pas à hésiter : il faut prendre ce qu'on trouve, bien heureux de trouver quelque chose. On est naturellement écorché et mal traité. C'est là que d'ordinaire on fait connaissance avec ses compagnons de route.

A mon dernier voyage le coupé de la voiture avait été retenu par un général du génie en tournée d'inspection accompagné de deux officiers de la même arme. Naturellement je pestais contre lui, puisque nous avions été réduits, Georges Moynet et moi, à nous empiler dans l'intérieur avec des Arabes malpropres, mais nous comptions bien nous dédommager à table et nous reposer un instant en jouissant de la compagnie des officiers. Le vieux brave n'avait rien d'aimable. Soit ennui, soit sentiment de sa dignité, pendant le repas il n'ouvrit la bouche que pour manger ou pour maugréer. Ses aides de camp imitèrent prudemment leur supérieur hiérarchique et nous dûmes attendre une meilleure occasion pour nous rapprocher de lui. Moui-Abeïr et Oum-el-Bouaghi sont les deux au-ires points auxquels on touche avant d'arriver à Ain-Beida. Ces deux localités sont devenues, dans le langage des soldats et des colons, Moule à beurre et Bourbaki. Avis aux philologues de l'avenir!

Devant la porte du caravansérail d'Oum-el-Bouaghi un Arabe était étendu sur le dos tandis que l'un de ses coreligionnaires lui piétinait le ventre de son mieux. C'est, parait-il, un remède souverain pour chasser la fièvre. Je ne le crois pas encore approuvé par l'Académie de médecine. Un autre moyen non moins efficace consiste à brûler sous le nez du fiévreux un morceau de couenne de porc munie de ses poils. On peut choisir entre ces deux spécifiques.

Au même endroit un indigène tout radieux portait dans ses bras une petite fille de trois ans, pleine de santé et plus propre que ne le sont d'ordinaire ces malheureux enfants. Elle avait les oreilles garnies d'anneaux d'argent; un collier, composé de coquillages, de coraux et de vieux sous, lui donnait tout à fait bon air. Comme je demandais au père la cause de sa joie et des démonstrations de tendresse qu'il prodiguait à l'enfant : "C'est, me dit-il, que je viens de la vendre à mon voisin pour son petit garçon qui a le même âge. Ils se marieront ensemble; j'ai touché l'argent. Voilà au moins une union qui ne se fera pas contre le gré des parents.

Au pied du Djebel-Sidi-Rouis la route devient de plus en plus mauvaise; on n'avance que lentement au milieu des fondrières. Çà et là quelques oliviers rabougris dressent leurs têtes chauves dans ces champs désolés et restent debout comme les derniers témoins de l'ancienne fertilité du sol. Sur la droite s'étendent de grands lacs salés dont le plus important est le Guerah-el-Tharf. Dans certaines saisons les bandes d'oiseaux qui s'abattent sur leurs bords sont innombrables. Les points noirs qui émaillent la plaine sont les tentes des fractions de la grande tribu des Haracta. Les troupeaux viennent boire aux fontaines qui bordent la route; les femmes descendent de la montagne voisine, chargées de lourds fardeaux, et des enfants à peine vêtus regardent passer la voiture, courent derrière, et s'accrochent à la portière comme de vrais gamins de Paris.

Mais le chemin devient meilleur; les chevaux prennent une allure plus rapide, le postillon fait entendre les coups de fouet traditionnels; il est six heures du soir; nous arrivons à Aïn-Beida. Vingt-neuf lieues nous séparent de Constantine, Il ne reste debout aucun, monument antique à Aïn-Beida : les nombreux fragments encastrés dans les murs des maisons, ou réunis dans le jardin public devant la demeure du commandant supérieur, sont là cependant pour attester l'existence d'un poste romain assez important.
De beaux chapiteaux de basilique décorent l'entrée de l'auberge. Les rues sont droites, tirées au cordeau et bordées de petites maisons basses, blanchies à la chaux. Le gros de la population se compose d'indigènes ou d'israélites.

