VOYAGE Á TRAVERS LA PROVINCE D'ALGER.

        L'Atlas d'une teinte sombre, sur laquelle tranche le vert éclatant des scilles maritimes, aux énormes oignons sortant complètement de terre. Quelques eucalyptus bordent la route; plus loin, elle se perd dans les steppes de palmiers nains.
Orléansville est au centre d'un pays très fertile mais malsain après un hiver pluvieux ; très sain mais stérile dans le cas contraire ; néanmoins les colons y affluent, et nous pouvons admirer en passant les belles cultures de ces immenses plaines du Chéliff. Elles sont séparées de celles de la Mitidja par la chaîne du Petit-Atlas, et seraient certainement les plus productives de l'Algérie, si l'administration ne s'obstinait à réserver, sans aucun profit, l'eau de la rivière qui traverse ce territoire sur plus de cent lieues de parcours.

          Les riverains offrent cependant, jusqu'à quinze francs de redevance, par chaque hectare de terre arrosée ; pourquoi ne pas donner une solution favorable à leurs légitimes réclamations ?
Quoi qu'il en soit, Orléansville augmente chaque jour, et ses rues bien alignées, ses avenues de caroubiers, ses fontaines, ses places, seront certainement insuffisantes, le jour où le Chéliff voudra bien donner ce que l'on est en droit d'attendre de lui.

          Nous sommes ici à moitié chemin d'Oran à Alger, et, bien que cinquante lieues nous séparent encore de la capitale, les membres du Congrès, arrivent déjà en foule de tous les points de la contrée. De charmants collègues, pleins d'esprit et d'humour, remplissent notre wagon.
Un jeune étudiant, tout heureux de ses anciens succès au collège, nous raconte qu'il a fait huit années d'anglais, il a même occupé plusieurs fois, dans cette branche de l'instruction, le second et le premier rang. Justement, un Anglais se présente à la portière, et notre érudit ne peut parvenir à lui expliquer que le compartiment est réservé pour les fumeurs.
         Hilarité générale à laquelle, tout le premier, il prend part de la meilleure grâce; retraite de l'insulaire furieux ; il croit qu'on se moque de lui.images-villes-villages

MILIANAH.- HAMMAN R'HIRA.
Un autre est entomologiste; il a déjà recueilli un grand nombre d'insectes. Vient à passer une sauterelle.
- Oh ! Messieurs, dit-il, tout joyeux, voici l'éclaireur de la colonne ! Penchez-vous vite en dehors. Vous allez voir au loin un nuage de plusieurs kilomètres de ces insectes. Quelle chance! Nous allons pouvoir étudier la profondeur des couches, les progrès de l'invasion qui va porter la misère et la ruine jusqu'aux extrémités de cette belle colonie, etc., etc.
Cependant, toutes les têtes ne pouvaient sortir à la fois, et je m'étais résigné à rentrer le cou, contemplant, d'un regard distrait, l'animal que je tenais entre les doigts.
- C'est singulier, repris-je à mon tour, où est donc ce fameux criquet du désert? Ceci est une vulgaire locuste.
En effet, la sauterelle verte (locusta viridissima) diffère assez de l'autre (acridium peregrinum), pour qu'il ne soit pas permis, même à un entomologiste amateur, de les confondre.
- Ah! la bonne plaisanterie! Mais la preuve, la preuve, me crie-t-on de toutes parts ?
- La preuve ! la voici, messieurs : j'ai eu la bonne fortune, en 1878, de diriger la classe des insectes utiles et nuisibles, au Trocadéro, lors de la dernière exposition, et j'ai manié pendant six mois assez de ces insectes pour être en mesure d'affirmer que la sauterelle verte n'est pas plus un criquet qu'une cigale, malgré l'assertion d'un grand fabuliste dont vous connaissez tous le nom; or, je le répète, je ne vois pas ici le plus petit criquet.
- C'est juste, observe mon aimable et très érudit voisin, M. Letaste, car, en sa qualité, de président de la SOCIETE DE ZOOLOGIE, il devait nécessairement prendre la parole dans ce débat qui paraissait passionner l'assistance; quant à lui, les poches remplies de reptiles, il nous fait une instructive dissertation sur ses intéressants pensionnaires.

