STAMA DE SIDI-MÉROUANE
OU
LE GRAND MALENTENDU
Noëlle Colonna de Leca
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Souvenirs

    Au plus loin que je me souvienne un nom revient dans ma mémoire "Sidi Mérouane ", village algérien, situé à soixante kilomètres au nord ouest de Constantine, mais peu importe la distance et l'orientation, mes souvenirs sont ailleurs…

     Ils sont dans un village paisible et serein, les maisons y sont alignées de chaque côté de la route bordée de mûriers; ce pourrait être partout ailleurs en Corse, mais c'est, ici, en Algérie, c'est mon village, une part de moi-même.

     Je rêve de la maison qui accueillait mes vacances, petite maison au toit de tuiles et au perron protégé par une tonnelle recouverte de vigne.

     Dans cette maison, je revois un vieil homme bourru qui me prenait sur ses genoux, j'avais deux ans et je trempais mon pain dans son café ; il y a soixante ans, il est toujours aussi présent dans ma mémoire.

     Sur le perron de cette maison je jouais à coté de ma grand-mère Stamata, pendant qu'elle lisait son journal.

     Dans ce village, dans ce bout d'Afrique, j'étais chez moi et je ne le savais pas !

Chapitre 2

LE DEPART, LA FUITE.

    Les hommes, les états se sont faits la guerre, huit ans de drames, de meurtrissures, de vengeances, de douleurs, de maux de toutes sortes, que l'histoire avec un grand " H " raconte à sa façon, et un jour j'ai quitté Constantine, où je suis née, pour ma " mère patrie ".

     J'avais dix-huit ans. Je n'ai pas trouvé de mère dans la patrie, seulement des endroits bouleversés par notre arrivée et qui ne savaient que faire de nous.


Cargèse

     J'avais, pour ma part, un petit coin de Méditerranée, un autre village où me réfugier : Cargèse, en Corse. C'est là, que j'ai mis dix-huit ans de mon histoire entre parenthèses pour construire autre chose. Je dis entre parenthèses parce que pendant longtemps j'ai oublié d'où je venais, la blessure était trop grande, l'ignorance de ceux que je côtoyais trop profonde pour qu'ils puissent comprendre ce que je pouvais raconter.

      J'ai vu ma mère perdre le sourire et mon père chercher dans son île natale ce qu'il n'a jamais retrouvé.

      J'ai eu, pour ma part, la chance de rencontrer un homme, né sur la terre africaine, à l'est de l'Algérie et qui a compris ce que je lui disais.

Chapitre 3

LE RETOUR.

       La terre d'Algérie me semblait si loin, si perdue à jamais, que je n'avais plus l'espoir de la revoir et puis voilà, j'en reviens et la chape de plomb qui m'étouffait depuis quarante-cinq ans s'est envolée, je respire, je vais mieux… Si j'avais su j'aurais franchi le pas plus tôt ! Mais voilà, on est parti après un grand malentendu qui nous a séparés de ceux qui faisaient partie de notre vie : les Algériens. Quel gâchis !

      Je suis " chez moi ", tous me l'ont dit : " c'est ici chez toi, pourquoi es-tu partie " ?

     Je suis revenue chez moi, pour, selon un mot à la mode, "un travail de mémoire "

    Je suis revenue pensant que cette démarche me permettrait de faire le deuil de mon enfance, je n'ai fait le deuil de rien, j'ai renoué avec mon passé.

    Quel bonheur d'avoir vu un pays moderne, riche d'une belle jeunesse !

    Quel bonheur d'être rentrée dans l'appartement de Constantine où j'ai passé mon adolescence, et ultime cadeau, d'avoir entendu les occupants actuels me dire: " nous sommes chez vous " ! Non, ils sont chez eux, à la place qu'ils auraient toujours dû occuper.

