TROIS SAISONS A HAMMAM MESKOUTINE
1890-1891-1892
Photos d'époque

NOTES ET OBSERVATIONS PAR LE

Médecin-major de 2e classe de l'hôpital militaire de Constantine

Docteur PIO

Le docteur Moreau fut un grand algérien. Il souhaita en toute simplicité être enterré sur son lieu de travail à Hammam Meskoutine. Une stéle écrite en arabe et en français louait les bienfaits de cet homme de coeur. Aujourd'hui sa tombe sert de dépôt d'ordures

Hammam-Meskoutine est situé sur la lune du chemin de fer de Constantine à Bône, de la Compagnie Bône-Guelma, à 111 kilomètres de Constantine, à 108 kilomètres de Bône, à 23 kilomètres au nord-ouest de Guelma, à peu près au centre d'un triangle dont les trois angles seraient Constantine, Philippeville et Bône. Les trains dont la vitesse moyenne est très modeste, y arrivent à heu près en 4 heures et demie des deux points extrêmes.En partant de Constantine, on parcourt d'abord un pays font peu intéressant pendant lequel la voie du chemin de fer côtoie souvent l'Oued Zénati, qui devient après son confluent avec l'Oued Allegah, l'Oued Bou-Hamdam. Après trois heures et demie de marche, rivière et chemin de fer pénètrent dans une gorge étroite, formée par le massif du Taya.

Chaque versant, coupé par de nombreux ravins collatéraux,est très boisé; les oliviers sauvages y sont très abondants ainsi que les lentisques, la rivière, décrivant clos courbes sinueuses, coule en torrent dans un lit, encombré d'immenses blocs de grés, de touffes de lauriers roses, de genêts, et d'arbres morts emportés par les crues. Après vingt kilomètres environ de parcours dans cette gorge, les montagnes s'écartent, pour se rapprocher 7 à 8 kilomètres plus loin; la gorge abrupte et sauvage fait place à une vallée riante et verdoyante; c'est là que se trouve Hamam-Meskoutine, dans la dernière portion de vallée du Bou Hamdam, cinq kilomètres avant qu'il perde son nom pour prendre celui de Seybouse à son confluent avec l'Oued Cherf.

Les sources et l'établissement se trouvent situées sur un plateau dominé au sud et au sud-ouest par les crêtes des Beni-Brahim, et formant pour ainsi dire un étage intermédiaire entre ces montagnes et la vallée proprement dite qu'on trouve à peu près à cinquante mètres plus bas. L'horizon est borné au nord par le massif imposant du Djebel Debar, montagne aride et abrupte dont les points culminants atteignent 1200 mètres d'altitude au-dessus du niveau de la mer; au nord-est par les collines boisées des Beni Addi qui viennent noyer leurs cascades de verdure dans le Bou Hamdam, qui serpente à leurs pieds; à l'est, par la coupure d'où s'échappe la rivière pour pénétrer dans la vallée de l'Oued Cherf, et changer brusquement sa direction ouest-est pour couler du sud au nord sous le nom de Seybouse; au sud-est, au sud et au sud ouest par les pentes boisées de la Mahouna et des Beni-Brahim, et enfin à l'ouest par les montagnes escarpées et l'entrée de la gorge du Taya par où nous avons pénétré dans la vallée.

Le plateau des sources lui-même est à 318 mètres d'altitude, à 500 mètres environ à droite du Bou-Hamdam; assez mal limité au sud, il est fermé à l'est par le Chabet Zerdouina, et à l'ouest par l'Oued Chedakra dans lequel se déversent toutes les sources chaudes. Sur un sol, où, à chaque pas, on retrouve la trace de l'eau thermale, il possède une végétation des plus luxuriantes; des oliviers séculaires, des pistachiers térébinthes protègent de leurs ombrages les promeneurs. La culture des céréales et de la vine y est florissante; les rivières sont de véritables petits torrents très encaissés dans lesquelles poussent, au milieu des roches et des galets, des frênes, des micocouliers, des pistachiers et des lauriers roses qui atteignent les dimensions d'arbres véritables; parmi ces branches touffues, serpentent en un fouillis inextricable, des lianes de toutes sortes, ronces, églantiers, vines vierges, salsepareilles, etc. L'établissement est situé à l'extrémité nord-ouest du plateau, à proximité des principales sources et de la grande cascade, sur la rive droite du Chedakra, à 500 mètres de la gare du chemin de fer; une petite route partant de la gare passe près de là, pour aller rejoindre la grande route de Constantine à Bône à 5 kilomètres plus loin, près de Medjez-amar.