Le temps passe vite dans cette aimable société, et nous arrivons, sans nous en douter, à Affreville, puis à Milianah, l'une des places fortes de l'Algérie où nos soldats ont eu à supporter les plus rudes épreuves. Incendiée par Abd-el-Kader en 1840, elle fut reconstruite depuis à l'européenne, et l'on affecta aux services militaires les mosquées échappées aux ravages du feu ; trois seulement sur les vingt-cinq existant alors ont été rendues au culte musulman.
Milianah, assise sur le flanc d'un rocher, offre, grâce à sa position escarpée, un panorama splendide de la vallée du Chéliff.

Nous traversons un territoire dont l'étonnante fertilité est due à de nombreux cours d'eau, coupés par une multitude de chutes, faisant marcher autant de moulins à farine.
Sur les routes, d'interminables files d'ânes, montés par des Arabes accompagnés de leurs femmes soigneusement voilées, s'en vont, trottinant, dans la direction du Hamman R'hira, ancienne station thermale qui, du temps des Romains (aquoe calidoe), était regardée comme l'une des plus efficaces de l'Algérie.

Arrivés là, les pèlerins se plongent dans la propre piscine où l'empereur Claude prenait ses bains; ils brûlent de l'encens et allument des cierges sur l'eau, chantent des cantiques et poussent des clameurs que les voix féminines rendent plus stridentes par les accents prolongés de leurs notes aiguës.
Nous arrivons à la Chiffa où je vais m'arrêter pour visiter le Ruisseau des Singes; tous mes collègues, plus ou moins transformistes, s'empressent, à l'unisson, de m'expliquer leur descendance ou de m'affirmer leur parenté avec ces curieux quadrumanes ; je promets les compliments d'usage pour les membres de leur famille, et, après forcé poignées de mains, je descends, laissant ces facétieux disciples de Darwin tout attristés, comme je le suis moi-même, d'une séparation qui, je l'espère, ne sera pas de longue durée.

LA CHIFFA est une petite commune toute récente, car un tremblement de terre, survenu il y a quatorze ans, a complètement rasé l'ancien village; toutefois, les habitants, avec la persistance qui caractérise les populations exposées à ces sortes de sinistres, ont reconstruit leurs maisons sur les mêmes fondations.
La chambrette où je couche est plafonnée en planches, aussi je ne cours pas grands risques, si le phénomène vient à se renouveler, mais je n'aurai pas cette chance.
Je me rappelle, à ce propos, qu'un de mes amis étant aux Eaux-Bonnes, dans les Pyrénées, entendit un jour un craquement épouvantable, accompagné des cris :
Sauvez-vous ! Sauvez-vous ! lui arrivant de tous les points de la ville. Vite, il court à son guide Joanne, et constate avec bonheur que le pays est sujet aux tremblements de terre; c'est alors seulement qu'il quitte la maison et se trouve dans la rue au moment où, pour la seconde fois, tout s'écroulait avec fracas.
- Avez-vous des bêtes sauvages, dis-je à un habitant de la Chiffa?
- Dam ! Elles sont assez rares. Cependant la hyène est commune, elle a passé dans la rue hier matin; et moi, M'si eu ajoute un autre, elle m'a mangé quatorze petits cochons.
- Et des singes, ai-je quelque chance d'en voir ? - Ah! M'sieu, ça dépend; pt'être ben que oui, pt'être ben que non! si vous les cherchez, vous n'en verrez pas; si vous n'en cherchez pas, vous en trouverez. Sur ces indications assez vagues, je me dirigeai vers les gorges, véritable merveille surpassant ce que j'avais visité jusqu'ici.

Qu'on se figure un déchirement à pic dans les rochers, sur une longueur de 25 kilomètres, avec une route suspendue à l'une des parois, et surplombant un torrent' pendant tout son parcours. A la moindre secousse, d'énormes blocs d'un schiste excessivement friable, semblable à de l'ardoise, roulent à l'improviste, encombrant la chaussée de leurs mille débris. Tantôt le roc dénudé se dresse à une prodigieuse hauteur; tantôt une forêt descend jusqu'à vos pieds, couvrant le paysage d'un profond mystère; ça et là sous les fourrés des lignes sombres indiquent de larges fissures, d'où tombent, de cent mètres d'élévation, des cascatelles dont l'eau rejaillit arrivant au torrent à l'état de poussière.

