LA VILLE DE LA CALLE
par Charles Feraud
1877
En commençant, il y a quelques années, la publication de notices historiques sur nos villes de la province de Constantine, j’ai défini par les lignes suivantes, le but de mon travail :

Dans la plupart de nos villes algériennes, les hommes chez lesquels s’est éveillé le désir et la curiosité bien naturelle de connaître le passé du pays où la destinée les a placés, sont généralement privés des ressources littéraires que la métropole offre en si grande abondance.
Constantine elle-même, chef-lieu de la province, si largement pourvue que puisse être sa bibliothèque municipale, ne possède pas encore son histoire. Personne, jusqu’ici, n’a entrepris d’en établir la chaîne à peu près complète et détaillée, lès éléments en sont épars dans une sériée de publications spéciales, souvent très-rares, appartenant au domaine de l’érudition et qui ne sont, à vrai dire, connues que de très peu de monde ; il faut pour les rassembler, avoir le loisir de se livrer à de nombreuses et patientes recherches.
J’ai entendu beaucoup de gens se plaindre de l’absence d’un livre accessible à chacun, commode à consulter et réunissant en même temps, sur leur patrie d’adoption, tout ce qu’il leur importait de connaître.

La Société archéologique de la province de Constantine, qui s’est imposée la tâche de recueillir et de livrer à la publicité tous les faits authentiques pouvant jeter quelque lumière sur l’histoire locale, tient aussi à honneur de répondre au désir manifesté et nous osons espérer que le projet qu’elle a conçu ; loin d’être considéré comme prématuré, sera, au contraire, accueilli avec sympathie. « Une œuvre de cette étendue, bien qu’elle contienne divers extraits des meilleurs ouvrages déjà publiés, ne peut s’improviser en un jour ; mais il ne dépendra pas de nous qu’elle ne soit achevée dans le plus court délai possible.
Sans aucune prétention au point de vue littéraire, elle aura néanmoins, pour les habitants du pays, le mérite de son utilité. Notre rôle, pour le moment, se borne, répétons-le, à grouper et à coordonner les faits ; celui des futurs historiens de l’Algérie sera de les juger et d’en tirer des vues d’ensemble. Bougie, Gigelli, Philippeville, Sétif et quelques localités de l’intérieur ont été l’objet de mes premières études et possèdent chacune, aujourd’hui, leur monographie spéciale.
Le tour de la petite ville de La Calle arrive maintenant.
La Calle, que les indigènes connaissent sous le nom de Presqu’île de France, évoque des souvenirs qui nous sont chers ; aussi, n’ai-je épargné aucunes recherches pour rendre cette notice aussi complète que possible.
Comme l’a dit Montaigne:
Je m’en vay écornifflant par-cy par-là des livres qui me plaisent, non pour les garder, car je n’ai pas de gardoire, mais pour les transporter en celui-cy, où, à vray dire, elles ne sont pas plus miennes qu’en leur véritable place.
LA CALLE
Le brillant fait d’armes des capitaines, d’Armandy et Yousouf, en 1832, nous avait rendus maîtres de la place de Bône. Envoyé tout aussitôt sur les lieux avec un corps d’occupation, le général d’Uzer affirmait cette conquête et, progressivement, l’étendait aussi loin que ses moyens d’action et les projets du Gouvernement le permettaient à cette époque.
Cependant El-Hadj-Ahmed Bey, dernier représentant de la domination turque en Algérie, se maintenait encore à Constantine et, durant cinq années, tantôt avec ses troupes régulières, tantôt par l’appel à la guerre sainte adressé aux guerriers des tribus, il ne cessa de nous susciter chaque jour de nouveaux embarras, afin d’empêcher l’extension de notre influence dans la province de l’Est. Mais, toutes ses tentatives pour nous refouler et nous réduire à rester bloqués dans les murs de Bône furent vaines.
Dans maintes sorties, nos troupes battaient l’ennemi et le général d’Uzer profitant habilement de l’effet favorable produit par ses succès sur l’esprit des populations, avait déjà poussé des pointes audacieuses dans la direction de Guelma, de Stora et de La Calle, localités que nous n’occupions pas encore. C’est au point que, séduit par les protestations d’amitié et d’alliance qu’il recevait de tous côtés de la part des indigènes, las du régime oppresseur des Turcs, le Général, encore sous le prestige de la victoire qu’il avait remportée récemment sur les forces régulières du Bey, proposa au Gouvernement d’aller s’emparer de Constantine même.