Nous ne nous sommes pas assez aimés quand il était temps et le couple a chaviré.

de Droite à Gauche : Jean-Gabriel Colonna de Leca (frère de Noëlle)- Le maire de Sidi Merouane - L'adjoint au maire de Sidi Merouane - Noëlle Negroni-Colonna de Leca (soeur de Jean-Gabriel) - Le père de l'adjoint au maire de Sidi Merouane. La seule chapelle (inconnu) - sur la droite la tombe Dragacci - les fossoyeurs algériens - un représentant algérien et le maire de Cargèse avec ses lunettes La seule chapelle (inconnu) - sur la droite la tombe Dragacci - les fossoyeurs algériens - un représentant algérien et le maire de Cargèse avec ses lunettes

Maintenant les regrets sont immenses, j'ai vu dans Constantine une femme de mon âge pleurer à chaudes larmes en disant : " Vous me manquez, vous nous avez abandonnés, pourquoi ? "

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Je pourrai l'écrire sur toutes les pages : Pourquoi ?

Alors pour qu'il n'y ait plus de pourquoi, il faut que les enfants d'Algérie puissent construire leur pays, qu'ils n'aillent pas construire celui des autres, où ils ne seront jamais chez eux.

Restez chez vous enfants d'Algérie !
Les eldorados n'existent pas !
Les rêves sont loin de la réalité !
Restez chez vous, il n'y a que là que la terre vous appartient, c'est la terre de vos Ancêtres !

Chapitre 4

L'HISTOIRE

Dans les années 1870, mes quatre arrières grands-parents sont partis du village corse de Cargese, pour s'installer sur le site de Sidi Merouane.

Ils ont construit leurs maisons respectives sur le modèle de celles de Corse. Maisons modestes qui abritaient plusieurs générations.

Ils ont trimé pour labourer, semer, récolter, main dans la main avec les Algériens qui ont appris à parler le corse, comme mes grands-parents, l'arabe.

Ca c'était hier, il y a plus de cent ans. Il y a quarante cinq ans ma grand-mère a quitté ce village où elle est née pour se retirer en Corse, elle y est morte à quatre-vingt dix huit ans, il y a vingt six ans, en emportant notre mémoire. Elle s'appelait Stamata.

Aujourd'hui, à Sidi Merouane, les jeunes gens me demandent si je connais " Stama "…

A Sidi Merouane, ma grand-mère est devenue " une légende ".

Je pense que mes enfants qui ont connu cette vieille dame discrète qui était leur arrière grand-mère ne peuvent qu'être étonnés et touchés de cette réalité.

Dans sa jeunesse Stamata, dont le père était facteur a appris a manier le télégraphe et elle était à la poste le lien entre le village et l'extérieur : une pionnière des télécommunications…

Je pense que ce sont d'autres gestes qui ont fait que l'on évoque son nom encore aujourd'hui, elle avait suivi avec attention ceux de sa belle-sœur, sage-femme de sont état et après la disparition de celle-ci, elle les a accomplis, aidant ainsi nombre de femmes à enfanter.

Après avoir assisté les mères elle modelait la tête des bébés pour qu'elle soit bien ronde, leur effilait le nez pour qu'il soit bien droit et débridait leur langue d'un agile coup de doigt.

Les vertus de la tradition orale ont fait d'une femme modeste et sage une légende.

Peut-être est-ce ça "la vie éternelle " ?

Stamata fille de Sidi Merouane, qui m'a transmis de nombreuses valeurs, qui m'a aidée à grandir !

Stamata qui portait toujours le deuil de ceux qu'elle avait perdus !

Stamata qui a dû pleurer souvent après son départ !

Stamata qui a toujours eu la pudeur de cacher son chagrin, son désespoir ! Repose en paix, ils ne t'ont pas oubliée !

Toi aussi Grand-Père, pensais-tu en allant pêcher et chasser dans les gorges entre Sidi Merouan et Hamman Beni Haroune qu'un endroit y évoquerait ta mémoire ?

Tu n'étais qu'un humble paysan dont le cœur devait posséder d'infinies richesses, on te surnommait " Jean Le Courageux ".

Nous t'avons laissé chez toi et notre cœur est plus léger.

