NADOR LES GORGES


Après avoir quitté la gare de Duvivier, la voie ferrée du Bône-Guelma et prolongements décrit une courbe assez prononcée en suivant le cours de la Seybouse et ne tarde pas à s'engager avec elle dans des gorges, dont on aperçoit de loin l'ouverture béante, au milieu de laquelle s'érigent, vaguement estompées de violet, les montagnes qui encerclent à l'ouest la vaste plaine de Guelma.
Dans l'intérieur des gorges, la voie ferrée suit constamment la rivière sur sa rive gauche. Le passage est des plus étroits et, par les grandes crues d'hiver, il n'est pas rare de voir la Seybouse venir battre le pied des talus du chemin de fer consolidé en maints endroits par d'épais murs de soutènement. Des deux côtés de la voie, les roches, à travers lesquelles la Seybouse s'est frayé un passage à grande peine, se dressent, à une hauteur de vingt mètres environ, presque verticales, couvertes de bouquets de lentisques et de myrtes sauvages parmi lesquels des chèvres mêmes pourraient difficilement se tenir. Par place, la roche apparaît, toute blanche et dénudée trouant de ses arêtes vives le manteau de verdure que lui tissent les buissons dans leur folle chevauchée pour atteindre les crêtes dominant la voie des deux côtés. Sur la berge de la Seybouse, sillonnée par le chemin de fer, des tamarins au feuillage éploré baissent leurs branches jusque dans l'eau, tandis que par ci, par là, tantôt des trembles ou des ormeaux élancés, tantôt des cactus trapus avec leurs raquettes épineuses agrémentées de pompons de fruits jaunes, verts, rouges, orangés, mettent quelque diversité dans l'aspect monotone et sauvage à la fois des gorges qui se prolongent ainsi, sur une longueur de près de 2 kilomètres, au bruissement de la rivière traînant languissamment, en été, avec impétuosité, en hiver, ses eaux uniformément grises à toute époque de l'année.
Après avoir serpenté le long de ce couloir naturel, la voie ferrée aboutit dans une sorte de cirque formé par les montagnes, entre lesquelles s'étend la plantureuse vallée de Guelma. Là se trouve la station du Nador, du nom de la montagne, dont les gorges livrent passage à la Seybouse.
Ce nom arabe de Nador signifie "observatoire" ; et, de ce fait, du haut de cette montagne, médiocrement élevée pourtant, mais placée en vedette entre l'origine des deux. vallées formées par la Seybouse du côté de Bône et du côté de Guelma, on domine ces deux régions ou l'on aperçoit même de la crête la plus haute une bande azurée de mer tout à l'extrémité de l'horizon, au pied du mont Edough. solitaire au lointain.
En dehors des bâtiments de la gare il n'existe, au Nador, que quelques maisonnettes affectées, les unes au service d'une mine située à 15 kilomètres de la station et exploitée par la société belge de la Vieille- Montagne, les autres à une plâtrière sise au pied de la montagne sur l'autre rive de la Seybouse et exploitée par M. Rossy, de Bône. La mine du Nador, placée dans le massif montagneux qui s'enfonce vers le sud-ouest, contient des minerais de zinc, de plomb et d'antimoine, d'un écoulement certain sur les principaux marchés européens. Ces minerais subissent une calcination sur place avant d'être expédiés sur Cette ou sur Anvers, d'où on les dirige dans les usines de la compagnie pour être réduits en métal. Cette mine, excessivement riche, offre, paraît-il un champ d'exploitation qui serait productif pendant au moins cinquante ans.
Aucune agglomération européenne n'est encore venue s'installer dans les parages de la station.
Seule la mine du Nador y envoie chaque jour quelques tonnes de minerai transporté par charrettes sur le parcours des 15 kilomètres qui la séparent de la voie ferrée. il a bien été question de joindre la mine à celle-ci par un tramway à voie étroite, mais les dépenses, qu'entraînerait la construction d'un pont sur la Seybouse et que l'Etat voudrait partager avec la Compagnie, ont jusqu'à ce jour empêché ce projet d'aboutir.
La construction de ce pont s'impose néanmoins, si l'on veut donner quelque essor à l'agriculture de cette contrée, où d'excellentes terres de cultures sont encore en friche.
Dans cette partie de la commune mixte de la Séfia, séparée à l'ouest par la Seybouse et son affluent l'oued Halia, de la commune de plein exercice de Petit et de la commune mixte de l'Oued-Cherf, on ne compte qu'une seule exploitation agricole d'une importance réelle, c'est le domaine de l'Oued-Halia, l'ancienne propriété de Mme veuve Pathié, entre les mains aujourd'hui de MM. Cocquebert et Cie, de Paris.
Ce domaine occupe une superficie de 200 hectares. Situé à 600 mètres environ de la station, il s'étend entre la montagne et les rives de la Seybouse, de l'oued Halia et d'un affluent de ce dernier, le Bou-Mia. Mi-partie coteau, mi-partie plaine, il se prête aux cultures les plus variées. Le vignoble, qui y a été planté sur une superficie de 44 hectares, produit un vin estimé vendu très couramment sur le marché parisien et produisant, bon an, mal an, une récolte de 3 000 hectolitres.
Cette propriété, créée à son origine par le caïd Ali, est traversée dans toute son étendue par un canal, qui détourne les eaux du Bou-Mia, assure la parfaite irrigation du domaine et fait, par une chute de 12 mètres, marcher un moulin de deux paires de meules destinées à la mouture arabe.
L'eau ne tarit jamais et, par son abondance, permet d'entretenir de superbes jardins occupant 2 hectares de superficie et où croissent toutes les variétés d'arbres fruitiers. Le rendement des céréales y est aussi de beaucoup supérieur à celui de la plaine, car la présence de nombreux cours d'eaux que nous avons signalés entretient, dans les parties basses du domaine, affectées principalement à ces cultures, la fraîcheur et l'humidité indispensables.
Aux bâtiments de la ferme et du moulin, entourés de grands arbres plantés au sommet du coteau où le vignoble déploie sa robe d'émeraude, est annexée une grande cave, où la vendange subit sur place l'opération de la vinification, au lieu d'être transportée, comme par le passé, à Héliopolis. La proximité de la station rend ainsi le transport plus facile et moins onéreux.
Après avoir dépassé ce domaine, le chemin, qui conduit à la mine du Nador, s'enfonce dans la montagne à travers les larges espaces couverts d'oliviers sauvages et de chênes-zéens. A trois kilomètres environ de la station vient s'embrancher, sur ce chemin, la route conduisant à l'Oued-Cham et à Laverdure.
La colonisation ne s'est pas encore emparée de ces vastes étendues pittoresques, mais sauvages, où, en de rares endroits seulement, les indigènes des douars N'baïls et des Ouled-Dan cultivent primitivement quelques maigres lopins de terre enclavés dans la broussaille ou la forêt.
A une faible distance de la mine du Nador, sourd une source thermale très estimée des indigènes de la contrée pour ses vertus curatives. C'est l'Harnrnam-N'baïls, autour de laquelle se voient encore des vestiges de l'occupation romaine.
Toute cette partie de la commune mixte de la Séfia est riche d'ailleurs en souvenirs antiques. On y a relevé un grand nombre d'inscriptions latines, libyques et puniques.



Collectif GUELMA FRANCE 2005