OCCUPATION
Cette nouvelle conquête parut alors trop prématurée et on jugea préférable d’étendre d’abord notre domination sur le littoral du côté de La Calle, dont les tribus manifestaient depuis longtemps le désir de reconnaître notre autorité. Il n’était pas moins utile de renouer les relations commerciales, entretenues pendant des siècles, entre ces tribus et les marchands de nos possessions du Bastion de France et de La Calle.
L’occupation de ce dernier point était sollicitée bien davantage encore par les marins se livrant à la pêche du corail : depuis la destruction de l’ancien établissement et, faute de protection sur la côte, les corailleurs avaient été obligés de faire leurs dépôts à l’île de Tabarque, puis à Bône et de s’y réfugier par les gros temps, courant ainsi de nombreux dangers et perdant, en outre, un temps précieux dans leurs opérations. Le Maréchal Clauzel ordonna donc l’occupation de La Calle. Yousouf, nommé récemment Bey de Constantine,(1) fi t au mois de mai 1836, à la tête de tous ses spahis, une première reconnaissance de La Calle. Le 14 juillet suivant, le Capitaine de spahis Berthier de Sauvigny partait du camp de Clauzel(2) avec quarante cavaliers indigènes, et, le lendemain matin, reprenait possession de La Calle que nos pères avaient occupée durant trois cents ans.

Un arrêté du Maréchal Clauzel avait nommé Yousouf Bey in partibus de Constantine en remplacement d’EL-Hadj Ahmed. (2) Le camp de Clauzel établi à Dréan dans la plaine de Bône.
« Le détachement, écrivait aussitôt cet officier, n’a rencontré aucune résistance. Un groupe d’Arabes sans armes, assis paisiblement sur les ruines de cette ville française, attendait l’arrivée de ses anciens maîtres, dont ils reconnaissaient les droits. Nous avons trouvé La Calle dans l’état ou l’incendie du 27 juin 1827, l’avait laissée. Les poutres carbonisées, les murs debout, mais calcinés, les rues couvertes d’herbes prouvent que les indigènes après y avoir mis le feu ne s’en sont plus inquiétés. Ils ont abandonné, aux bêtes fauves, les restes de ces demeures de pierre qu’ils dédaignent pour eux-mêmes.»
Le même jour, trente ouvriers du Génie, sous les ordres du Capitaine Carette, envoyés de Bône sur le brick le Cygne, débarquaient aussi à La Calle, et ce navire saluait de ses bordées le drapeau de la France qui n’avait pas flotté sur cette plage depuis l’incendie de 1827. Aujourd’hui, il était arboré non plus comme pavillon de commerce, mais comme signe de la conquête. Les ouvriers se mirent immédiatement à l’œuvre ; on commença les travaux par ceux du moulin, situé à une petite portée de fusil du mur d’enceinte et qui est le point le plus important de la position.
On mit ensuite à l’abri d’être escaladées les brèches existant a cette enceinte et l’on aménagea, après, un logement pour la garnison dans l’ancienne maison du Gouverneur, dont on crénela les murs pour en faire un réduit. La mer étant devenue grosse, plus de soixante bateaux corailleurs, voyant le drapeau tricolore arboré, accoururent aussitôt se réfugier dans la petite crique de La Calle.