Au centre de cette route sauvage, au bord d'une forte source appelée le Ruisseau des Singes, on a construit une petite auberge où je m'arrête pour déjeuner. Pendant les préparatifs du repas, et afin de mettre le temps à profit, je questionne chacun; je regarde de tous côtés, je sonde la profondeur des bois : pas de singes.
Il y avait bien là une soixantaine de touristes qui, attablés sous des tonnelles, se payaient consciencieusement la vue de deux gros magots enchaînés au pied d'un arbre, leur donnant du biscuit, des oranges, fort peu soucieux de trouver leurs congénères à l'état sauvage.

Ils étaient au RUISSEAU DES SINGES, en avaient vu deux apprivoisés, ils se déclaraient satisfaits; et puis, il pourrait y avoir fatigue à en chercher. A quoi bon ? Un singe n'est jamais qu'un singe, on peut en trouver chez ses amis, et si, par hasard, il y a parenté, elle est si éloignée, on en néglige souvent de plus proches ! Quant à moi, je ne me contentais pas du tout de cette monnaie de singe, car, en somme, nous n'étions pas au jardin des plantes.
- Ah çà ! Monsieur l'aubergiste, dis-je enfin, fatigué de mes vaines recherches, c'est une véritable mystification que vos singes; où donc sont-ils, s'il vous plaît?
- Si vous passez la journée ici vous en verrez peut-être.
- Comment peut-être ! Mais savez-vous que je viens de Paris exprès pour en rencontrer !
- C'est très fâcheux ! Il faudra revenir !
- Rester chez vous, serait encore possible, mais revenir, oh, pour cela ! Non. Il y a trop de choses à voir sur cette terre, aussi je me suis fait une loi de ne jamais retourner sur mes pas, ni visiter deux fois le même pays.
- Vous ignorez sans doute, ajouta-t-il, que si vous les cherchez, vous n'en verrez pas.
- Non, je le sais, et si je n'en cherche pas, j'en trouverai; phrase convenue: on me l'a déjà dite à la Chiffa.
- C'est la pure vérité, reprend-il d'un ton légèrement moqueur.
- Eh bien ! Mon cher Monsieur, écoutez-moi bien : il doit arriver- demain quinze cents voyageurs; vous m'entendez : quinze cents ! (L'aubergiste commence à soulever sa casquette.)
- Je suis envoyé en reconnaissance pour m'assurer si, oui ou non, il y a des singes au Ruisseau. Or, donc, si d'ici à une heure je n'ai pas vu de singes, (Il se découvre complètement) vous me comprenez, n'est-ce pas ? (Il s'arrache quelques cheveux) Pas un voyageur ne viendra demain.
- Oh! Monsieur, que me dites-vous là? je vous jure... ( Une sueur froide perle sur sa face blême?)
- Ne jurez pas, mais montrez les singes.
- Je vous jure qu'il y en avait bien deux cents sur ces arbres, ce matin.

Ici l'aubergiste, profondément ému, se laisse tomber sur une chaise, saisit sa tête entre ses mains nerveuses et fait mine de la creuser; puis, se dressant tout-à-coup avec une figure inspirée, il me montre la forêt et s'écrie en se frappant le front.
- J'ai une idée ! Venez avec moi; ces animaux, vous le savez peut-être, vivent en grandes troupes, laissant à. quelques sentinelles isolées le soin de les prévenir à la première alerte, tandis qu'ils s'ébattent joyeusement à l'ombre des fourrés; comme ces bois sont remplis des fruits dont ils font leur nourriture, les singes ne sauraient être bien loin, et si nous pouvons apercevoir une vedette sans lui donner l'éveil, nous aurons bientôt découvert le reste de la bande.
Aussitôt, abandonnant voyageurs et fourneaux, il se met à escalader les rochers, grimpant vers la forêt où je le suis avec beaucoup de peine. Après quelque temps d'une marche excessivement fatigante, levant toujours la tête, sans veiller à mes pieds, ce qui me faisait tomber sur le nez, je vois l'hôtelier se tourner rapidement de mon côté, et me désignant un arbre du doigt:
- Tenez ! tenez! me dit-il tout bas, croyez-vous que je vous aie trompé ?
Alors, suivant des yeux son regard, j'aperçois, avec une indicible émotion, une grosse guenon se cramponnant d'une main aux branches d'un caroubier, et de l'autre, aidant son petit à détacher un fruit. Je restai bien cinq minutes a savourer cette scène pleine de charme. Bientôt, d'autres singes viennent à passer, ils sont en nombre considérable, courant sur terre, sautant dans les broussailles; quelques-uns même approchent à trente mètres de moi, me considèrent avec surprise, puis rentrent dans le fourré.