Il y a dans la ville plusieurs de ces petits bazars tenus par des Mzabites dans lesquels les Arabes viennent chercher tout ce que la civilisation la plus raffinée peut leur offrir de mauvaises confections à bon marché la cotonnade anglaise y occupe une large place. Dieu me garde de médire de ces petites boutiques. J'y ai trouvé souvent des ressources inattendues. 0n ne s'imagine pas ce que contient le bazar d'un Mzabite! A la différence de leurs confrères d'Europe ils n'attirent pas le client par leurs cris inarticulés. Ils restent gravement assis tout le jour derrière leur petit comptoir sur lequel est cloué un vieux fer à cheval: J'ai demandé à plusieurs le pourquoi de cet usage; les uns m'ont répondu que c'était pour chasser les mauvais esprits; d'autres mettent ce fer sans but, se conformant à une habitude reçue.
Souvent au-dessus de l'entrée de la boutique est peinte, en bleu ou en rouge, une main ouverte, signe de bon accueil, symbole des intentions honnêtes; car, disent-ils, celui qui a la main ouverte ne tache rien pour blesser, ni pour tromper son frère.

Les cafés arabes ne manquent pas : les indigènes en voyage y passent la nuit étendus sur une natte et enveloppés dans leur burnous. Le soir on y fait d'ordinaire une musique infernale; concert populaire à bon marché où l'on joue le même air des heures entières, sans variations. Ceux qui ont des nerfs feront bien de ne pas s'y arrêter trop longtemps.

Il faut se coucher de bonne heure pour se relever vers trois heures du matin et partir cette fois pour Tébessa. Ce n'est plus dans une diligence que la seconde partie du voyage va s'effectuer, mais dans un espèce de chariot à quatre roues ou plutôt dans un vieux fourgon attelé de quatre chevaux de front. Deux planches y servent de banquettes quand les bagages ne s'opposent pas à leur introduction; une toile trop courte et trouée comme une vieille écumoire garantit à la fois du soleil et de la pluie.
C'est là le véhicule qui trois fois par semaine va porter aux habitants de Tébessa les nouvelles de l'Europe et reçoit les rares voyageurs qui se rendent dans cette localité. Je ne parle que de la belle saison. Si le temps est mauvais, le courrier prend une voiture plus légère dans laquelle il ne peut avoir avec lui qu'une seule personne, et souvent, par suite du piteux état des chemins, il est obligé de dételer la voiture en route.

On place alors les dépêches sur un cheval, le conducteur monte en croupe pour garder son précieux dépôt; si le voyageur ne veut pas coucher à la belle étoile, il n'a qu'à imiter l'automédon et à enfourcher l'autre cheval jusqu'au terme de sa course.
On part; nous nous retrouvons dans le fourgon avec le vieux général et ses deux officiers. Il parait qu'ils vont aussi à Tébessa, mais pour affaires de service. A leur place je me serais fait donner des chevaux de selle par le commandant d'Aïn-Beida : le voyage eût été plus rapide et plus agréable. Toujours mesure silence de leur part. Moynet et moi nous occupons la banquette du fond. Le conducteur est un de ces jeunes Arabes qui appartiennent à la grande tribu dos Ouled-Plaasa (les fils de la place); autrement dit, c'est un de ces petits vagabonds sans père, ni mère, qui ont grandi au coin des bornes sur les places publiques de nos villages algériens. Il conduit très gaillardement son équipage et parait convaincu de sa haute importance.

La première partie de la route est jolie. Après avoir dépassé le village d'Ouilmen, de création récente, où de malheureux colons périssent décimés par les fièvres, on entre dans la foret du Tafrent plantée de pins et de petits arbres touffus; elle s'étend presque jusqu'à la Meskiane. Il est rare qu'on traversant ces parages on n'ait pas l'occasion de tirer un lièvre ou des perdreaux d'autant plus facilement que la voiture ne les effraye pas.
Dans une des éclaircies de la forêt le génie militaire a récemment construit le Bordj d'Ain-el-Ouadi, qui n'a jamais pu être habité à cause du manque d'eau. On admire en passant cette belle construction où tout est fermé comme dans le château de la Belle au bois dormant et qui, à moins de devenir l'enfer d'un nouveau Tantale, est destinée à ne jamais entendre de voix humaines.
La Meskiana est située sur la rivière du même nom. C'est une annexe de la commune d'Aïn-Beida placée à vingt-cinq kilomètres de son chef-lieu. On y voit un moulin français : de belles prairies bordées de peupliers s'étendent le long de la rivière; la route de Tébessa une fois faite, ce village prendrait une importance considérable. On s'y arrête quelques instants avant de s'engager dans le long défilé d'Halloufa.