Pendant les deux jours qu’ils y séjournèrent, ils fournirent volontairement une partie de leurs équipages pour aider nos travailleurs à déblayer cet amas de décombres et manifester ainsi leur joie de voir ce point réoccupé.
Disons, dès à présent, que La Calle n’était jadis ni une ville ni même un village. C’est un petit port de 320 mètres de long sur 120 de large, situé à environ dix lieues à l’Est de Bône, entre la côte et un rocher sur lequel la Compagnie d’Afrique forma, en 1623, un, premier établissement. Elle y comptait, déjà, plus de 300 hommes en 1635. Elle en augmenta les édifices et les moyens de défense en 1694 et y transporta le principal siège de tous ses comptoirs précédemment fixé à 4 lieues plus à l’Ouest, c’est-à dire au Bastion de France point que l’insalubrité du lieu et le manque d’un abri convenable pour ses navires la contraignirent d’abandonner.

La presqu’île de La Calle a environ 400 mètres de longueur E. et 0. ; — 80 mètres de largeur et à peu près 12 mètres d’élévation au-dessus du niveau de la mer. Elle est jointe, par son extrémité orientale, à une langue de terre de 150 mètres de long par laquelle on y arrive et qui forme le fond du port. Au-delà de cet isthme, était une petite anse peu profonde où se jette un ruisseau que les Français nommaient l’anse et le ruisseau St-Martin.

CONSTRUCTION
Les constructions de La Calle, tant sur le rocher qu’en terre ferme consistaient, jadis, en un grand nombre de bâtiments et tout ce qui était nécessaire, enfin, pour contenir des approvisionnements et mettre l’établissement à l’abri d’un coup de main et des atteintes de la peste fréquente à cette époque. L’escarpement du rocher, les constructions qui en occupaient le périmètre et les murs qui les unissaient entre elles, formaient une enceinte fermée à la gorge et qu’on avait, par cette raison, décorée du nom de Bastion.
On y pénétrait par trois portes, toutes trois placées dans le Sud et appelées l’une : la porte de terre, l’autre la porte du Sud et la troisième la porte de la marine. Ce petit corps de place était défendu par une batterie à chaque extrémité du bastion et par une autre située au Midi, entre la porte du Sud et celle de la terre. Il y avait, jadis, en tout pour la défense, 16 pièces de canon, les unes de 6, les autres de 4 livres de balles, y compris celles de la batterie du moulin dont il sera parlé ci-après

En entrant dans le bastion par la porte de terre, sur laquelle se lit encore la date de 1677,gravée au fronton, on trouvait, a droite, un poste militaire pour vingt hommes, avec un logement de Commandant et salle d’armes ; à gauche, le corps de garde, la prison, la cuisine du poste, le logement des deux drogmans et la maison de l’Agence, formant une seule île d’édifice. Plus loin, derrière la batterie du Sud, le logement de l’Inspecteur, un magasin pour le corail, des ateliers et des logements d’ouvriers de diverses professions, dite petite maistrance, la charcuterie et dix-huit baraques de corailleurs. Vis à vis la maison de l’agence se trouvaient l’Église, le Presbytère et des ateliers de voilerie ; dans une île de maisons a côté, la boutique pour la vente des marchandises manufacturées, le logement des hommes de peine dit grande maistrance ou frégataire ; la maison du chef ouvrier, celle du Cheikh de la mazoule et la frégataire maure.