Il y en avait de toutes tailles et de toutes nuances, depuis le fauve clair, jusqu'au brun le plus foncé, il y avait aussi un assortiment de grimaces, des plus divertissantes : bouches en coeur ou dents menaçantes, airs langoureux, têtes inclinées sur le côté; clignotements de paupières; lèvres pincées avec gros dos; puis, des colères soudaines, succédant à la plus hypocrite quiétude; des gestes provocateurs; des cris effarés, des sauts, des bonds dans le feuillage; enfin, tout ce que l'imagination peut rêver de plus grotesque, de plus fantastique.
Un instant, j'ai l'intention d'en tirer un qui me passe à portée, mais je ne m'en sens vraiment pas le courage et puis l'aubergiste craint, avec raison, que le bruit ne mette la bande en fuite; alors, que montrera-t-il aux quinze cents personnes attendues demain !

Je retourne en toute hâte à la maison, où je retrouve les mêmes touristes sous la tonnelle; je leur fais part de ma découverte, mais ils accueillent cette nouvelle avec la parfaite indifférence de gens qui voyagent sans éprouver le moindre désir de voir, et il y en a beaucoup de cette catégorie. Je m'assois alors sous un gros micocoulier, au bord d'une cascade mugissant dans des rochers moussus, et je commence à déjeuner, maugréant contre les touristes qui ne voulaient pas chercher les singes, et contre les singes qui ne voulaient pas venir jusqu'à eux.
Vers la fin du repas, les étrangers se sont ravisés; ils ont tenu conseil, et, reconnaissant qu'ils étaient parfaitement ridicules de négliger un spectacle qui les avait attirés de si loin, ils viennent me prier de les accompagner.

Nous remontons les gorges dans la direction de Médéah, examinant avec attention chacun des gros arbres dominant la forêt; mais les animaux s'étaient déplacés, et nous allions revenir sur nos pas, quand un des touristes en aperçoit un, puis deux, puis cent; il croit même un instant voir apparaître sous le feuillage la tête d'une once ou d'un lynx occupé à leur donner la chasse.
La route formait un coude à cet endroit ; à notre droite, et contre nous, s'élevait la haute falaise surplombant la gorge; à gauche, la Chiffa roulant sur son lit de roches, au pied de la montagne couverte d'épais buissons; dans ce maquis et à cent mètres, une bande de singes s'ébattait gaîment, sans le moindre souci des importuns dont ils étaient séparés par un abîme.
À ce moment, je pus contempler un tableau que je n'oublierai jamais.

D'un côté du ravin, des singes, de vrais singes sauvages, des lynx, des chacals courant sous les fourrés, se dissimulant au passage des clairières; de l'autre, une société des plus raffinées, touristes rangés sur le talus de la route, femmes charmantes, fraîches toilettes, effets d'ombrelles, de manchettes et de cols, calèches confortables, chevaux richement harnachés. Je demeurai quelque temps, plongé dans un profond étonnement,
" Trop, trop de civilisation! Soupirai-je tout bas " Je voulais bien voir les singes, mais pas la belle route, ni les touristes, ni la coquette auberge, ni les chevaux de luxe. Tout cela était déplacé en cet endroit.
Lorsque je reviens à l'hôtel, mon premier soin est d'examiner les deux captifs enchaînés à l'arbre. Ils appartiennent au genre macaque (pithecus innuus), singe de taille assez élevée (80 centimètres). Sa face, légèrement allongée, a des abajoues très développées, dans lesquelles il cache les fruits; ses lèvres sont minces, son visage livide, le corps robuste et dépourvu de queue, la partie postérieure très calleuse. Le magot vit dans le nord de la Barbarie, en Égypte, au Maroc; il existe aussi dans les rochers de Gibraltar.
Cette faune, insolite en Europe, sur un point éloigné de l'Afrique de 15 kilomètres à peine, est tout une révélation. Il est bien probable que la fiction d'Hercule séparant les montagnes d'Abyla et Calpé pour donner passage aux eaux de l'Océan dans la Méditerranée, n'est qu'une allusion à l'ancienne réunion du continent à l'Afrique ou simplement au massif de l'Atlas, dans l'hypothèse d'une mer Saharienne, et les colonnes du héros, une légende destinée à perpétuer le souvenir d'un phénomène géologique dont les anciens avaient recueilli la tradition.