GÉOLOGIE

Le squelette du terrain d'Hammam-Meskoutine est tout entier le produit des eaux thermales; c'est une roche calcaire, poreuse et friable, lorsqu'elle est de date récente, dure et compacte lorsqu'elle est ancienne. Le travail qui s'accomplit de nos jours, sous nos yeux, pour constituer les dépôts qui sont autour des sources, s'est accompli durant de longues périodes cosmiques pour former tout le sol du plateau. L'identité de structure de la roche et des dépôts récents, l'identité de leur composition chimique en sont une preuve palpable; nous en trouverons d'autres erg examinant rapidement la question. Voici les résultats de l'analyse des dépôts calcaires d'après Tripier :

Chaux.0,5286 Magnésie.0,0210 Acide sulfurique.0,0380 Acide carbonique.0,4024 Ce qui donne : Carbonate de chaux. 0,9440 Sulfate de chaux.0,0905
Le carbonate de chaux est en très grande proportion comme dans toutes les eaux dites pétrifiantes.

L'eau d'Hammam-Meskoutine arrive au griffon avec une température de + 95°. Grâce à cette haute thermalité, grâce aux gaz et particulièrement à l'acide carbonique qu'elle renferme, elle contient en dissolution une notable quantité de matière minérale qu'elle laisse déposer au contact de l'air, en même temps qu'elle perd une partie de sa chaleur et de ses gaz. D'où vient cette haute thermalité? Deux théories sont soutenables, la première qui a été plusieurs fois émise par nos prédécesseurs est celle de la chaleur centrale de la terre.

La température de la terre augmente d'un degré centigrade chaque fois que l'on s'enfonce de trente mètres de profondeur, c'est là un fait connu et qui n'est contesté par personne; si l'on multiplie ce chiffre par le nombre de degrés qu'a l'eau d'Hammam-Meskoutine, on trouve 2850. On en a conclu que la nappe d'eau qui alimente les sources est située à une profondeur de 2850 mètres au moins, et, en tenant compte du refroidissement qu'elle doit subir nécessairement en traversant des couches de plus en plus froides, il faudrait porter ce chiffre à 3000 environ. La seconde théorie fait intervenir l'élément volcanique. Il est un fait admis en géologie : c'est que, lorsque des vapeurs volcaniques rencontrent une nappe d'eau souterraine, elles lui communiquent leur température et leurs principes solubles; c'est d'ailleurs comme cela que l'on explique la formation de la plupart des eaux thermales et minérales, et nous ne voyons pas pourquoi il en serait autrement pour celle d'Hammam-Meskoutine. Nous adopterons donc volontiers la seconde théorie, ce qui, d'ailleurs, nous donnera l'occasion de faire encore d'autres rapprochements avec les formations volcaniques, la lune de démarcation n'étant pas très nette entre ces formations et les formations aqueuses. Ne voit-on pas des volcans lancer de la boue, comme de la lave? Où finissent ces volcans et où commencent les sources boueuses? Où finissent les fumerolles et où commencent les eaux thermales? Certains géologues n'ont-ils pas classé les Geysers d'Islande dans les formations ignées? Loin de nous la pensée de faire d'Hammam-Meskoutine une formation ignée, maïs nous admettons bien que l'eau ait subi dans sa composition chimique et dans sa température, l'influence de vapeurs volcaniques. L'eau paraît avoir fait son apparition dès la période primaire ou tout au moins dès le commencement de la période secondaire. La roche à laquelle elle a donné naissance forme en effet un îlot isolé, entouré de toutes parts de grès et quelquefois de schistes; les dépôts les plus anciens sont vraisemblablement dans la direction sud, à deux kilomètres environ de l'établissement; là, l'eau coulant en nappe a laissé une couche sédimenteuse plate sur laquelle une légère quantité d'humus a été apportée par le temps; cette couche, en beaucoup d'endroits, n'est constituée que par une croûte plus ou moins épaisse, séparée du sous-sol par des espaces creux formant de véritables cavernes; c'est ce qui explique que le sol résonne souvent. sous les pas, c'est ce qui explique aussi la formation du lac souterrain, véritable curiosité géologique connue depuis peu d'années seulement.
Voici comment M.Rouyer raconte sa formation :
" C'était au mois de juillet 1878, par une journée orageuse, qu'un affaissement du sol, en forme de circonférence offrant environ 30 mètres de diamètre, s'est produit avec fracas, attirant l'attention des bergers du voisinage et assourdissant leurs ,oreilles d'un bruit comparable à la décharge de plusieurs pièces d'artillerie. " Pendant quelques heures, les indigènes terrifiés n'osaient s'approcher. Enfin, enhardis peu à peu par la disparition de la colonne de poussière qui s'était répandue aux alentours, ils se décidèrent à venir à pas prudents reconnaître le terrain. " La croûte supérieure du sol offrait une concavité de deux ou trois mètres; sur les bords corrodés de la cuvette, au nord, une fissure assez considérable se présentait, laissant entrevoir l'entrée d'une sorte de caverne. Superstitieux comme tous les peuples primitifs en présence des phénomènes qui leur semblent incompréhensibles, les Arabes ne se souciaient pas de pousser plus loin leurs investigations, et ils préférèrent prévenir les colons des alentours. " Dès le lendemain, la grotte était explorée et le mystère expliqué, au moins en partie. " En descendant à une quinzaine de mètres de profondeur sur des blocs éboués, les explorateurs se trouvèrent en présence d'une masse d'eau considérable formant un lac d'environ 50 mètres de longueur sur 30 de largeur, recouverte d'une voûte calcaire, que des racines d'oliviers traversaient comme des sortes de stalactites suspendues à une dizaine de mètres de hauteur. " Sur le côté droit de la caverne, un chenal de 2 à 3 mètres de largeur amenait avec fracas une quantité considérable d'eau. " Pendant environ six semaines cet écoulement continua sans intermittence, pour cesser brusquement un jour. " Le problème devenait ainsi très clair. On se trouvait en présence d'une de ces cavités comme le sol des environs d'Hammam-Meskoutine en contient, dissimulées au regard par une couche de 2 à 3 mètres d'épaisseur, décelant leur présence par le bruit qu'elles produisent sous le pied de l'homme ou des animaux. Plus haut, à une distance quelconque se trouvait une nappe d'eau, qui, rompant brusquement ses digues sous une influence inconnue, s'engagea par des conduits plus ou moins tortueux, plus ou moins étroits, dans la direction de la grotte et vint s'y engouffrer avec violence. Sous cet assaut, une partie des piliers naturels soutenant la croûte supérieure de la grotte ne tarda pas à s'affaisser et à produire l'écroulement du sol lui-même. La grotte s'emplit peu à peu; l'écoulement continua jusqu'à parfait équilibre des deux vases communicants ; le lac souterrain était formé.


