VILLES DE LA PROVINCE DE CONSTANTINE,
PHILIPPEVILLE,
ET LES COLONS PARISIENS

La province de Constantine, située sous le 36e degré de latitude, est bornée au Nord par la Méditerranée, à l'Ouest par la province d'Alger, à l'Est par la régence de Tunis et au Sud, par le désert; elle est mouleuse et accidentée sur presque toute son étendue. On y rencontre peu de plaines, mais beaucoup de vallons plus ou moins resserrés entre les montagnes, qui seraient tous d'une fertilité admirable s'ils étaient cultivés.
A l'exception du littoral où l'on rencontre beaucoup d'oliviers, et de quelques forcis de chênes verts ou de mélèzes, situées dans l'intérieur, le sol de cette province est complètement déboisé. Pas le moindre vestige de végétation ne vient y recréer l'œil attristé du voyageur, qui fait 25 à 30 lieues sans trouver un arbre pour lui servir d'abri.
On accuse, il est vrai, notre armée d'avoir lors de la conquête, par mesure de défense ou par besoin de combustible, contribué à ce complet déboisement. Je ne sais jusqu'à quel point le reproche est fondé, mais je suis persuadé que l'ancienne et malheureuse coutume arabe d'incendier les chaumes et les herbes desséchés, coutume aujourd'hui sévèrement interdite, a dû contribuer plus que nos soldats à ce déplorable état de choses.
A l'exception des camps français et de quelques villages construits par nous pour y installer nos colons, aux abords desquels quelques jeunes arbres et quelques jardins viennent prouver la fertilité du sol, l'aspect du pays est toujours le même et présente en été surtout la plus désolante aridité.

PORTS DE LA PROVINCE DE CONSTANTINE.
La province de Constantine comme le reste de l'Algérie, quoique possédant une grande étendue de côtes, partant de l'Ouest à l'Est, de Bougie à Bône, n'offre pas un port sûr et commode où on puisse débarquer avec sécurité à toute époque de l'année. Le mot de Duquesne à Louis XIV, l'interrogeant sur les ports de l'Algérie et qui lui répondait qu'il ne connaissait que trois ports, savoir : juin, juillet et août, est encore plein de vérité; car ce n'est guère que pendant ces trois mois de l'année que les ports d'Afrique sont abordables pour les bâtiments à voile. Sans la vapeur, inconnue au temps de Duquesne, notre colonie courerait grand risque de voir une grande partie de l'année ses communications interceptées avec la mère patrie. Philippeville ou plutôt Stora, situé à prés de deux kilomètres de cette ville et le port de Bône, sont encore aujourd'hui les deux seuls points de la côte ou l'on puisse débarquer les passagers et les marchandises destinées pour cette partie de l'Algérie.
Encore il arrive fréquemment qu'en hiver les bateaux à vapeurs de l'État chargés du service sur les côtes d'Afrique, ne peuvent déposer à Philippeville les dépêches venant d'Alger et passent outre sans pouvoir approcher de la côte. Le port de Collo serait, dit-on, plus sûr, si on y exécutait quelques travaux, mais par sa position sur la côte de la Kabylie, encore insoumise, et privé de communication par terre avec l'intérieur, il sera longtemps encore inutile à la prospérité de la colonie.

PHILIPPEVILLE
Le voyageur qui se rend dans la province de Constantine débarque à Stora, petit port, à deux kilomètres de Philippeville, où il se rend par terre en côtoyant la plage. La ville de Philippeville, de création française, a été construite en 1838, dans une gorge, entre deux montagnes très-élevées, qui vient aboutir en entonnoir dans le golfe, de Stora. Elle est construite sur l'emplacement d'une ancienne ville romaine nommée Rusicada. Une citerne d'une étonnante dimension, creusée et construite dans le flanc d'une montagne attenante à la ville, et quelques restes d'antiquités romaines rappellent encore le souvenir de ce peuple-roi qui a laissé presque sur tout le monde, connu de son temps, des monuments impérissables de sa gloire et de sa puissance.