MÉDÉAH.
Mais si, remontant plus haut que les Grecs, on recherche la primitive origine d'Hercule, on reconnaît que cette fiction devient une réalité dont la source doit être puisée chez les Phéniciens mêmes.
En effet, lorsque ces intrépides conquérants furent maîtres du West-Europe, ils nommèrent, des gouverneurs de leurs colonies nouvelles, comme nous l'avons fait en Algérie, et les appelèrent yarcull, littéralement gouverneurs de l'ouest. Les Grecs, chez lesquels leur renommée parvint, crurent que leurs exploits étaient l'œuvre d'un seul héros, dont ils firent un demi-dieu, Hercule.

Les colonnes, dites d'Hercule, seraient donc des colonnes triomphales commémoratives de la conquête des yarcull.
Ce seul fait dont la preuve est fournie par la signification des mots de la localité (Calpe, chauve), tous phéniciens, démontre que les faits de la mythologie ne sont pas de vains produits de l'imagination poétique orientale, mais bien des allusions, des allégories qui, comme les légendes du moyen âge, sont des superfétations nous voilant des faits historiques, souvent fort difficiles à démêler.

Un mot, en terminant, sur la façon fort singulière dont on prend les singes en ce pays.
Après avoir introduit un fruit dans une carafe, on la fixe à un arbre; le singe, gourmand autant que malin, arrive, glisse le bras dans le vase, saisit l'appât, mais, sitôt qu'il le tient, sa main pleine devenue trop grosse, se refuse à sortir du récipient; plus, il fait d'efforts et plus il se cramponne à l'idée de ne pas lâcher sa proie. Victime de sa cupidité, il reste attaché a l'arbre; l'homme arrive, et s'en empare.

Je quitte le Ruisseau après avoir admiré de charmantes fresques simiennes, peintes sur les murailles de l'hôtel par M. de Girardin, capitaine aux chasseurs d'Afrique, et je me dirige vers Médéah, dont tout l'intérêt consiste à avoir été élevée sur l'emplacement d'une ancienne ville romaine. Comme la plupart des postes importants, elle est entourée d'une muraille crénelée.
Médéah, située au centre d'un pays de vignes et de céréales, a fait naître ce dicton :
" Si la famine y pénètre le matin, elle en sortira le soir"
Ce titre à la célébrité en vaut certainement bien un autre.

Un chemin de fer allant moins vite que les diligences me conduit de la Chiffa à Blidah. Les wagons, il est vrai, regorgent d'excursionnistes. Les employés sont d'une politesse exquise, nous rappelant sans cesse que nous voyageons à demi-place.
Des plaines bien cultivées sont arrosées régulièrement au moyen de rigoles côtoyant le chemin. L'absence de taupes et de campagnols en Afrique facilite singulièrement ce travail d'irrigation, en évitant les pertes d'eau dans les galeries souterraines. On récolte ainsi le tabac, le maïs, l'orge et le blé ; plus loin des forêts d'orangers, dont les suaves senteurs embaument l'atmosphère, annoncent le voisinage de Blidah dans laquelle on pénètre par une avenue bordée de haies de géraniums chargés de fleurs.