Au Nord, en contournant la pointe de l’Est, s’élevaient cinq baraques de corailleurs, l’écurie des chevaux, la maison des otages, la boulangerie, la boucherie, un dépôt de vivres journaliers, une salle de distribution, la batterie de l’Est, des moulins à manège, une tonnellerie, le magasin des harnais et 1’écurie des mulets.
Par la porte du Centre ou du Sud on avait, devant soi, un corridor couvert, de grands magasins à blé et divers autres entrepôts, composant le magasin général, dont le premier étage était de niveau, du côté du Nord, avec la plate-forme du bastion. Si l’on arrivait par la porte de la Marine on voyait, à gauche, une petite caserne ou poste militaire pour dix hommes et vingt logements de corailleurs ; en face, les étables à bœufs, des magasins à grains, et, au-dessus de ces derniers, des magasins particuliers pour les agrès des corailleurs.
En revenant au Nord de la plate-forme, près de l’Église, on trouvait dix baraques de corailleurs, l’hôpital neuf, la maison ou pied-à-terre du Kaïd de Bône et de la Behira tunisienne, la bergerie, le vieil hôpital, le cimetière, les hangars et enfin la batterie de l’Ouest. L’entrée du port était protégée, au Sud, par une batterie construite sur le rivage, sur une hauteur de 50 à 55 mètres d’élévation. Cette batterie appelée la batterie du moulin, simplement entourée d’une mauvaise enceinte, n’était armée que de quatre pièces de canon. Son enceinte renfermait, en outre, un terre-plein ; un moulin à vent le surmontait, servant en même temps de tour de signaux pour les pêcheurs et de casernement commode pour 10 ou 12 hommes,

Près de là, étaient quelques étables à porcs, ainsi qu’un jardin potager et, un peu au-dessous, vers le Sud, un petit lazaret extérieur. Au Sud-est du port et conséquemment en terre ferme, une enceinte de murs en pierres renfermait des chantiers de construction et de radoubs, des hangars pour la récolte des grains, en temps de peste de lazaret, une aiguade ; trois excellents puits d’eau douce, un corps de garde et un casernement pour 10 hommes ; une buanderie, un poulailler, des étables à porcs, un jardin potager et une mosquée.
Cette enceinte s’appuyait, à l’Ouest, à des rochers escarpés situés au bas de la hauteur du moulin. Elle s’étendait, à l’Est, jusqu’au ruisseau de St-Martin et en longeait un peu le cours en descendant vers l’anse. L’entrée de tout l’établissement, en venant de l’intérieur du pays, était dans la partie Sud de cette enceinte, et on la traversait pour aller du bastion à la batterie du moulin. Deux épaulements avaient été élevés sur le bord de la route, tant pour défendre extérieurement la partie Sud-ouest de l’enceinte que pour faciliter, au besoin, la retraite des hommes de garde au poste du moulin.
Nous sommes entré dans tous ces détails descriptifs afin de montrer, dès à présent, ce qu’était notre établissement de La Calle, à l’époque de sa prospérité, c’est-à-dire avant sa première destruction, en 1798 et celle plus récente, de 1827, dont nous aurons à reparler plus loin. Au moment où le capitaine Berthier reprit possession de ces ruines, il existait encore 110 maisons dans le genre de celles de Provence, dont 40 en bon état et qui, bien que noircies par l’incendie, ne demandaient que la toiture et la menuiserie pour être habitables.

La grande maison dite du Gouverneur et quelques magasins étaient bien conservés ; les rues, toutes tirées au cordeau, bien pavées et d’un facile entretien. Mais tout ce qui était d’un transport facile : fers, boiserie et tuiles avait disparu, pillé et emporté par les Arabes, depuis l’abandon de 1827.
Ainsi donc, un détachement de quarante hommes venait de traverser vingt lieues de pays sans être obligé de tirer un seul coup de fusil, et, après avoir été bien reçu partout, s’installait paisiblement à La Calle. Les indigènes des environs se montraient, dès le premier moment, fort satisfaits de notre venue. Ils amenaient des bœufs, apportaient de la cire, des cuirs et d’autres provisions ; le tout fut acheté sans qu’il y eût la moindre collision, et, spontanément, ils rétablissaient, sur la plage, un grand marché, le Dimanche, parce qu’ils avaient l’habitude, autrefois, de venir, ce jour-là, vendre leurs denrées et traiter les affaires commerciales avec la Compagnie française.
Yousouf, que le Maréchal Clauzel, avons-nous dit, avait déjà nominé Bey in partibus de Constantine, en attendant la conquête de cette place, organisait alors, au camp de Clauzel (Dréan) les corps indigènes destinés à former la future armée de son beylik. Dès que son Lieutenant, M. Berthier, se fut établi à La Calle, il se rendit lui-même sur les lieux et prit toutes les dispositions qui pouvaient assurer la sécurité de ce nouveau poste.