La pluie tombe avec violence; à mesure que nous montons, au lieu de diminuer d'intensité le brouillard devient de plus en plus épais : nous traversons un véritable nuage qui nous empêche d'admirer la vallée ouverte à nos pieds.
Les chevaux harassés n'avancent plus malgré les excitations du conducteur et la mauvaise humeur du général qui s'est décidé à parler. Nous arrivons cependant au caravansérail d'Halloufa vers onze heures. Il est temps de se sécher et de se mettre à l'abri.

Une grosse Provençale, mère de huit enfants, tout en allaitant son dernier-né, nous sert un déjeuner aussi peu confortable que possible : nous lui faisons autant d'honneur que s'il avait été préparé chez Bignon. La glace est rompue; nous sommes les meilleurs amis du vieux guerrier auquel de nouveaux déboires vont nous attacher bien plus étroitement encore.

Plus de quarante kilomètres séparent Halloufa de Tébessa.
Il faut les faire au milieu d'une plaine détrempée par les pluies et qui, en certains endroits, est devenue un vaste marais. Aussi le général cherche-t-il la route avec anxiété. Il s'étonne d'autant plus de ne point la trouver qu'elle a été tracée par ses ordres et qu'un des officiers qui l'accompagnent avait été chargé de la réparer l'année précédente.

Celui-ci promet toujours que le chemin va devenir excellent, mais c'est en vain qu'il voudrait montrer son œuvre; il n'en reste aucune trace; nous sommes dans la boue jusqu'au cou Il faut descendre pour pousser à la roue; le général fait comme nous. Les chevaux ne paraissent pas comprendre qu'ils portent César et sa fortune, et, sans les képis galonnés d'or de nos compagnons qui lui inspirent un certain respect, il y a longtemps que le conducteur nous aurait plantés là et serait parti avec ses dépêches. Nous poussons de notre mieux, montant et descendant suivant les besoins du service.

L'officier qui tient à sa route la promet toujours : comme la sœur Anne nous ne voyons rien venir, et le général en conclut qu'il est temps de céder le chemin à l'administration civile des Ponts et Chaussées. L'ingénieur qui le trouvera méritera un prix de clairvoyance! Je comprends maintenant pourquoi on accuse toujours les Ponts et Chaussées de ne pas vouloir adopter les tracés du génie! A l'Oued-Hamadja autre histoire : la rivière, qui d'ordinaire est à sec, est tellement grossie par la pluie qu'il est impossible de passer. Nous restons là trois mortelles heures à regarder couler l'eau la rivière baisse, mais pas assez vite à notre gré. Pour occuper ses loisirs le général calcule la vitesse de décroissance des eaux. A l'aide d'un petit bâton muni d'un indice en papier qui marque le niveau de l'eau à l'heure où le repère a été posé, il sait que le torrent a baissé de tant de centimètres en vingt minutes. Conclusion : nous passerons avant la nuit. Les deux officiers admirent l'ingéniosité de leur supérieur, et celui qui nous promet toujours sa belle route, comme Dieu promettait aux Hébreux la terre de Chanaan, continue ses prédictions en ajoutant que dans un instant nous allons voir apparaître à la surface de l'eau un petit cassie fait par lui et sur lequel notre fourgon glissera comme une lettre à la poste. Le conducteur qui connaît le passage ne partage pas ces douces illusions.

Où donc est Tébessa? les heures s'écoulent et nous charge à diminuer son prestige.