" où déverse-t-il lui-même ses eaux ? C'est là une question qui n'a pu être encore résolue jusqu'à ce jour, faute d'une exploration complète qui ne laisserait pas que d'être assez dangereuse. " La profondeur du lac est très grande ; une corde armée d'un fort plomb de sonde, n'a pas trouvé le fond à 30 mètres. La limpidité de l'eau est parfaite, sa fraîcheur constante, sa saveur agréable, dit M. le docteur David, pharmacien en chef de l'hôpital de Guelma, en 18 79, qui en a donné l'analyse suivante : Acide carbonique 0.043 Bi-carbonate de chaux 0.159 Carbonate de protoxyde de fer Traces Sulfate de chaux 0.694 de magnésie 0.039 Chlorure de sodium 0.063 Acide salicylique 0.017 Matières organiques 0.077 Total : 1.092 " Le sol de la voûte est formé de pierre calcaire un peu marneuse teinte en rose par l'oxyde de fer. " Quelque temps plus tard, après un examen plus approfondi, M. Rouyer ajoutait quelques rectifications à sa première description (Progrès de Guelma, 17 mai 1889). " Le lac est, en somme, beaucoup plus étendu qu'il n'était permis de se le figurer. Au lieu d'une sorte d'enceinte elliptique de 50 mètres sur 30, il faut se le représenter sous la forme d'une sorte de chiffre 8 transversal, dont l'étranglement médian a environ 25 mètres de largeur, la boucle gauche 35 à 40 mètres, et la boucle droite 50 à 60 mètres. La longueur totale du 8 est d'à peu près 100 mètres. " Quant à la profondeur, elle est moindre que je n'avais cru la reconnaître antérieurement. Peut-être le plomb de sonde, jeté du haut du rocher, avait-il subi l'action d'un courant inférieur et contribué ainsi à m'induire en erreur; peut-être aussi se trouve-t-il des poches isolées plus profondes que la moyenne; toujours est-il que je n'ai pu, dimanche, en opérant de nouveaux sondages à l'aide de la barque, trouver plus de 13m50, ce qui, on en conviendra, est encore très respectable et suffisant pour les amateurs de plongeons et de coupes savantes. " Par contre, il m'a été donné de reconnaître qu'il n'existe ni couloir, ni boyau, conduisant à une autre grotte accessible.
Si, ce qui est probable et même certain, eu égard aux qualités potables de l'eau, un écoulement existe, ce ne peut être que par des fissures souterraines et invisibles. " L'air est partout respirable, la température modérée, et nul sentiment d'oppression ou de malaise ne vient troubler le plaisir qu'on éprouve à parcourir ces lieux tranquilles. " A remarquer, sur la droite, une sorte d'île ornée de cônes minuscules, semblables aux aspérités des cartes géographiques exécutées en relief et dont la mode s'est fort répandue depuis peu. Le sol paraît formé d'une roche marneuse, rougeâtre, rendue visqueuse par l'humidité et par les dépôts azotés qu'y accumulent les chauves-souris, en très grand nombre sur ce point. " Des stalactites et des stalagmites bizarres, recouvertes d'une sorte de rouille, ornent cette partie de la grotte ; il est relativement assez facile de faire le tour de ce rocher, avec des espadrilles pour chaussures et un ?vêtement qui ne craigne pas les taches de boue; mais la barque ne peut le contourner entièrement, arrêtée qu'elle se trouve par un autre petit rocher éboulé dans le chenal."
La pierre teinte en rose dont parle M. David, est exactement la même que l'on retrouve partout lorsque le sédiment a vieilli. Le lac est donc absolument le produit de l'eau thermale qui a disparu depuis de longs siècles. Partant de ce point, l'eau s'est dirigée vers l'ouest et vers le nord pour gagner le Chedakra. Elle a donné naissance à quatre espèces de formations différentes : 1° Des nappes comme celles qui recouvrent le lac souterrain et les cavernes; 2° des murailles; 3° des cônes; 4° des cascades. Chacune de ces formations mérite une mention spéciale. 1° Nappes. L'eau coulait en nappes dans les périodes les plus anciennes, alors qu'elle avait une abondance considérable et qu'elle ne rencontrait devant elle aucun obstacle à son écoulement, c'est ainsi qu'elle a formé la plus grande partie de la moitié sud du plateau. 2° Murailles. Un peu plus tard, les nappes déposées sont devenues de véritables obstacles à l'issue de l'eau qui n'a pu jaillir que par des fissures laissées de place en place; en même temps que la surface d'émergence se restreignait, la pression augmentait, ce qui est naturel; de là, la formation en murailles. L'eau sortant par une fissure, a laissé des dépôts de chaque côté; ces dépôts accumulés ont formé deux véritables remparts, qui, grandissant sans cesse, ont rétréci la fente médiane, jusqu'à ce que le liquide n'ayant plus assez de pression pour vaincre la hauteur du sédiment, cessât de sourdre pour se faire joui, un peu plus loin ; la muraille va ainsi se prolongeant, jusqu'a ce qu'il se rencontre un obstacle réel à la continuation de la fissure, et elle cesse brusquement par une cascade. Ces murailles sont d'une grande épaisseur, cinq à six mètres à la base; elles mesurent de 8 à 15 mètres de hauteur; toutes se relient entre elles plus ou moins directement, le tronçon le plus long mesure au moins 500 mètres. Près du lac souterrain on trouve la première muraille qui doit être très ancienne; les Romains y avaient construit des établissements, connus et décrits récemment par M.Marty sous le nom de dar-othman.
Un peu plus au nord se trouve le tronçon le plus important, baptisé avec un certain bonheur d'expression du nom de muraille de Chine;