Philippeville n'offre rien de bien remarquable, son hôpital et ses casernes sont admirablement situés sur la crête d'une montagne à gauche du port lorsqu'on fait lace à la ville. Une longue et large rue, non achevée, allant du port à la porte de Constantine, bâtie en arcades comme la rue de Rivoli, permet au promeneur de trouver un abri contre le soleil en été et contre les pluies torrentielles en hiver.
Cette rue traverse toute la ville et se trouve coupée de distance en distance par de petites rues très-montueuses, qui, se dirigent à droite et à gauche vers les deux montagnes qui resserrent la ville. Une petite mosquée assez élégante, une église catholique dont les travaux sont arrêtés faute de fonds, un vaste hôpital et d'assez belles casernes, complètent tous les monuments de cette première ville de la province de Constantine. Elle est le siège d'un commandant supérieur militaire du rang de colonel, d'une sous-préfecture, d'un tribunal de première instance et a l'avantage sur Constantine d'être érigée en commune. Sa population est de six mille âmes, composée de Français, des départements du Midi principalement, de Maltais, Italiens, Sardes, Piémontais et quelques Espagnols, ces derniers en très-petit nombre.
Le commerce de Philippeville consiste principalement dans le transit de toutes les marchandises venues de France pour les besoins de l'intérieur. Les vins, les provisions de, tous genres, les bois de construction y arrivent en abondance et donnent une grande activité à son port. Puis l'expédition dans l'intérieur de toutes ces marchandises a créé nécessairement un grand nombre d'entreprises de roulage et de transport par charriots ou à dos de chameaux qui occupent un grand nombre de charretiers européens et de chameliers arabes.

Comme dans toutes les autres villes de l'Algérie le petit commerce le plus productif est celui des débitants de boissons et de comestibles, des limonadiers des aubergistes, des cabaretiers. Triste facilité donnée à la tempérance de nos soldats et de nos colons, et qui devient pour eux si funeste sous le ciel d'Afrique, où la tempérance est un des premiers principes d'hygiène à pratiquer pour éviter les fièvres et les maladies d'entrailles si communes dans ce climat et qui chaque année emportent un si grand nombre de victimes.
Les environs de Philippeville commencent à présenter un aspect assez animé de végétation et de culture. Un grand nombre de jardins situés autour de la ville et cultivés en grande partie par des Maltais, fournissent à ses habitants des légumes et des fruits en grande abondance.
Puis sur un rayon de dix à douze kilomètres environ, le pays se trouve parsemé de petites propriétés construites et plantées par des colons. Des cours d'eau habilement dirigés y entretiennent une fraicheur et une verdure que l'on serait heureux de voir se continuer plus loin, quand on se dirige sur l'intérieur.
LA PEPINIERE
La pépinière du gouvernement près Philippeville est très bien pourvue et très-bien entretenue : elle fait honneur au talent et à l'activité de son directeur, dont l'obligeance et l'urbanité ne laissent rien à désirer au voyageur qui va la visiter. Plusieurs jardins des environs de Philippeville méritent d'être vus. La riche végétation qui les couvre, la beauté des arbres fruitiers et de leurs fruits, prouvent, ce qui au surplus n'est contesté par personne, que le sol d'Afrique ne demande que de l'eau et de la culture pour être un des sols les plus fertiles du monde.
Il y a très-peu d'Arabes à Philippeville, encore la plus part de ceux qu'on y rencontre y sont amenés des tribus voisines ou de l'intérieur, soit pour alimenter les marchés, soit comme conducteurs de transports, seul travail auquel l'Arabe veuille à peu près se soumettre.