Chapitre 5

LE CIMETIERE

Jacques Bastianesi devant la tombe Dragacci (probablement une des plus vieilles tombes) - Sur la plaque de droite il est écrit : VENITIENNE (très probablement une Dragacci elle aussi),Photo du cimetière chrétien; elle est postérieure au démantèlement (2007 ); La chapelle est debout et le restera probablement : monument témoin du passage de ces Corses, d'origine grecque pour la plupart d'entre eux, fondateurs de Sidi Merouane ; la tombe Dragacci est démolie...)

Les états Algériens et Français, dans un même effort, ont organisé un regroupement des restes des morts des cimetières français, dans des ossuaires communs.

C'est pour cela que je suis allée à Sidi Merouane.

Une délégation de corses, conduite par un descendant Stephanopoli, le maire de Cargèse, le consul de France, a officiellement reconnu les lieux afin de procéder au démantèlement de celui de Sidi Merouane.

Les ossements devant être ensuite acheminés à Chelghoum El Aïd (ex Chateaudun du Rhumel)

Pour nous, les descendants de ces corses de Sidi Merouane, c'était un acte respectable ; nos ancêtres seraient réunis pour une " deuxième éternité "

Pour les Sidi Merouanais d'aujourd'hui cet acte n'est pas " normal ".

On a enlevé au village une partie de son patrimoine.

Les corses enterrés là auraient dû y rester parce qu'ils étaient " chez eux ".

J'ai vécu des moments d'émotion dans ma vie, mais jamais ceux que je vais vous raconter.

Deux jeunes femmes, la tête ceinte du hidjab, sont venues à ma rencontre, elles étaient discrètes et réservées, étudiantes en histoire à la faculté de Constantine, elles préparent une thèse sur ce cimetière.

J'ai partagé avec elles un moment d'une grande intensité, comme elles m'ont fait un cadeau moral superbe, je leur ai donné les bagues que je portais : deux pierres de Corse !!!

Mon frère et moi étions venus en Algérie pour accomplir un acte solennel que nous projetions depuis prés de vingt ans, nous voulions ramener en Corse ceux qui nous avaient donné une partie de nos doubles racines.

Notre grand-père maternel (Jean Le Courageux) est arrivé de Corse à l'âge de huit ans avec ses parents, certains de ses frères et sœurs sont nés à Sidi Merouane, ils sont tous enterrés en Algérie.

Notre grand-père et les siens resteront en Algérie, c'est là qu'ils sont chez eux !

Les algériens nous l'ont dit, nous l'avons entendu, nous l'avons vu, nous l'avons compris.

Ils font partie de l'histoire de ceux qui ont veillé sur eux jusqu'à présent, nous les laissons en leur compagnie, sans regret, ils sont bien gardés.

Nous sommes heureux d'avoir pu nous recueillir sur leurs tombes.

Tombe Ragazzacci; Tombe Casta - Fremigacci; Charles Voglimacci à gauche et des membres du comité de sauvegarde, Sidi Merouanais, du cimetière chrétien

J'étais partie en Algérie pour faire le deuil de mes souvenirs, je n'ai fais le deuil de rien je me suis réconciliée avec mon passé !

Le cimetière de Sidi Merouan s'est vidé de ses occupants, le peuple n'a pas été consulté, on lui a dit c'est ainsi et l'âme en peine il accepté.

Un moment restera longtemps dans ma mémoire, dans cet endroit de recueillement, alors que je cherchais l'emplacement des tombes vides de ma famille un jeune homme blond m'a prise par le bras pour me l'indiquer. Son grand père, ancien gardien des lieux, assistait de loin dans son fauteuil roulant à l'effacement de son passé. Il envoyait un messager me dire " Tes morts ne sont plus là, Françoise les a emportés à Constantine en 1963 ".Cet homme ne me connaissait pas, mais il connaissait mon histoire !

Le jeune homme blond a ajouté : " J'habite la maison de Françoise, la sœur de Stama, viens, je t'emmène chez elle ". Je n'ai pas pu le suivre, je le regrette, pour lui et pour moi, cette maison est celle qui a vu naître Stamata.