c'est un rempart immense qui envoie un bras vers le nord et un autre vers l'ouest; ce dernier vient mourir dans le lit même du Chedakra; la partie qui se dirige vers le nord se termine brusquement par une cascade à 600 mètres de l'établissement; on voit très distinctement, et sans grand effort, cette transformation de la muraille en cascade!; de loin en loin, on trouve, sur la muraille de Chine, des traces de constructions romaines; on y a même trouvé un autel à Pluton, avec une inscription magnifique; cette pierre a été rapportée dans le petit musée archéologique du jardin; ce culte à Pluton n'étonnera personne, si l'on remarque que, par bien des fissures, fréquentes dans ces parages, le vapeur d'eau sortant encore en abondance, a pu donner à des peuples superstitieux l'idée de faire communiquer le sous-sol de la région avec le royaume des enfers. Une troisième muraille est située sur le bord même du Chedakra à 50 mètres en aval de la grande cascade; elle est divisée en deux parties; la première, coupée par la route, se termine assez brusquement par de gosses stalactites, qui lui donnent vaguement l'aspect d'un énorme mastodonte pétrifié, ce qui lui a fait donner le nom d'éléphant; la deuxième partie, entaillée, en certains points, par les Romains, va se terminer par une cascade qui laissait couler ses eaux dans le Chedakra; il y a six ans à peine, elle fonctionnait encore et était connue sous le nom de Cascade du Nord ; Aujourd'hui elle est encore chaude, ce qui prouve que l'eau n'est pas loin de la croûte; les sources sont descendues dans le lit de la rivière. Toutes ces murailles ont un caractère commun; la présence d'une faille médiane qui les partage en deux dans le sens de la longueur, cette faille, tantôt lare, tantôt étroite, a reçu, pendant des siècles, bien des poussières et bien des graines, et aujourd'hui elle donne aile à. des arbres, â des broussailles et à des fleurs; c'est le dernier vestige de la fissure par où s'écoulait l'eau, lorsque les murailles étaient encore des sources en activité.