A mon arrivée dans la ville, je me rends chez le maire, M. Mauguin, actuellement député, où je suis très gracieusement, accueilli ; il me propose même de m'expédier à Paris une caisse d'oranges de choix, ce que j'accepte, après quelque cérémonie ; il me donne en outre un employé arabe pour me faire visiter les curiosités.
Je sortais de chez ce fonctionnaire, suivi de mon indigène, quand, au détour d'une rue, je me croise avec un monsieur européen qui s'arrête et me toise en me fixant d'un œil investigateur. Ces sortes de rencontres sont toujours assez désobligeantes, car, en Afrique comme en France, l'on n'aime généralement guère à être considéré de trop près.

Voici une petite affaire, me dis-je; allons-y vivement, cela fera bien dans mes impressions de voyage.
- Monsieur a sans doute quelque chose à me communiquer, car cette façon de regarder le monde me semble...
- Rien absolument, monsieur.
- Eh bien! Alors, que signifie ?......
- Ah ! Pardon ; mais je suis le commissaire, et vous êtes un étranger.
Quelle amère déception ! Pensai-je, j'aurais préféré autre chose ; enfin, voilà une police qui ouvré l'œil ; heureusement, j'ai mes papiers.
- Enchanté, monsieur le commissaire, de faire votre aimable connaissance. Veuillez donc me conduire dans cette jolie ville que l'on nomme dit-on séjour de plaisir (Kabah la courtisane). Je vais congédier mon chaouk, afin de pouvoir causer avec vous plus à l'aise,
- Monsieur arrive sans doute de france.
- Oui, et je vais recevoir mon préfet à Alger.
- Comment, votre préfet ?
- Mais certainement, mon préfet.
- Vous voulez dire mon préfet, à moi ?
- Pardon, c'est bien le mien ; c'est mon propre préfet. ;
- Mais enfin, monsieur, je vous répète que c'est le mien.
- Ah ! Oui, je comprends ; une petite plaisanterie, n'est-ce pas ? Oui, oui, j'y suis. Votre préfet, parce que vous êtes d'Alger ?
- Non, pas du tout, mon préfet de l'Eure, M. Firbach, un homme charmant.
- Veuillez vous, expliquer sur l'heure, car je ne comprends pas du tout.
- Je suis de Tourny, monsieur, un bourg important de la haute Normandie; je me nomme Chevallier; j'ai quitté mon pays depuis quatorze ans.
- Alors, disons : notre préfet. Et moi, je suis le maire de votre chef-lieu.
- Comment ! M. de Pulligny ! Que puis-je faire pour vous, monsieur? Disposez de moi, je suis à vos ordres.
- C'est aujourd'hui, repris-je, le premier mercredi après l'époque du Nissam, jour de l'Aid-el-Foul, fête solennelle du Bois sacré dans la religion des Nègres ; dès demain, il leur sera permis de cuire les fèves. Déjà, ils ont égorgé le mouton traditionnel après la célébration de la fatha, (prière), et les pronostics tirés de la chute de la victime par les augures sont favorables aux enfants du Soudan.
Je sais, Monsieur le commissaire, car je suis parfaitement renseigné, que vous avez interdit le vieil usage de la derboucka et des karakobb's, de peur que le bruit de ces instruments. sauvages n'excite les Arabes, en réveillant chez eux le souvenir des beaux jours de l'indépendance ; il me serait agréable de voir la danse du Bois sacré avec toute la mise en scène que comporte ce divertissement national.
- La danse aura lieu ce soir, selon votre désir,: me répond-il; je vais donner des ordres en conséquence; attendez-moi un instant.