LES COLONS PARISIENS.
La route de Philippeville à Constantine, construite par notre armée, présente en partant de Philippeville, et pendant 15 à 20 kilomètres, des champs cultivés et de belles prairies bien arrosées. On côtoyé assez longtemps en la remontant les rives de la petite rivière de la Saf-Saf. C'est dans cette vallée qu'ont été construits plusieurs jolis petits villages pour les colons parisiens, dits colons Lamoricière, du nom de ce général qui comme ministre de la guerre en 1848 présida au départ de ces nombreux convois de familles parisiennes, dont aujourd'hui on trouve à peine quelques traces dans ces villages construits à grands frais pour eux. Les villages de Saint-Antoine, de Saint-Charles, de Gaston ville, d'El-Arouch, à cheval sur la route de Philippeville à Constantine ; Robertville, Jemmapes etc. etc., dans la direction de Philippeville à Bône, ont vu mourir ou se disperser la plus grande partie de ces colons et aujourd'hui, je le répète, on en cherche en vain quelques-uns.
Ces convois entièrement composés d'ouvriers et d'artisans de la capitale, appartenant pour la plus part à des professions de luxe et habitués aux aises et aux jouissances de la vie parisienne; logés à leur arrivée sous des tentes sur l'emplacement où se construisaient leur futur abri, ont promptement été en proie à la maladie, au chagrin et aux regrets.

Ignorant les premiers éléments d'agriculture, et d'ailleurs incapables de supporter sous le ciel africain les fatigues de la vie agricole, le plus grand nombre se prêtait de fort mauvaise grâce à mettre en culture le lot de terrain qui lui était concédé, et cherchait dans la profession de cabaretier, beaucoup moins fatigante que le travail des champs, une ressource pour lui et sa famille. Il y eut bientôt dans chacune de ces colonies autant de débits de boissons que de ménages, et l'abus devint si grand que l'autorité se vit obligée d'en limiter le nombre. Enfin, puisque j'ai promis de dire toute la vérité, quelque triste qu'elle soit, ne reculons pas devant cette pénible tâche. La nécessité d'établir ces colonies près des cours d'eau, de préférence aux hauteurs beaucoup plus saines, le besoin d'assurer par des agglomérations de colons français la sûreté de la route de Philippeville à Constantine, ont fait choisir la vallée si riche et si féconde de la Saf-Saf, mais insalubre, surtout dès le jour où les premiers travaux de culture sont venus remuer et défoncer un sol qui depuis plus de douze cents ans n'avait reçu aucune atteinte du boyau ou de la charrue, et permettre aux miasmes renfermés sous ce sol vierge depuis tant de siècles, de s'exhaler et de corrompre l'air qu'aspiraient nos malheureux colons.

Cette première cause, jointe, il faut le dire, à l'intempérance et à l'inconduite du plus grand nombre que le désespoir et la nostalgie aggravaient encore chez beaucoup, ont promptement décimé ou dispersé toutes ces familles de nos faubourgs, qui ne possédaient aucune des qualités ni des conditions indispensables pour coloniser un pays nouvellement conquis.
Depuis, ces premiers habitants ont été remplacés par de nouveaux colons qui, bien que tirés de nos départements du centre et du midi et appartenant pour la plus part à la classe des agriculteurs, n'ont cependant pas été beaucoup plus heureux ni plus épargnés par l'insalubrité du climat. Hâtons-nous de dire cependant que le gouvernement n'a rien épargné pour rendre la condition des colons sinon heureuse, au moins supportable.
De jolies petites maisons bien propres et bien crépies à l'intérieur comme à l'extérieur, une église, un presbytère, une infirmerie, où les malades sont soignés par de bonnes sœurs hospitalières, donnent à tous ces villages un aspect de propret et d'aisance que ne présentent pas à beaucoup près tous nos villages français. Ils sont en outre défendus par un mur où un large fossé d'enceinte pour les mettre à l'abri des excursions arabes, et par une petite garnison française qui assure la tranquillité du pays et la sûreté des communications.

Jusqu'au village d'EI-Arouch, situé à moitié chemin de Philippeville à Constantine, la route quoique montueuse, suit plus continuellement les vallées. Après El-Arouch, la route devient tout à fait agreste et tortueuse, afin de contourner les hautes montagnes arides et incultes que l'on doit parcourir pour arriver à Constantine. Sauf le camp et l'auberge d'El Contour et le camp de Smendou, au centre duquel ont été construites quelques maisons de colons tenant auberge ou cabaret, on ne trouve plus jusqu'au Hamma de Constantine que des montagnes escarpées, que la roule est obligée de contourner par des détours en spirale comme dans nos montages d'Auvergne ou de la Lozère.

Site internet GUELMA-FRANCE