NECHMEYA, LE CAMP DES SCORPIONS

          Nechmeya, qui est devenu un camp permanent entre Dréan et Guelma, a été le second bivouac le l'armée, lors de la première expédition de Constantine. Ce nom vient du mot arabe nacham, orme, et signifie une ormaie, sans doute parce qu'autrefois le lieu était planté d'un certain nombre de ces arbres. Aujourd'hui, les broussailles assez épaisses qui l'avoisinent sont essentiellement composées de lentisques. Un ruisseau, qui emprunte son nom à la localité qu'il traverse, coule dans le vallon où l'on aperçoit les tentes (voy. la planche ci-jointe), entre les première crêtes du petit Atlas et les contreforts qui les précèdent.

On assure que ce terrain accidenté et couvert donne asile à une assez grande quantité de lions. Effarouchés:. sans doute par la multitude d'hommes dont leur solitude venait de se peupler tout à coup, ils ne se sont point montrés à nous pendant notre court séjour, et de timides perdrix, des lapins inoffensifs se sont seuls offerts aux coups de quelques amateurs qui suivaient l'armée en chassant. Le scorpion est runique animal dangereux qu'on ait rencontré dans cet endroit; il y en avait sous presque toutes les pierres. Aussi nos soldats, frappés de cette circonstance et ne connaissant pas d'ailleurs le vrai nom de la localité,l'ont-,ils immédiatement appelée le camp des Scropions.
Placé au fond d'une espèce d'entonnoir formé par les hauteurs qui l'environnent de tous côtés " Nechmeya " malgré la jolie rivière qui l'arrose et les nombreux bouquets de bois dont il est couvert, n'en est pas moins un site assez monotone. La vue, circonscrite dans un étroit espace que l'Atlas, cette muraille gigantesque, ne lui permet pas de franchir, est bientôt fatiguée du petit nombre d'objets qu'elle peut atteindre.

A l'époque dont il est ici question, l'état de l'atmosphère n'était pas de nature à faire valoir le paysage. La pluie, qui avait commencé dès le départ de l'expédition, continuait encore à tomber; des nuages sombres dérobaient l'aspect du ciel et couronnaient d'une manière menaçante les cimes élevées de la montagne.

Le soldat examinait avec inquiétude ces indices fâcheux ; penché tristement sur le feu de son bivouac, il pensait à ce qu'il avait déjà souffert en si peu de temps, et n'osait prévoir ce qui lui restait à endurer encore.
Mahomet est de semaine! s'écriait-il dans son langage militaire, en s'efforçant de donner un ton de plaisanterie à cette exclamation qui lui était arrachée comme par unie sorte de pressentiment.

L'absence de toute habitation et la solitude complète qui régnait autour de l'armée ajoutait à la mélancolie du tableau. Cependant ce pays est loin d'être inhabité; mais, comme les indigènes évitent de se placer le long des routes, et que d'ailleurs leurs tentes ou leurs chaumières, quand elles ne sont pas dérobées à la vue du voyageur par quelqu'un de ces accidents de terrain derrière lesquels ils aiment à les cacher, ont une couleur foncée qui se confond avec celle du sol, il arrive souvent qu'on se croit dans un désert, quoique, dans le fait, on soit entouré de populations.
Si le monde actuel semblait faire défaut, en revanche le passé surgissait de toutes parts. Un peu avant d'arriver au bivouac on avait déjà observé les ruines de fortins carrés en pierres taillées, qui reliaient, entre eux, les camps retranchés des Romains. Nous en trouvons de semblables sur toute la route; et il est facile, en les étudiant avec quelque soin, de deviner le système de défense employé par les anciens pour contenir les turbulents Numides. Ce sujet n'est pas sans intérêt, et nous aurons bientôt l'occasion d'en parler avec détail.

Au delà de la rivière, sur la gauche du chemin, et an milieu d'un bouquet d'arbres, on remarquait un amas de grosses pierres carrées à l'une desquelles était scellé un anneau de fer. Il n'en fallut pas davantage pour autoriser les archéologues de l'armée expéditionnaire à déclarer que ces débris appartenaient à un autel rustique, et que l'anneau servait à attacher les victimes que l'on y venait immoler.
A un quart de lieue du bivouac, et derrière une haute colline qui borne la position vers l'est, se trouvaient, nous disait-on, les ruines d'Ascurus, ville antique dont l'historien Hirtius mentionne le nom à propos du siège qu'elle soutint contre Cn. Pompeius dans la guerre que César fit en Afrique aux restes du parti de Pompée. Les Arabes appellent encore cette localité Askoure.

Malgré cette ressemblance de noms, nous conservons quelques doutes sur la synonymie, et ces doutes naissent du passage même sur lequel on a voulu l'établir.

En effet, Hirtius dit:
Ad oppidum accedere eœpit ( en. Pompeius) : in quo oppido prœsidum fuit regium. Pompeio adveniente, oppidani, usque eo possi propius eum accedere, donec ad ipsas portas ac murum applroplnquaret, subito eruptione factua, prostratos perterritosque pompeianos in mare passim navesque compulerunt.

Il nous paraît résulter de ce récit que la défaite de Cn. Pompeius a eu lieu assez près de la mer or, il est bon de remarquer que l'endroit maintenant nommé Askoure est à plus de dix lieues du rivage.

Quoi qu'il en soit, on arrive à ces ruines en remontant le cours du ruisseau de Nechmeyah, et l'on se trouve alors sur la voie romaine que la route française laisse à l'est. Ce point venait d'être récemment visité dans une reconnaissance faite par M. le colonel Duverger, commandant supérieur de la province.
On y avait vu, disait-on, un monument encore bien conservé dédié à l'empereur Hadrien, ainsi qu'il résultait d'une inscription placée au-dessus d'une des portes. Notre désappointement n'a pas été médiocre, lorsque, nous trouvant sur l'emplacement de cette cité antique, nous avons vu, au lieu de l'édifice en question, une espèce de maison forte grossièrement bâtie avec des matériaux très-hétérogènes, évidemment empruntés à des constructions; de nature différente.

Quant à l'inscription, c'était une épitaphe où on lit distinctement la formule consacrée VIXIT ANNIS. La pierre sur laquelle on la trouve, est placée à un côté de fenêtre et d'une manière qui indique suffisamment qu'on n'a point prétendu la mettre en évidence.

Le mot HADRIANO, le plus facile à distinguer parce qu'il est tout à fait au bas, nous paraît avoir été la cause de l'erreur dans laquelle on est tombé sur la nature et la destination de ce bâtiment.

Lorsqu'après l'expulsion des Vandales, les Romains d'Afrique essayèrent de relever les ruines que ces barbares avaient amoncelées, ils s'attachèrent surtout aux ouvrages de défense. Pierres tumulaires, bas-reliefs, chapiteaux, statues même, furent employés à rétablir les murailles abattues. Sur ces enceintes grossièrement restaurées, on .trouve des inscripti.ons placées :.au hasard et souvent renversées. Des constructions aussi bizarres embarrassent l'observateur au premier coup d'œil, mais un examen réfléchi prévient facilement les fausses conjectures dont elles pourraient devenir l'objet.

Site Internet GUELMA-FRANCE