A son retour, il me fait visiter la ville, les promenades et les jardins publics, dont l'un est remarquable par une collection d'arbres classés parmi les plus rares: figuiers aux troncs énormes, et surtout araucarias de l'île de Norfolk (A. Excelsa), d'une grande élévation; l'autre où se trouvent de superbes oliviers, bien antérieurs à la conquête.
D'après la tradition, les piquets de la tente de Mohammed (le Prophète), furent faits avec le bois de ces arbres, et, pendant bien des siècles, les femmes arabes suspendirent aux branches des débris qu'elles arrachaient à leurs vêtements, après avoir longtemps prié sous l'ombrage de la futaie vénérée.
- Cette cité est ravissante, et surtout merveilleusement tenue, lui dis-je; comment a-t-on pu obtenir ce résultat après les frais occasionnés par sa reconstruction à la suite du tremblement de terre de 1867, et surtout avec les charges énormes dont les villes sont ordinairement grevées?
- Blidah, Monsieur, a plus de 350,000 francs de rentes, en partie fournies par l'octroi de mer : le commerce, en outre, est très florissant ; nous avons deux cents hectares de plants d'orangers en plein rapport ; on récolte aussi des limons, des cédrats, des citrons, des mandarines et tous ces produits sont expédiés sur les marchés de Paris où ils sont accueillis avec faveur.
Les oranges de Blidah sont très appréciées, car elles sont fines et savoureuses ; il y en a de plusieurs sortes et en quantité, ce qui permet, de les livrer à un prix excessivement minime.
- M. le maire me l'a expliqué ce matin ; il a promis de m'envoyer une caisse de ces fruits, et il a ajouté qu'il les cueillerait lui-même aux arbres, afin d'avoir le premier choix.
Tout en conversant ainsi, nous avions regagné la porte de mon hôtel, où le commissaire me quitte, promettant de venir me prendre le soir à neuf heures. En effet, au moment convenu, il se présente accompagné d'un agent indigène, et nous nous mettons. de suite en route pour la fête du Bois sacré.
Nous traversons la grande rue, la place d'Armes, entourée de maisons à arcades, et nous nous engageons dans un dédale de ruelles et d'impasses formant le quartier arabe; puis, après bien des détours, nous arrivons au seuil d'une porte basse solidement verrouillée.
On frappe.
- Qui est là? Répond en langue arabe une voix dont le son paraissait étouffé.
-C'est nous, ouvrez.

La porte s'entrebâille mystérieusement, nous descendons quelques marches menant à un passage obscur, et, franchissant une arcade, cintrée en ogive mauresque, nous pénétrons dans une vaste cour brillamment éclairée... par le reflet de la lune. Quarante à cinquante Nègres sont accroupis sur des nattes, contre la muraille; plus loin, une large chaudière remplie de kouskoussou, et placée sur un feu très vif, est entourée de femmes occupées à rajuster leur haïk, qu'elles ont jeté précipitamment sur leur tête, en nous entendant entrer. Au centre de la cour, flotte le drapeau du désert, en mémoire de la plus grande fête de l'année, le Rhamadan des populations soudaniennes.
Après quelques mots de bienvenue, le commissaire fait signe au chef de la derdéba (musique), et tandis que ces nègres apprêtent leurs instruments, les autres se rangent en rond, fixant vivement à leurs doigts, par des lanières de cuir, de lourdes castagnettes en fer forgé, nommées karakobb's. Alors commence une danse circulaire, dont le rythme paraît assez facile à saisir.
D'abord la cadence du pas est soutenue par le cliquetis des quatre-vingts karakobb's; la mesure précipitée peut se traduire par la répétition de trois notes, deux noires et une blanche (9 9 9 1, 1, 2); de loin, on croirait entendre une formidable légion de grenouilles coassant dans un étang.

Peu à peu, la vitesse augmente, le pas se change en course, et les instruments accélèrent leur mesure. Bientôt, aux mandolines, se joignent les derbouckas ou tambourins ; la danse prend un nouveau caractère : elle devient à la fois collective et individuelle, c'est la figure des bâtonnets.
Chaque noir saisit d'une main une baguette de bois dur, et, agitant de l'autre les castagnettes, reprend sa course circulaire. Tout en exécutant un tour sur lui-même, et, sans modifier son allure, il lève le bâtonnet et le frappe bruyamment contre celui de son voisin, qui en fait autant, et ainsi de suite, à la ronde.
Le bruit strident des baguettes, mêlé a celui des karakobb's, des derbouckas, et aux joyeux you-you des femmes voilées, retirées à l'écart, produit l'effet le plus saisissant.
Pendant ce temps, la lune dans son plein, éclairait les nègres d'une vive lumière, colorant leurs formes blafardes de teintes étranges, et le feu, pétillant sous la chaudière, projetait contre les murailles les grandes ombres des Arabes rangés autour de l'âtre. Je ne pouvais détacher les yeux de ce tableau; je croyais être à trois mille lieues de la France, et, lorsque le commissaire me rappela à la réalité, la nuit était déjà bien avancée.