Pour les enfants de Sidi Merouane, ceux qui ont joué entre les tombes, ceux qui ont assisté, au-delà des grillages, au démantèlement d'une part de leur passé, ceux qui ont vu les fossoyeurs vider de vieux cercueils, ceux qui ont vu les corses se pencher sur leurs aïeux, avec respect et déférence, ceux qui ont vu leurs pères étreindre ces étrangers, comme des frères, pour ceux là, une nouvelle légende est en train de naître.

Alors, pour qu'elle prenne corps nous avons laissé en place un caveau. Le descendant de ceux qui y reposaient, va le remettre en état et il restera là, à coté de la stèle érigée à la mémoire des corses, témoin vigilant de notre passé commun.

Pour moi, il reste un vestige du passé de ma famille, de mon passé, de notre passé ; la maison dont je parle plus haut, la maison que mes arrière grands-parents ont construite, aidé de mon grand-père encore enfant, où ma mère et ses frères et sœurs sont nés, la maison de Stamata, la maison de mes souvenirs. Dans une Algérie moderne, en construction permanente, où la jeunesse est immense et belle à l'image du pays, dans cette Algérie il reste une maison abandonnée de ses habitants, mais toujours debout. Rongée par le temps elle reste là, à coté de la vigne de la treille qui abritait mes jeux de petite fille, lorsque le soleil plombait.

Du cimetière j'ai rapporté, pour le mettre dans la chapelle corse où repose Stamata, un crucifix très vieux que j'ai trouvé sur le tas de terre à coté de la tombe vide de mes aïeux, il restera comme témoignage de leurs vies.

Chapitre 6
MERCI !

Merci à tous ceux que j'ai rencontrés, croisés, embrassés, merci aux yeux rieurs des garçons, aux regards plus sages des filles, merci aux hommes blonds vêtus de leur burnous, merci aux algériennes qui ont quitté leur prière, dans la mosquée de Constantine pour venir à ma rencontre. Elles ont vingt ans, elle sont arrivées les mains tendues, m'ont embrassée, moi qui n'épouse pas leur foi, et lorsque je leur ai dit "Je suis née ici " elles m'ont répondu le visage illuminé d'un superbe sourire " Bienvenue, chez vous ".

Dans cette mosquée où chacun d'entre nous avait envie de s'asseoir et d'attendre que le temps passe, l'Imam qui nous accueillait avec fierté, nous a dit lui aussi que nous étions chez nous, notre Dieu est le même !

Je crois pouvoir dire que tous les corses qui nous accompagnaient, dans ce pèlerinage dans notre passé, ceux qui n'avaient pas d'attache avec l'Algérie, en ont une aujourd'hui. Ils ont été bouleversés par ce qu'ils ont vu et entendu, ils ont pleuré pour nous qui ne pleurions pas, parce que notre cœur avait ouvert les vannes du bonheur en évacuant les douleurs du passé.

Je voudrais leur dire ma gratitude, leur présence m'a aidée; j'avais enfin des témoins de ce que je pouvais raconter " avant "…

J'ai une double appartenance, je l'ai toujours su, mais aujourd'hui je la ressens mieux.

Mon grand-père est né à Cargese, en Corse, il repose sur sa terre algérienne.
Ma grand-mère est née à Sidi Merouane, elle repose en Corse, dans le village d'origine de son mari.

Mon père était lui-même né dans ce même coin de l'île de beauté.
En Algérie, à Constantine il a épousé, ma mère, fille de Stamata.

Ils sont, aujourd'hui, tous les deux couchés sous la même pierre, dans le cimetière familiale de Corse, ainsi la boucle est bouclée, mais l'histoire n'est pas finie !

Par eux je suis sensible à deux parfums, celui acre doux de mon bout d'Afrique, celui qui m'à rempli les narines à la descente de l'avion à Ain El Bey, celui qui a effacé de ma mémoire les souvenirs trop gris et celui tout aussi envoûtant du maquis corse.