Cônes. -

Un peu plus tard, l'eau n'a plus trouvé de fissure pour jaillir, elle est sortie par des points isolés; c'est alors que les cônes ont succédé aux murailles. L'eau émergeant d'un seul point a déposé autour de son griffon un premier cercle de sédiment; un second est venu se superposer à celui-ci et ainsi de suite jusqu'à ce que le cône ainsi formé atteigne une hauteur que la pression de l'eau ne puisse plus vaincre; l'orifice central se bouche et l'eau va chercher une issue en un autre point. Il est difficile de trouver quelque chose qui ressemble plus, quant à la forme, à la naissance des cônes volcaniques, qui, eux, sont formés par les déjections de lave volcanique autour de l'orifice. Les cônes sont nombreux, mais peu disséminés ; on en trouve un seul près de dar othman, quatre ou cinq près de la grande ruine romaine, et enfin une centaine environ près de l'établissement où ils occupent un petit plateau entre la brande cascade et la ligne du chemin de fer. Leur situation tend bien à prouver, comme nous l'avons admis, qu'ils sont postérieurs aux murailles; on en trouve peu ou pas dans les réions élevées d'où l'eau a disparu tout d'abord, et on les voit tous autour des sources actuelles, dans la partie moins élevée, où le défaut de pression, ainsi que l'encroûtement progressif du sol, ont fait descendre l'eau thermale. Ces cônes sont assez réguliers, ils ont des dimensions variant entre 1 et 15 mètres. Ils donnent à la contrée un aspect original, qui l'a fait successivement comparer à un camp, à une ville arabe, avec ses minarets; mais la plus belle description ne vaudrait pas la légende arabe, qui, du même coup, explique la formation des cônes et l'abondance de l'eau thermale. (1)


" Certaines tribus refusèrent longtemps de se convertir à l'Islam ; d'autres, au contraire, embrassèrent avec ardeur la foi nouvelle. " Parmi ces dernières se trouvait la tribu des Béni-Khelifa, originaire de la Mecque, dont une fraction avait suivi l'émigration pour venir s'installer dans la vallée de la Seybouse. Elle avait pour chef, suivant la tradition, un certain Kassem, véritable héros de roman, personnage sombre et mystérieux; à l âme inquiète, comme disent les Arabes. Son savoir profond et l'étendue de ses connaissances le plaçaient beaucoup au-dessus des autres hommes, qui tremblaient devant lui et redoutaient le feu de son regard méprisant. Soit orgueil, soit misanthropie, il vivait comme étranger et solitaire au milieu des siens. S'il ne comptait aucun ami, il avait du moins un esclave dévoué, un compagnon fidèle, dans la personne de Si-Abdallah, marabout des plus savants, avec lequel il aimait à s'entretenir. " Un soir, à l'heure où le soleil commence à disparaître derrière les montagnes, Kassem, qui avait fait appeler son favori sous sa tente, lui dit :