Voilà le milieu de la nuit; impossible de rejoindre Lambèse par Theveste : nous rencontrons les émissaires de ces deux fonctionnaires, (charrette en détresse), décidés à y attendre le jour.

La ville cependant existait déjà sous les empereurs ; mais les ruines dont elle est semée attestent que l'empereur Flaviens, ainsi que l'attestent plusieurs inscriptions à l'époque romaine, les conquérants en avaient fait mentions en l'honneur de Vespasien, de Titus .

Sous Hadrien, le gouverneur de Numidie avait attiré de nombreux habitants. Les petits postes romains disséminés, P. Metilius Secundus y envoya un détachement, entre Tébessa, Morsot et Okkous, la troisième légion pour établir d'une façon définitive principaux, n'ont jamais été sérieusement visités : la grande voie de Carthage.

Au troisième siècle, les inscriptions qu'on y a relevées à la surface du sol s'accroît : un grand nombre d'Africains permettent de penser qu'un explorateur attentif y sont parvenus aux honneurs sous l'empire de Sévère serait largement récompensé de ses peines.
L'un d'eux, Cornélius Egrilianus, préfet de Theveste (c'est le nom ancien de la ville) laisse en mourant une partie considérable l'époque impériale, un des points les plus importants de sa fortune pour embellir sa ville natale, de l'Afrique

Vers 398 un événement considérable s'accomplit aux portes de Theveste. Le comte Gildon, qui s'était soustrait à l'autorité de Rome, fut vaincu par les troupes de Stiliehon (Né vers 360, Flavius Stilichon, comme ses noms l'indiquent, est issu d'une famille de Vandales installés dans l'Empire) et trouva la mort dans sa déroute. Ce maintien momentané de l'autorité impériale ne fut pas de longue durée les Vandales parurent en 429 sur les côtes de la Mauritanie.
On sait quelles persécutions ils exercèrent contre les catholiques quels fléaux s'abattirent avec eux sur la terre d'Afrique.

La situation de Theveste, à proximité du désert et de l'Aurès, l'exposa à de nombreuses attaques ; elle eut beaucoup à souffrir pendant ces temps agités; la ville fut presque détruite. Mais après avoir vaincu les Vandales et apaisé l'insurrection des Maurusiens, Solomon la met de nouveau en état de défense. Elle vécut encore quelques jours prospères au sixième siècle et au commencement du septième, l'empereur Héraclius y fit exécuter do grands travaux.
C'est du moins ce que nous apprend une inscription récemment découverte, un des derniers textes gravés avant l'invasion arabe.

S'il faut en croire l'auteur du Fotoh Ifrikia, Tébessa fut prise par le conquérant Okba en l'an 45 de l'hégire. Son nom apparait plusieurs fois dans l'histoire des Berbères d'Ibn Khaldoun. Au onzième siècle de notre ère, El-Bekri en faisait la description suivante :

" Tébessa est une grande et ancienne ville, bâtie en pierres de taille. On y trouve une grande abondance de fruits. Une partie de la muraille qui l'entoure fut abattue par Abou Yezid Makhled ibn Keidad. Elle est située auprès d'une grande rivière, bordée de forêts et de vergers. On y trouve surtout des noyers dont le fruit est renommé pour sa grosseur et sa saveur. On remarque dans cette grande ville plusieurs salles voûtées où les caravanes de voyageurs s'abritent avec leurs animaux quand il tombe de la pluie ou de la neige. Une seule de ces salle peut contenir plus de deux mille bêtes de somme.
Dans un autre passage le même auteur signale le grand nombre de monuments anciens que renferme la ville.

Au seizième siècle, l'Arabe Léon l'Africain, qui avait pénétré jusque-là n'a pas confirmé cette mauvaise impression.