Merci à eux !
Chapitre 7
L'APRES

Que va-t-il advenir de nous maintenant ?

Je ne sais pas, mais je sais que Constantine est à deux heures d'avion de Paris, que là-bas on m'a dit " reviens ". Je sais que je peux " revenir " et même si je n'y retourne jamais, je " peux " y retourner, plus rien ne s'y oppose et surtout pas ceux que j'y ai rencontrés.

J'espère que l'avenir me permettra un jour de découvrir mieux ce pays que je connais si mal.

L'homme qui partage ma vie, depuis que j'ai quitté Cirta, est tombé sous le charme, il me connaît sans doute mieux depuis qu'il a foulé le sol où j'ai grandi. Mon amour des grands espaces, des rues grouillantes, mes tristesses aussi profondes que les gorges du Rhumel, mes colères (rares) mais violentes comme des chutes de ses eaux … Tout ce qui a forgé mon enfance est en moi.

Les huit ans de guerre sont en moi aussi, ils m'ont privée de ma jeunesse, mais je les ai oubliés, je veux vivre le présent, dire " mon pays "à mes enfants, mes petits-enfants pour qu'ils sachent d'où je viens.

Mon petit-fils m'a demandé, alors qu'en ouvrant mes bagages, je lui montrais une poterie offerte par les Sidi Merouanais : " Est-ce que je pourrai aller en Algérie, faire de la poterie ? "…il a cinq ans !

L'avenir c'est peut être ça !

L'Algérie est trop belle pour qu'on ne lui rende pas visite.

Ceux qui iront là-bas, emportez dans vos bagages, des gages d'amitié, ne partez pas les mains vides comme je l'ai fait, vous reviendrez les bras chargés.

Vous allez, vous qui lirez ces lignes, penser que je suis trop exaltée, c'est que vous n'avez pas vécu ce que je viens de vivre et c'est dommage !

Pour vous convaincre, je voudrais vous faire partager une de mes dernières émotions.

Je ne raconterai pas " l'Histoire " de mes compagnons de voyage, elle leur appartient, je vous rapporterais simplement une scène du dernier soir dans le hall de l'hôtel Cirta à Constantine.

Un homme d'âge mur, accompagné d'un ami jovial et souriant, est arrivé le pas hésitant, les mains tendues vers " sa maîtresse " qu'il avait reconnue malgré les années… Il avait appris par le téléphone arabe, non, pardon ! par les portables de Sidi Mérouane que cette femme fluette et volubile, ancienne institutrice de son enfance était là. Il avait parcouru de nombreux kilomètres, pour être devant elle et témoigner de ce qu'il était devenu " grâce à sa maîtresse ". Lui, l'enfant pauvre et timide, elle l'avait aidé, avait reconnu ses mérites et il était aujourd'hui bardé de diplômes, il avait exercé de nombreux métiers. Nous prenant à témoins, aidé de son ami qui connaissait déjà cette femme sans jamais l'avoir vue, il nous a vanté les multiples qualités de " sa maîtresse " d'école.

Je pense que cette femme, belle aux yeux verts, demeurait " la maîtresse de coeur" du petit garçon qu'il avait été.

Il est parti à regret, l'instant avait été trop court, trop de souvenirs le submergeaient, trop d'émotions nous étreignaient, les mots étaient devenus inutiles et les seuls qu'a pu prononcer ma compagne de voyage dans le temps, furent : " Je me demande si c'est de moi qu'ils parlent ".

Tout au long de ces moments passés dans son village natal, elle a été confrontée aux témoignages poignants, amusants, reconnaissants, d'hommes qui ne l'ont jamais oubliée.

Elle avait vingt ans, ils étaient quarante par classe…

Dans son Gers d'adoption, elle doit repenser souvent à ce qu'elle vient de vivre, comme nous tous, qui étions allés rendre une dernière visite à nos ancêtres et sommes revenus où nous vivons aujourd'hui, la tête pleine d' " ailleurs ".