" J'ai fait cette nuit un songe qui me trouble. Toi qui es sage, tu m'expliqueras peut-être ce que je ne puis comprendre.
" - Que peut attendre l'esprit de lumière de son indigne serviteur? répondit humblement le marabout, en courtisan bien appris.
" - Tu sais, continua Kassem, que, bien avant la venue du prophète, nos aïeux avaient coutume d'aller se prosterner dans la Kaaba (1) construite par notre seigneur Abraham, pour y adorer la pierre noire apportée du ciel par l'ange Gabriel (2).
" - Sans doute, seigneur, la pierre noire qui, dans l'origine était un yakout (rubis) destiné à sanctifier la maison de Dieu, a été noircie par les péchés des hommes ; mais elle existe toujours, elle a des yeux, une langue, elle voit, elle entend et, au jour du jugement dernier, elle rendra témoignage pour ceux qui l'auront baisée et contre ceux qu'elle n'aura pas vus.
" Satisfait de la réponse de son favori, Kassem poursuivit
" - C'est justement de la pierre noire que je veux te parler. Elle m'est apparue cette nuit, non plus noircie, mais resplendissante de lumière et dans toute sa pureté primitive.
" - Tu as vu le yakout ! C'est étrange ! fi t le marabout.
" - Oui, poursuivit Kassem. Je rêvais que j'étais en prière dans 1a Kaaba. Tout à coup, un bruit singulier frappa mon oreille. On eût dit le bruissement du vent dans les palmiers. Inquiet, je levai la tête et, jetant autour de moi un regard furtif, il me sembla distinguer, à l'entrée de ma tente, un fantôme blanchâtre. Tremblant d'effroi, je ne savais si je devais fuir ou me prosterner, mais une force invincible m'obligea à lever les yeux. J'aperçus alors une tête lumineuse qui se détachait dans les ténèbres... c'était une liure de femme et, chose étonnante, la propre image de ma sueur. Sur son front brillait le yakout, jetant des feux éblouissants Soudain les accents graves d'une voix surnaturelle me firent entendre ces paroles " Louange à Dieu et à son favori Kassem dont les yeux noirs brillent d'un éclat si doux. 0 toi qui sors d'une illustre lignée, apprends " que ton sang précieux ne doit pas souffrir de mélange et que le Dieu de nos pères te réserve de transmettre à l'avenir le trésor que nous avons reçu du passé. " " Ayant dit ces mots, l'apparition s'évanouit et je restai plongé dans une méditation profonde.
" Et maintenant, taleb, peux-tu me donner l'explication de ce songe?
" - 0, monseigneur, répondit le marabout pensif, le soleil ne peut luire à travers le nuage ; il faut attendre qu'il se dissipe lentement. Laisse-moi réfléchir à ce que tu m'as dit. Je vais réunir les tolbas et, demain, je te rendrai réponse.
" - Soit, lit Kassem, et ayant congédié Abdallah, il retomba dans sa mystérieuse rêverie.
" Puis, dés que le marabout eut disparu, il se leva et, jetant autour de lui un regard de défi, il s'écria :
" Va, ignorant, va méditer à ton aise avec les ignorants, tes pareils. Qu'ai-je besoin de ton avis? ne suis-je pas prophète moi-même, le seul, le vrai, l'unique prophète ? Malheur à qui me désobéira. Mes ordres sont ceux de Dieu. "
" Et dans un état d'exaltation voisin du délire, Kassem se dirigea d'un pas rapide vers la tente de sa sueur, action contraire à tous les usages musulmans, qui ne permettent pas à un Arabe de pénétrer chez une femme, même chez sa mère, sans s'être fait annoncer d'avance .
" Kassem n'hésita pas, et, d'une main ferme, il souleva la portière de la première tente, au grand effroi des esclaves qui, surprises par cette visite inattendue, se voilèrent le visage en poussant des cris aigus.
" Attirée par le bruit, la belle Fatmah s'empressa de quitter le tapis moelleux sur lequel elle était couchée, au fond de l'arrière tente, et, en apercevant les traits bouleversés de son frère, elle ne put s'empêcher de frissonner.
" Kassem s'avançait vers elle avec une démarche singulière. Son teint pâle, ses gestes étranges, le regard profond dont il l'enveloppait, tout cela était si extraordinaire que Fatmah, qui à demi fascinée, baissa la tête et croise ses bras sur sa poitrine, dans une attitude de colombe effarouchée.
" Kassem contempla longtemps en silence cette admirable créature, dont la beauté donnait le vertige ; puis, d'une voix creuse, il dit :
" Fatmah, le moment est venu pour toi de prendre un mari, mais aucun homme sur cette terre n'est digne de ta beauté divine Regarde sur ton front brille le signe prédestiné, le yakout aux lueurs flamboyantes. C'est moi, Kassem, le prophète de l'avenir, qui doit être ton époux. Les noces se feront dans trois jours. Le Dieu de nos pères l'exige et telle est ma volonté sacrée."
" En entendant sortir de la bouche de son frère un pareil blasphème, Fatmah crut qu'il avait perdu la raison.
" 0 fils de ma mère !s'écria-t-elle en tordant ses mains, reviens à toi ; quel démon s'est donc emparé de ton âme ? Dieu te maudira."
" Mais Kassem, sans écouter sa sœur, sans même lui donner le temps de répondre, s'était retiré d'un pas rapide.
" Alors la pauvre Fatmah emplit la tente du bruit de ses lamentations.
Elle se couvrit la tête de cendres, déchira ses riches vêtements, égratigna de ses ongles roses son gracieux visage et, pendant toute la nuit, elle ne cessa de se livrer au plus profond désespoir.
" Dès que le jour fut venu, elle manda près d'elle El Hadj-Ismaël, un saint homme, vieillard vénéré, ancien ami de son père, en qui elle avait la plus grande confiance, et lui fit part de la fatale nouvelle.
" - Hélas! quel malheur! s'écria celui-ci, notre seigneur Kassem est fou; les Béni-Khelifa n'ont plus de chef. Mais peut-être tout n'est-il pas perdu, je cours prévenir les tolbas et nous chercherons ensemble à dissiper ce funeste égarement