Après la prise de Constantine par les Français catte petite garnison turque s'enfuit en Tunisie avec son chef, et les Tébessiena se trouvèrent livrés aux attaques incessantes des tribus voisines. L'ordre fut bientôt rétabli, grâce à l'énergie du général Négrier qui, le 31 mai 1842, se présentait sous les murs de la ville à la tête des troupes françaises. Les principaux habitants vinrent au-devant de lui avec des drapeaux et le reçurent comme un libérateur. En 1844 le général Randon fit une seconde reconnaissance dans le sud de la province de Constantine et plaça Tébessa sous le commandement supérieur du capitaine de spahis Allegro. Enfin, le 9 septembre 1851, la ville fut occupée par le général, de Saint-Arnaud ; des casernes y furent établies et plusieurs colons vinrent s'y fixer sous la protection du drapeau français qui flottait définitivement sur les murs.
Une pierre comémorativo de cet événement a été élevée dans la cour française.
Un an plus tard, à la fin de l'année 1852, M. Léon Renier, chargé par le ministre de l'instruction publique d'une, mission épigraphique en Algérie, arrivait à Tébessa accompagné d'un dessinateur et envoyait bientôt à Paris les prémices de son travail, les dessins de l'arc de triomphe et du temple de Minerve.

Ces dessins permirent de constater l'importance des monuments de Tébessa. Ce n'était, du reste, qu'un spécimen du riche album que l'éminent épigraphiste devait rapporter de sa mission.
Grâce à lui, M. Lenoir put introduire dans son Histoire de l'architecture monastique un plan détaillé de la basilique.

TEBESSA :
Entrons par la porte de Constantine. Une rue s'ouvre devant nous. Elle est bordée à gauche de maisons basses; quelques rares commerçants y sont établis. A droite, une terrasse avec de beaux ombrages offre aux flâneurs un abri contre les ardeurs du soleil. En trois minutes nous arrivons sus une petite place, ornée d'une fontaine et de quelques arbres.

C'est aujourd'hui le véritable forum de Tébessa; c'est le centre du mouvement, du commerce et de la vie. C'est là qu'on apprend les nouvelles, qu'on rencontre ses amis, c'est le boulevard des Italiens de l'endroit en même temps que la cour des Messageries.

Le café Riche est représenté par le cercle militaire, modeste toit dont l'architecture n'a rien de provoquant; la façade est, du reste, entièrement cachée par une marquise en roseaux autour desquels s'enroulent capricieusement des capucines et des volubilis bleus. Mais on y reçoit l'accueil le plus cordial et le plus empressé. A côté se trouve l'auberge, pompeusement décorée du nom d'hôtel.
Sur le même rang le bureau de poste et le télégraphe sont installés dans une maison voisine. C'est là que le courrier s'arrête. Que d'émotions le jour où il arrive et comme chacun est heureux de recevoir des nouvelles de France! Trois fois par semaine le clairon des zouaves signale sa venue, et, quand on entend les grelots des chevaux résonner sur la place, le coeur du plus endurci bat plus fort qu'à l'ordinaire.

Vis-à-vis le cercle militaire et de l'autre côté de la place, un jardin frais et coquet invite au repos : véritable square dont les habitants goûtent peu les délices. Plusieurs chapiteaux antiques rangés en cercle autour du bassin et d'autres fragments d'architecture en font uu musée en plein vent. Il s'appuie sur la portion sud de la muraille byzantine dans laquelle s'ouvre une poterne donnant sur la campagne.
Quand on avait franchi cette porte on se trouvait autrefois dans un lieu inculte, aride et desséché : quel changement aujourd'hui! Grâce à l'heureuse initiative du commandant supérieur Egrot, tout ce terrain a été retourné, arrosé et planté.

A côté de ce jardin s'ouvre une grande porte ronde : un zouave y monte la garde, c'est l'entrée d'une série de bâtiments spécialement réservés à la force armée et à l'autorité militaire. Après avoir franchi cette porte, on trouve devant soit la maison du commandant supérieur de Tébessa, logis carré entouré de quelques parterres fleuris. Des débris antiques déposés le long des murs attestent la sollicitude des commandants pour les ruines que renferme la ville.
Ici c'est un grand sarcophage découvert en 1888 dans la basilique, près de l'escalier qui conduit dans la nef à la salle en forme de trèfle. La face antérieure est décorée de trois figures assez grossiérement sculptées, placées chacune dans un cadre entre deux flambeaux allumés; rien ne ferait reconnaître à première vue son origine chrétienne si un fragment mutilé du couvercle ne portait pas pu monogramme du Christ très nettement gravé.
Les extrémités sont décorées, l'une de deux grandes rosaces, l'autre d'une patère et d'une eulogie. Là ce sont des chapiteaux et des inscriptions, des débris de corniche. Plus loin, un autre sarcophage trouvé également dans la basilique, en 1867, à l'entrée de l'édifice, sur le côté gauche de l'atrium, présente aux visiteurs un bas-relief très endommagé dont le sujet cependant parait être une chasse au lion.

A côté de la maison du commandant se développent les constructions qui servent de caserne au bataïllon de zouaves envoyé chaque année de Constantine pour renouveler la garnison de la place. Les services de l'intendance, de l'hôpital, tout ce qui se rattache à l'armée est réuni dans les bâtiments qui entourent cette vaste cour fermée de deux côtés par la fortification byzantine à laquelle la casbah est accoléé. Cette grande enceinte est remplie d'animation et de mouvements. Bien différent est l'aspect d'une seconde cour placée au sud de la première, mais en dehors des murailles byzantines. Une porte percée dans le mur méridional (Bab, Aïn-Chela) donne accès à cette solitude qui porte le nom d'annexe du génie. C'est en effet à l'extrémité de ce désert que le génie a installé ses bureaux, c'est là qu'il peut rêver tout à son aise, loin du bruit et du tumulte, à la, démolition des vieux remparts qui l'offusquent.

Déjà une partie de cette œuvre est accomplie. Sous prétexte de consolider la muraille du côté nord, on l'a dédoublée : aux premières atteintes de l'hiver tout ce qui restait s'est écroulé. Mais, soyons juste, si certains officiers du génie ont commis quelques actes de vandalisme déplorables, il ne faut pas oublier tout ce que l'archéologie et l'histoire doivent de reconnaissance à d'autres officiers de ce corps distingué, surtout en ce qui concerne la conservation des monuments africains.
C'est le savant et regretté général Creuly qui avait organisé en Algérie, pendant qu'il y exerçait les fonctions de chef du génie, tout un service de renseignements précieux sur les découvertes et des épigraelliques faites dans l'étendue de son commandement, c'est lui qui a été le véritable fondateur de la Société archéologique de Constantine.
Il y a un autre nom qu'on ne peut séparer du sien, celui du colonel Moll, infatigable chercheur, antiquaire passionné, qui, au milieu de ses nombreuses occupations, a su trouver le temps d'écrire plusieurs mémoires sur Tébessa pendant la domination romaine et a pris soin de réunir, précisément dans l'annexe du génie, les restes les plus importants de l'antique splendeur de la ville.

Un linteau de porte en pierre provenant de la basilique, décoré d'un chrisme en relief que des rinceaux de vigne et des enroulements de feuillage encadrent d'une façon toute gracieuse, des bases de colonnes, des chapiteaux (il y en a partout à Tébessa) et surtout des inscriptions forment dans la cour du génie un musée lapidaire tris intéressant.
Ce sont les débris des archives de l'état civil de la colonie romaine; on y retrouve encore quelques noms des membres de la curie, des duum vira, de ceux qui rendaient la justice, des patrons, des prêtres, des dieux qui avaient des autels à Theveste.

Je ne parle pas des inscriptions en l'honneur des empereurs, ni des tombes des premiers fidèles, ni des bornes militaires qui apprennent si sûrement les travaux exécutés par les Romains sur les grandes voies de l'Afrique.

Sortons maintenant de la casbah.
Les rues ne sont pas nombreuses et l'on peut, sans crainte de s'égarer, s'engager dans la première qui se présente devant soi. Elle mène à la porte Solomon; c'est la plus animée, c'est la rue des ressources et des affaires.
A droite, deux Maltais, chacun à une extrémité de la rue, ont établi leurs boutiques et débitent aux Arabes et aux Français tout ce qui peut leur être utile ou nuisible, et principalement ce qui se boit. Des cordonniers assis dans leurs petites loges confectionnent des babouches jaunes à lisérés verts et ne daignent pas regarder les passants; le boucher arabe étale des tranches de mouton plus ou moins malpropres; un petit juif vous poursuit en vous proposant des grenades, des dattes, des citrons, pendant que les oisifs indigènes dégustent tranquillement leur caoua sur le pas des portes et avalent avec volupté le mare déposé au fond du petit coquetier qui leur sort de tasse.
De temps en temps cependant ils se relèvent et sortent de leur impassibilité apparente pour s'avancer vers un personnage qui traverse la rue : ils lui embrassent la poitrine ou la main. C'est un marabout vénéré, un chef de grande tente ou quelque puissant caïd que ses affaires amènent à la ville. On échange à voix basses la série des salutations d'usage; on dirait deux conspirateurs qui se transmettent le mot d'ordre.

A gauche de cette rue se trouve le bureau arabe. Dans les territoires régis par l'autorité militaire le chef du bureau arabe est un puissant personnage. En cas d'insurrection il prend le commandement des contingents fournis par les tribus restées fidèles; il est juge de paix, juge d'instruction, receveur des impôts, et, dans ses rapports avec les chefs de tribus, il a souvent à traiter d'importantes questions administratives. On conçoit que le premier officier venu ne peut être investi de ces délicates fonctions. Aussi les officiers des affaires indigènes en Algérie forment-ils un véritable corps d'élite, et on ne saurait trop s'élever contre les idées préconçues, les absurdes préjugés que certaines gens prennent plaisir à propager pour nuire à cette utile institution.

Ils ont été on Algérie les véritables pionniers de la civilisation, ils ont crée les villages, remué le sol, apaisé les insurrections, et aujourd'hui encore, si les colons jouissent de quelque tranquillité, ils le doivent au dévouement et à l'abnégation des officiers dos affaires arabes.

Los principaux auxiliaires de ces officiers sont les spahis. Presque tous ceux que les bureaux emploient savent quelques mots de français, et quand on voyage en territoire militaire ils servent de guide et d'interprètes. Le bureau arabe de Tébessa est particulièrement important à cause de la proximité de la frontière tunisienne. En dehors dos affaires quotidiennes du cercle, dont l'étendue est considérable, il y a une surveillance constante à exercer sur les caravanes qui arrivent du Sud ou de la Tunisie. Souvent, au milieu des ballots contenant des couvertures fabriquées dans l'ile de Djerba, siège do cette industrie depuis les temps les plus anciens, ou des freschias aux vives couleurs, aux dessins bizarres et enfantins, mais réguliers, ou des moelleux tapis de Kairouan, les caravaniers glissent des barils de poudre et des armes débarqués dans le port de Sfax par des navires étrangers. Ils n'ont pas de peine à les vendre sous les tentes; l'Arabe donnerait tout pour avoir un cheval, un fusil et de la poudre! C'est un grave délit, car les tribus qui ont pris part aux dernières insurrections ont été désarmées ; le gouvernement français n'a pas envie de leur laisser la liberté de s'organiser de nouveau contre nous.


A droite de la porte Solomon se tient le marché.Le calme et paisible habitant des oasis, qui n mis deux ou trois jours pour venir jusque-là, y vend des dattes, des oranges, des grenades, des olives ou de l'huile; le Tunisien, coiffé de son large turban multicolore, le corps bien serré dans un petit caban en poil de chameau bordé de blanc, les jambes nues, y déballe des freschias, des haïcks, des tapis que les juifs lui achètent pour revendre ensuite à Constantine ou à Alger; ceux des tribus voisines apportent leurs grains, leurs laines et leurs bestiaux. Des nègres à la peau luisante, sobrement vêtus d'une vieille culotte rouge d'ordonnance, y offrent leurs services aux marchands à l'allure décidée. C'est une petite tour de Babel pour la confusion des langues : on y entend le chaauya, langage des montagnards de l'Aurès, aussi bien que l'arabe ou la langue sabir, mélange de français, d'italien, de maltais et des différents dialectes arabes.