EPILOGUE

Quelques jours se sont écoulés depuis que je suis rentré de ce voyage, j'ai eu le temps de me convaincre que je n'ai pas rêvé, que les pas que j'ai faits sur les chemins du passé sont aussi ceux du présent. Dans mes rêves, ceux que l'on fait les paupières clauses, j'ai souvent parcouru certains lieux.

Hier, dans Constantine, je suis revenue aux mêmes endroits. Ils n'ont pas changé, la lumière était la même, le froid vif des matins d'hiver était là, les parfums me montaient au nez, me rajeunissant de cinquante ans. Mon âme n'avait plus besoin de lifting.

Dans Sidi Mérounane, je n'ai reconnue que peu de lieux. Les immeubles modernes de la ville ont remplacé les modestes maisons corses.

Sidi Merouane ! Tu n'es plus un village !

Sur l'emplacement du jardin où j'abritais mes jeux à l'ombre d'un grenadier, s'élève une maison de briques où habite une famille aux nombreuses femmes et où une toute petite fille vient de naître. C'est elle qui va écrire la suite... Les femmes de cette maison, m'ont serrée dans leurs bras, comme on le fait dans la joie de retrouver ceux qui ont étés trop longtemps absents, m'ont faite assoire, ont apporté des pâtisseries, du thé, comme si tout était prêt pour mon arrivée. Je ne parle pas leur langue, mais dans ce qu'elles disaient toutes ensemble, j'ai compris le bonheur de me recevoir.

Tous ceux qui ont fait ce voyage, ont emporté dans leurs bagages, une foule de nouveaux souvenirs. Pour nous, Sidi Merouanais, les amis oubliés ont réapparu, et des conversations téléphoniques joignant les rives de la Méditerrannée témoignent chaque jour qu'une nouvelle histoire commence.

Les Algériens nous ont donné une leçon de mémoire, ils ont, par la tradition orale, appris aux nouvelles générations qu'on ne doit pas oublier, que les histoires s'écrivent dans les cœurs autant que dans les livres. Nous ne sommes rien sans nos racines, que les branches mortes d'une généalogie oubliée. Trop pressés d'aller plus loin, nous, nous avions oublié… Ceux qui restent doivent témoigner du passé, l'Histoire de chacun d'entre nous devient très belle dés qu'on y met un peu d'amour. Car, c'est de cela qu'il s'agit.

Les Algériens et les Corses qui se sont côtoyés pendant quatre vingts ans sur les terres de Sidi Mérouane, ont tissé des liens qui ne pouvaient exister sans un respect et un amour réciproque.

Désormais, les images que je garde en mémoire, celles de l'enfance, celles de ma vie en France ; où mes enfants sont nés, où j'ai fait ma vie, où ils font la leur, où mes petits-enfants m'attachent ; celles des moments que je viens de vivre, toutes ces images se confondent dans un caléidoscope apaisant.

Je reviens au " sujet " de mon récit : Stamata ou Stama si l'on est de Sidi Merouane.

Dans ses derniers jours passés en Algérie, c'était déjà une vieille dame, elle a retrouvé les gestes si souvent accomplis pour mettre au monde un dernier enfant.

C'était son premier arrière-petit-fils, c'est mon filleul, j'aimerais qu'il lise ses pages…

Quoique je fasse, où que j'aille, mes doubles racines me ramènent à Cargèse. C'est là que j'ai construit, pour les miens, une maison rose au milieu d'un jardin. Un jasmin y fleurit.

Noëlle Colonna de Leca


SIDI MEROUANE EN 2007
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Vue du village côté ouest; Technicum; Taxiphone

Stade; Pont Ferdoua; Pharmacie
Hall de la mosquée; Maison des jeunes ex école des filles; Mairie
Lycée Dardara: Logement nouveaux; Cybercafé

Collège Zerara; Collège Debbah; collège Benslimane

Cimetière des Martyrs; Cimetière Chrétien; C F P A
Caisse d'Assurance; Cabinet dentaire; Village côté Est:

Photos inédites de Sidi Mérouane, avec l'aimable autorisation de Hocine T, l’auteur du blog.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE