ORAN
NAUFRAGE EN TERRE FERME
Par : MUSTAPHA MOHAMMEDI
LIBERTÉ
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Baie de Canastel

Friedland en dessus de la rue de l'Acqueduc,

À force de bobos et de cabosses de toutes sortes, Oran, finalement, est en train de ressembler à ces vieilles voitures perpétuellement en panne, à ces teuf-teuf poussifs et déglingués qui feraient merveille comme pièces de collection dans un musée.

Si ce n'est pas son bitume qui se gomme, c'est son asphalte qui s'évapore, et si ce n'est pas son vieux bâti qui s'effrite, ce sont ses terrains qui s'affaissent et qui se lézardent.
Bref, la ville s'effiloche de jour en jour en y laissant un peu de sa toison. À chaque fois que souffle le vent, à chaque fois que siffle le gherbi et surtout lorsqu'il pleut, c'est le sauve-qui-peut et la cité est piégée, impossible de marcher à peu près correctement sur les trottoirs, difficile de rouler sur une chaussée trouée de flaques dont on appréhende mal la profondeur.
La boue est omniprésente : elle est partout. La longue rue marchande de la Bastille n'est plus qu'un couloir de gadoue infecté ou même les bottes en caoutchouc ont du mal à se décoller d'un sol incroyablement gluant, visqueux.

Et comme le vieux bâti n'a jamais été pomponné au même titre que les façades qui servent de vitrine, et donc d'attrape-nigauds aux touristes, tout ce qui est construit à la verticale dégringole.
Sur le plancher, des vaches pour se coucher à l'horizontale. Vingt-six maisons, aux dernières intempéries, ont piqué du nez dans la seule assiette de la commune, soit une maison qui s'écroule à chaque heure qui se vide.

Sept milliards de dinars ont été alloués pour la réfection d'un bitume troué qui rappelle que, jadis, tous ces nids-de-poule furent une route, une avenue ou un boulevard.

La gourbisation de la ville a atteint un tel degré de prédation dans l'ensemble du tissu urbain qu'il est presque impossible de deviner pour le promeneur attentif si c'est un café maure qui occupe une ancienne salle de cinéma ou si c'est un cinéma qui a pris la place d'un café maure.

Tout est sens dessus dessous.

À tel point qu'on a la vague et amère impression que les quartiers populaires sont descendus dans une ville excentrée, sans âme, sans repère, vidée du charme qui faisait sa provincialité.

Rue Friedland

Les Oranais habitent à reculons. Un douar. Un immense douar où il ne manque ni poules, ni chiens, ni même les zrib, puisque des terrains vagues sont parfois utilisés en enclos.

Des enclos où ne pousse même pas un cactus qui "piquait", ni une herbe qui "verdoie".

Avec l'eau, Oran a toujours eu un rapport ambigu, un rapport d'époux à maîtresse situé entre les liens du mariage et du branchage, non pour le meilleur mais toujours pour le pire.

Lorsqu'il pleut à partir des falaises, Djanet dans les oasis s'enrhume et prend froid.

Mais c'est toujours le déluge, quand bien même c'est la rosée qui humecte le goudron. Des documents d'importance historique, témoins sans doute d'un legs patrimonial, ont été engloutis et perdus à jamais pour cause de flotte tombée par effraction.Lorsque le ciel refuse d'ouvrir ses vannes et d'envoyer ses trombes, c'est toute la ville qui a soif et qui se met à téter goulûment jusqu'au dernier borborygme du robinet.

En attendant, tout le monde se branche comme il peut sur les bretelles interdites, sur les ceintures illicites.

Bref, l'interdit n'a plus aucun sens car la pagaille est giratoire.

Austerlitz, Friedland côté rue de Fleurus,Leoben vers Wagram

ORAN MERITE MIEUX
Par : Ahmed Saïfi Benziane
El Watan
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Laissons aux historiens la lourde tâche de recouper les évènements à la recherche d'une vérité ou d'une autre sur une ville qui a su donner, sans vraiment recevoir et gardons cette chaleur toute oranaise dont le moins qu'on puisse dire, est qu'elle se traduit toujours par une générosité qui a survécu aux hécatombes humaines. Malgré tout.

Mais Oran, c'est aussi la vocation d'un centre de rayonnement aussi bien spirituel, qu'artistique et culturel, une jonction entre le passé colonial d'une Algérie pluriconfessionnelle, multilingue, riche de sa diversité et le destin qui lui a été réservé une fois la guerre finie. Européenne jusqu'aux moindres recoins de ses rues, avec quelques teintes turques en guise de simple marque des temps passés, abritant monts et vallées, sa topographie la réservait à propulser une région entière loin des turbulences de cette cascade de violences qui s'y est installée depuis, particulièrement, une vingtaine d'années.

Même le sport donne maintenant prétexte pour brûler la cité dans cet élan destructeur propre à la sauvagerie, encouragé en cela par la petite mafia locale qui trouve chaussure à son pied, dans une ville orpheline et perdue dans ses hésitations à redevenir moderne. Pleurée au-delà et en deçà des mers par ceux qui y ont connu le bonheur, l'amour, la joie dans l'opulence comme dans la pauvreté; détruite par un urbanisme méchant et inesthétique, la ville des deux lions a été ruralisée par une démographie sans pudeur, incrustée dans une ville qui ne peut plus supporter le poids de l'abandon. Oran donne cette impression d'abandon des villes mortes, transformée en dépotoir, dégarnie de sa mémoire, dépouillée de ses vestiges, servant de tremplin aux politiques qui la répudient une fois les sommets éphémères atteints. Ville ouverte à tous les espoirs, Oran se fait triste même les jours de fête, boueuse les jours de pluie et continue de perdre le charme auquel elle doit son surnom d'"El-Bahia".