Il rendit les Cheikhs du voisinage responsables de la tranquillité du pays et, après avoir acquis la certitude que l’occupation ne pouvait pas être inquiétée, il rentra à son camp, en visitant les tribus alliées qu’il rendit responsables de la prospérité future de La Calle.
Quarante ans se sont écoulés depuis la reprise de possession, et il faut reconnaître que des progrès sensibles se sont réalisés dans cette localité. La presqu’île ne suffisant plus à son installation, une petite ville qui a une étendue triple de l’ancienne, s’est créée sur la terre ferme, en ligne parallèle à l’entrée du port. On y voit, aujourd’hui, un bel Hôpital fondé par la reine Marie-Amélie, une Église et des Écoles au milieu de jolies maisons, habitées par une population stable d’environ quatre mille âmes, la plupart d’origine italienne.
Cette population double presque au printemps et en été, par l’affluence des nombreuses barques de pêche et des personnes employées à cette industrie : négociants de corail, saleurs de poissons, tonneliers et autres.

1842 COMMISSARIAT CIVIL
Depuis notre occupation, La Calle a toujours eu un Commandant supérieur et une petite garnison. Le 31 décembre 1842, elle a été érigée en Commissariat civil, et en 1856 en Commune ; elle possède donc tous les représentants des Administrations civiles et militaires. La ville qui manquait d’eau est, aujourd’hui, alimentée par un canal de quatre kilomètres et demi, allant aux sources de Boulifa.
La commune de La Calle s’étend à 12 kilomètres à l’Est, de manière à englober la mine de Oum-Teboul, et de 6 à 10 kilomètres dans les autres directions. Au-delà de ces limites, commence le territoire militaire qui comprend une bien plus grande superficie et se trouve sous l’administration du Commandant supérieur du Cercle. Les environs sont cultivés, presque exclusivement, en jardins potagers et fruitiers, auxquels succèdent, à la distance la plus grande de 2 kilomètres, les forêts appartenant aux Compagnies Montebello et du Bouchage, qui en extraient l’écorce du chêne-liège et du tanin.

Ces deux forêts occupent la presque totalité du territoire civil, et pénètrent, sur plusieurs points, en territoire militaire. Leur superficie est de 11,000 hectares environ. Le chêne-Zan (mirbek), les chênes-lièges, les ormes, les frênes, les cèdres blancs, les thuyas y abondent. On y trouve surtout beaucoup de bois courbes pour les membrures des navires. Les palmiers, les agaves, les caroubiers, les cactus qui dominent dans la campagne d’Alger, et lui donnent une physionomie tout africaine, ne se rencontrent que rarement ici ; avec quelques maisons éparses dans le paysage, on se croirait dans les forêts de la Bourgogne(1). Les prairies naturelles existant dans ces forêts alimentent de nombreux troupeaux.
La principale ressource de La Calle, qui est pour ainsi dire la raison d’être de cette ville, se trouve dans la pêche du corail et des sardines. L’exportation des produits naturels ne serait que très minime sans le plomb argentifère de la mine d’Oum-Teboul, et les écorces des concessions forestières qui ont ouvert de nouvelles voies aux transactions. On évalue à plus de 600,000 francs la valeur annuelle du plomb extrait de la mine par la Compagnie marseillaise qui l’exploite, depuis 1849, l’aide d’une centaine d’ouvriers italiens et arabes.
Cinq à six cents barques pêchent dans les eaux de La Calle, toutes italiennes de fait, quoique le tiers à peu près soit couvert du pavillon français. Les produits de la pêche, corail et sardines, peuvent s’évaluer en moyenne à cinq millions de francs, et cette somme augmentera considérablement si la pêche du poisson suit les rapides progrès qui se font depuis quelques années. Huit balancelles, jaugeant ensemble à peu près 230 tonneaux, font un trafic très-actif entre La Calle, Bône et même Philippeville, d’où elles tirent les marchandises françaises. Les collines élevées, qui bordent la ville, sont couvertes d’arbrisseaux, et l’on y remarque, au-dessus du port, un groupe de magnifiques mûriers; ils on dû être plantés par des mains françaises, et, cette trace du passage de nos devanciers est un gage d’avenir,.