A son réveil, Kassem apprit qu'une députation des anciens de la tribu demandait à lui parler. Il leur fit dire d'aller l'attendre sous le caroubier où il rendait habituellement la justice, et il s'y transporta lui-même quelques instants après, suivi du marabout Abdallah, qui lui servait de secrétaire, et précédé de quatre chaouss (1) portant à la ceinture un yatagan à larve tranchante.
" Lorsque Kassem s'avança, tout le monde se prosterna. Suivant la coutume, il alla s'asseoir sous le caroubier, entouré de son hodja et des chaouche.
" .Alors le vieil Ismaël sortit du cercle et, s'approchant d'un pas, lent, la tête tremblante :
" - 0 monseigneur, commença-t-il, est-il bien vrai?...
" D'un geste impérieux Kassem lui coupa la parole. Un murmure de désapprobation parcourut l'assemblée. Depuis quand empêchait-on un ancien de parler et ne respectait-on plus les droits sacrés de la vieillesse ?
" Sans s'inquiéter de ces murmures, Kassem se leva. Son œil sombre s'éclaira d'un froid sourire et, d'une voix haute, impérieuse, il dit
" - 0 vous, fils d'Ismaël, apprenez que les temps sont arrivés. Vous tous qui me voyez ici sous une forme humaine et dans mon impuissance terrestre, songez que je suis le chef du siècle et que l'avenir m'appartient.
" - Vous voyez bien que cet homme est fou et que sa raison l'abandonne, puisqu'il se croit Dieu, murmura le vieil Ismaël, ne pouvant contenir son indignation!
" - Dieu! qui parle de Dieu ici? s'écria Kassem, pâle de colère et les sourcils froncés. Ne suis-je pas Dieu moi-même et l'esprit de lumière ne s'est-il pas révélé à moi pour m'ordonner d'épouser Lellah-Fatmah ? Que ceux qui croient à mes paroles le fassent connaître ; quant à ceux qui ne sont pas avec moi, qu'ils soient maudits.
" - Sois maudit toi-même, impie, sacrilège, répliqua avec véhémence El Hadj-Ismaël; que Dieu efface ta race de ce monde et qu'il détruise ta tente, " - 0 toi qui te crois un Dieu, prédit un autre vieillard, tu mourras et la terre te dévorera.
" - Que ceux qui veulent être les amis du démon restent en présence de ce djinn impur et que les vrais croyants se retirent pour aller prier, ajouta un ancien, homme des plus considérés et qui jouissait d'une, grande autorité dans sa tribu.
" Aussitôt l'assemblée se dispersa et Kassem resta seul sous le caroubier, n'ayant auprès de lui que ses chaouss et son fidèle Abdallah.
" - Ce soir, dit-il, à l'heure du mohgreb, il faut qu'on expose devant ma tente les têtes de ces mécréants ; et maintenant qu'on fasse les préparatifs de la noce.
" Les ordres de Kassem furent fidèlement exécutés Il n'écouta ni les prières ni les supplications de son marabout et, au coucher du soleil, six têtes sanglantes, plantées au seuil de sa tente, apprirent aux Beni-Khelifa le sort réservé aux audacieux qui essaieraient de résister aux volontés du chef.
" Alors commencèrent les fantasias, les danses, terminées par des festins splendides; car Kassem n'épargna rien et sa magnificence ne connut pas de bornes.
" Des montagnes de couscoussou s'élevaient à la porte de chaque tente, accompagnées de moutons rôtis, de dattes, de lait frais, de fruits. Mangeait qui voulait.
" Pendant trois jours ce fut une confusion générale dans toute la tribu. On ne rencontrait que musiciens ou chanteurs, jouant du tambourin, de la flûte en roseau et chantant des chansons joyeuses. Les femmes, comme affolées, lançaient dans les airs leur you-you perçants, tandis due les hommes se ruaient dans des courses échevelées, luttant corps à corps jusqu'à épuisement de forces, cherchant à s'étourdir dans le tumulte de ces fêtes sans cesse renouvelées.
" Enfin, le jour fatal arriva.
" Kassem,.vêtu de ses habits les plus somptueux, armé de ses armes les plus riches, et suivi de tous les principaux personnages de sa tribu, armés et vêtus comme lui, quitta sa tente et se dirigea vers celle de sa sœur pour enlever sa fiancée suivant la mode arabe.
" Au même moment, l'infortunée Fatmah, plus pâle qu'une morte, sortait de sa tente, entourée du cortège de ses amies, de ses parentes et montée sur une mule caparaçonnée d'un tapis de pourpre à franges d'or conduite par deux nègres étincelants d'or et de pierreries, " La tribu tout entière, hommes, femmes, enfants, vieillards, était accourue a ce spectacle et poussait des clameurs qui ressemblaient plutôt à des malédictions qu'à des cris d'allégresse.
" Tout à coup, au moment suprême où le marabout Abdallah, plus mort que vif, venait de placer la main de Kassem sur la tête de sa sueur, le soleil se voila; un éclair fendit la nue et tous les éléments furent bouleversés. Le feu de l'enfer sortit dès entrailles de la terre, les rivières s'élancèrent hors de leur lit, et, au milieu des convulsions de la nature révoltée, une nuit profonde se répandit sur la campagne.
" Le lendemain, quand le soleil éclaira l'horizon, la tribu des Beni-Khelifa n'existait plus.
" L'impie Kassem, sa sueur Fatmah, le marabout Abdallah, les tolbas, tous les gens de la noce étaient restés pétrifiés, au lieu même où avait failli s'accomplir le plus exécrable forfait.
" Chacun peut encore voir aujourd'hui, en parcourant ce sol maudit, les témoignages vivants de la vengeance céleste,
" Mais, que le vrai croyant y prenne garde et ne se hasarde pas dans un tel endroit sans recommander son âme à Dieu ; car, lorsque vient la nuit, chaque pierre reprend sa forme primitive, la noce endiablée recommence, les danses continuent, on entend dans le lointain une musique infernale, et malheur à celui qui se laisserait entraîner dans cette ronde satanique : il irait augmenter le nombre des pierres qui couvrent le plateau du Bain des Maudits."
Une autre légende, aussi intéressante, mais moins lugubre, a été racontée par plusieurs auteurs ; elle est également tirée du récit des Arabes; malheureusement l'espace et le temps ne nous permettent pas de lui donner l'hospitalité qu'elle mérite; nous renvoyons donc le lecteur désireux de la connaître aux ouvrages qui l'ont publiée (L. Rouyer, Hammam-Meskoutine et ses environs,1888).