Oran a peur de la pluie qui crève sa chaussée et noie ses trottoirs cassés, sales et impudiques; elle a peur de ses nuits livrées aux agresseurs et des immeubles jonchant des quartiers entiers tombés en poussière. Elle a peur de conserver sa beauté par manque d'admirateurs amoureux, par foisonnement de destructeurs cachés derrière l'inactivité à laquelle les destinent les feutres de leurs bureaux. Oran-héros confirme les dires de son plus grand cheikh de tous les temps, Ahmed Wahbi chantant prémonitoire ment "rouhti khsara". Encerclée de cités mouroirs, sans âmes et sans infrastructures de base, en attendant un vrai programme, la ville s'est élargie vers l'Est comme une mer de béton, offrant une image de guerre aux visiteurs venus du ciel. Une guerre sans but que celui de transformer une ville en un immense douar où viennent s'amuser une fois l'an les apprentis cinéastes pour un festival dont on se demande à quoi il a servi, sinon à quelques tournées gracieusement offertes au frais d'une princesse déchue, pendant que les plus belles salles de cinéma du pays s'écroulent par la cécité d'un Etat inculte, qui pousse le ridicule à son extrême limite.

Pourtant, Oran a donné à la guerre de libération sa première enveloppe financière, elle lui a donné les meilleurs de ses fils dont on essaie de rattraper le mépris longtemps affiché par quelques statuettes semées sur des parcours peu fréquentés et des noms de rues qui ne disent plus rien du tout.

L'Oranais qui a survécu à la guerre comme à la paix ne peut être que paradoxalement nostalgique. D'abord rappelons que deux tiers de la population était d'origines française, espagnole, grecque, italienne, l'autre tiers était d'origine arabe dont des Marocains et des Kabyles. Les choses ayant évolué selon le principe de la valise et du cercueil, il ne reste plus rien du butin de guerre, ni même des valeurs morales qui ont fondé la capitale de l'Ouest. On y construit des ouvrages titanesques et on oublie de les faire tourner. L'hôpital d'Oran programmé pour désengorger celui offert à la ville par les colons, se retrouve avec d'interminables couloirs qui ne mènent même pas au cimetière malgré les compétences, pieds et poings liés par des procédures administratives, qui laissent pourrir du matériel dans des caisses rongées par la moisissure. Les services de l'ancien hôpital font ce qu'ils peuvent avec pour seule arme une volonté de bien faire.

Jusqu'à quand? L'eau potable à Oran ne coule que lors du passage des cortèges officiels et les promesses politiques non tenues à propos d'une disponibilité H 24, confirment que l'Etat dit ce qu'il ne fait jamais. N'a-t-on pas vu dans cette ville des fleurs de rares couleurs pousser en une seule nuit comme un miracle prophétique? A ce propos un seul wali a fait verdoyer les périphériques oranais en seulement neuf mois d'exercice, avant d'être "appelé" en poste ailleurs.

Les nouveaux quartiers vivent dans l'attente d'une viabilisation et sont devenus de véritables "bidonvillas" réalisées au prix du sacrifice des ménages. Du côté du port on sent bien que la ville n'est plus une destination privilégiée du commerce comme elle l'a été autrefois. Autrefois le port d'Oran exportait de quoi nourrir une bonne partie de la France en céréales, agrumes, viandes, vins et alfa et autres produits manufacturés.

Autrefois Santa Cruz et Sidi Abdelkader veillaient en parfaite communion sur le bonheur de la ville. En bas Sidi El-Houari et les Planteurs pullulaient d'une main d'oeuvre destinée à la pêche et à la manutention. Il était honteux de vendre de la sardine au-delà de onze heures.

Aujourd'hui, ces quartiers sont pourvoyeurs de chômeurs qui n'ont aucun espoir de pouvoir travailler un jour, ni encore moins celui de fonder des familles pendant que les seigneurs du moment, faisant fi de leurs engagements, laissent pourrir une jeunesse acculturée et jetée en pâture dans la poubelle de la délinquance.

Certes on pourrait en dire autant des autres grandes villes algériennes qui connaissent le même sort et qui nous interpellent sur une
réflexion sérieuse autour de ce que la ville représente pour nous, maintenant que le recensement général révèle une forte démographie urbaine. Mais Oran avait tellement d'atouts qu'elle mérite franchement mieux. Beaucoup mieux.

Aqueduc Friedland; Austerlitz-Ricord rue Leben vers Wagram

Impasse Damiette, Austerlitz,Saint Philippe (campement dans la rue)

Oran photos

rue faidherbe lycée Chekkal, Place des Victoires, Place maréchal Foch.

Colonne commémorative, Banque d'Algérie, centre ville rue El Mougar..lycée Lamoricière

Photos crédit P Galy
Collectif des Guelmois site Internet Guelma-France