Des génisses ou des taureaux de cette petite race courte de l'Aurès remplissent l'air de leurs mugissements, les brebis et les chèvres font entendre leurs bêlements plaintifs et semblent réclamer leurs montagnes pendant que des porcs noirs, élevés dans les fermes voisines, cherchent leur vie au milieu de tout ce brouhaha sans se douter du couteau de boucher qui est suspendu au-dessus de leur tête. Quelques vieilles femmes arabes, accompagnées d'enfants déguenillés et malpropres, ont quitté leurs jardins pour vendre des noix, dos pistaches ou des figues do Barbarie, et des négresses, enveloppées d'une étoffe bleue et blanche, offrent aux pimenta ces pains ronds à l'anis quo les Arabes affectionnent, du couscoussou 'ou des feuilles do tabac. 'l'out ce monde se bouscule, crie, s'injurie, pendant que, sans s'émouvoir, le gardien du marché réclame à chacun le prix de sa place. Quand les caravanes sent plus nombreuses qu'à l'ordinaire, le marché s'étend jusque dans Io cimetière voisin.

Ce cimetière ne ressemble pas à ceux d'Alger ou de Constantine. Aucun monument important ne s'y remarque; on n'y voit que de ces petites tombes plates, courtes et étriquées, avec une pierre arrondie au sommet; los inscriptions sont à demi effacées, les sépultures ne sont guère entretenues. Pas un arbuste pour ombrager ces demeuras éternelles ! Quelques pierres portent deux petits trous ronds où une main pieuse vient de temps à autre versero du grain et de l'eau, afin quo les oiseaux du ciel s'y plaisent et gazouillent à l'oreille du mort leurs chants les plus doux. Touchante et poétique pensée!

La mosquée qui borde ce champ des morts appelle la Zaouïa rie Sidi Ab-Ra.hmara. On y enseignait autrefois la jurisprudence; aujourd'hui on se contente d'apprendre la lecture aux enfants.

Tébessa a été érigée en commune mixte le 6 novembre 1868. On y compte, sans la garnison, deux mille trois cent soixante-dix habitants, dont deux cent cinquante-six Français, cent cinquante israélites avec leur rabbin, cent deux étrangers européens et millé huit cent soixante-deux musulmans.

Une grande partie des musulmans habitent le village de la Zaouia, à cinq cents mètres au sud de la ville. Ce village n'était peuplé autrefois que par des descendants du grand marabout Abd-er-Rahman; mais depuis l'occupation française plusieurs autres familles de le ville, chassées par les alignements ou les constructions modernes, ont été s'y établir.

Les nègres, devenus libres par suite de notre domination et l'abolition de l'esclave, se sont groupés près du centre que nous occupons.

Parmi la population rurale certains individus qu'aucun droit de propriété ne rattache au sol, et qui sont en partie nomades, s'adonnent à l'agriculture. Les uns s'associent avec les habitants pour la culture des jardins ou l'exploitation des terres ; d'autres se font métayers ou laboureurs.

Les anciens du pays racontent qu'une riche veuve originaire du Djerid tunisien vint s'établir avec ses enfants à Tébessa, il y a plusieurs siècles. Des alliances contractées avec les gens du voisinage enrichirent cette famille autour de laquelle se groupa bientôt un noyau de population spécialement adonné au commerce.

Telle est, d'après la tradition locale, l'histoire des origines de la ville.

Les Koulouglia ont à Tébessa une influence prédominante; ils y sont nombreux : ce sont eux qui possèdent la plus grande partie du territoire de la banlieue. Ils descendent des soldats turcs envoyés par le dey d'Alger pour maintenir le pays dans l'obéissance. Ces soldats avaient pris l'habitude de se marier en arrivant à Tébessa; les uns répudiaient leur femme ou divorçaient à l'amiable en quittant la garnison; d'autres cédaient leur compagne à leurs remplaçants. Les enfants nés de ces unions passagères ont formé ce groupe de Koulouglia chez lesquels se rencontrent des individus fort intelligents et beaucoup moins rebelles que les Arabes aux idées do progrès et de civilisation. Ils figurent aujourd'hui à la tête de la population indigène.

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