Cascades. -
C'est la dernière formation des eaux thermales, celle que nous voyons de nos jours. L'eau après être partie de 512 mètres d'altitude, est descendue à 312 mètres, elle a parcouru deux kilomètres deux cents mètres en longueur et s'est étalée en largeur sur une surface d'un kilomètre; elle sort encore par des griffons isolés, mais n'ayant plus assez de pression pour passer au-dessus d'amas élevés de sédiment, elle ne forme plus de cônes, les griffons se déplacent de temps en temps et donnent lieu à ces magnifiques cascades dont deux seulement sont encore en activité. La première constitue une merveille; alimentée par trois griffons d'une puissance de débit considérable, elle occupe une surface presque verticale de trente mètres de hauteur au dessus du Chedakra, surface coupée en différents points comme par des étages, de vasques élégantes qui amortissent la chute de l'eau; d'une blancheur éclatante, là où l'eau coule en abondance, elle affecte les couleurs les plus variées, aux endroits secs ou à courant peu considérable; ces couleurs sont dues en grande partie aux matières organiques. Cette cascade est située à proximité de l'établissement, et exactement sur le bord du Chedakra à un kilomètre avant qu'il ne se jette dans le Bou-Hamdam. En remontant la rive droite du Chedakra depuis ce point et jusqu'à un kilomètre en amont, jusqu'au tronçon ouest de la muraille de Chine, on retrouve les traces très nettes de cascades successives. qui venaient déverser leur eau bouillonnante dans ce petit ruisseau.
Aujourd'hui l'eau n'émerge plus de ces hauteurs ; les sources sont descendues dans le lit de la rivière et la source la plus basse que l'on y trouve est à peu près à a même altitude que les griffons de la grande cascade.

Lorsque l'on construisit le chemin de fer Bône-Guelma, on creusa une tranchée dans la nappe souterraine et on créa ainsi une véritable cascade artificielle, qui se déverse sur la voie; c'est la deuxième formation de ce genre actuellement existante, c'est la dernière venue dans l'ordre chronologique.
Collectif des Guelmois site internet GUELMA-FRANCE