GEOGRAPHIE
Ces collines ne se distinguent par aucun accident pittoresque, mais, de leur sommet se déroule le plus magnifique panorama. Le terrain s’abaisse doucement, au Sud, vers le lac El-Garâ-Oubeïra, et, à l’Est, jusqu’au lac El-Hout ; leurs eaux baignent de verdoyantes prairies : de riches vallées s’étendent entre les montagnes boisées, dont les sommets variés se projettent, ici, sur l’azur du ciel, là, sur les flancs sombres du Dejebel-Khoumir.
Ces lacs, dont nous défigurons les noms arabes, ont longtemps eu des noms français :
le Guelta-el-Malah était l’Étang du Bastion ;
— le Guelta-el-Garâ-Oubeïra, l’étang de Beaumarchand(1),
et le Guelta-el-Hout, l’étang de Tonègue ;
la plaine voisine de celui-ci était la plaine de Terraillane.
L’imposition des noms à une contrée est un des caractères de la prise de possession, et je demande à restituer, à celle-ci, ceux que lui firent porter nos pères pendant plus de deux siècles. Le territoire de La Calle est donc enceint par trois lacs dont deux, celui de Tonègue et celui du Bastion, se déversent dans la mer, et dont le troisième ferme presque l’espace que laissent entre eux les premiers.(2).

Le cercle de La Calle, situé à la limite orientale de l’Algérie, touche, par conséquent, aux possessions tunisiennes. Il est compris entre la mer et le Djebel Mecid, d’une part, et de l’autre, entre la frontière de Tunis et la Mafrag. Il touche, par conséquent, aux Cercles de Bône, de Guelma et de Souk-Ahras. Le mouvement orographique le plus remarquable de cette région maritime est une grosse chaîne de montagnes courant du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest, qui, actuellement, est à la fois la frontière et la ligne de partage des eaux entre la Régence de Tunis et le territoire algérien.
Cela posé, le Cercle de La Calle est très nettement divisé en trois bassins fort distincts :
1° Le petit bassin du Tonga, lac d’eau douce se déversant dans la mer par l’Oued Mecida, au pied du Kef Chetob (Monte Rotondo). Les principaux affluents sont l’Oued el-Heurg qui réunit différentes sources au Nord et à l’Est du Kef Oum Teboul ; l’Oued Zitoun, l’Oued elHout qui prend sa source à El-Aïoun et sur le plateau de Skhouna. Les principales montagnes de ce bassin sont le Djebel Oum en Nahal (cap Roux), le Kef-Chab, le Koudiat Selougui, le Kef Hammam Labrek, le Kef Oum Teboul et le Kef Chetob. Cette chaîne, vue de La Calle, offre des bosses dentelées qui les font ressembler à des crêtes de coq. Pélissier rapporte, dans sa description de la Régence de Tunis, qu’un petit volcan se rouvrit, en 1836, dans cette région, au Djebel Batouna.
2° Le bassin de l’Oued el-Kébir, qui est le plus considérable des trois, prend sa source en Tunisie dans la chaîne de la frontière, entre par un passage resserré entre le Kef Chab et le Djebel Adissa, se nomme Oued Melila jusqu’à Kanguet Aoun, au-dessous de Roum-el-Souk, et, la, prend le nom de Oued el-Kébir jusqu’à sa rencontre avec l’Oued Bou Namoussa ; près de son embouchure, cette dernière partie se nomme alors la Mafrag. Les principaux affluents sont l’Oued Leben, l’Oued Mekimen, l’Oued Bougous, qui a sa source au Hammam Sidi Trad où il prend ce nom et dans le Djebel Dir ; l’Oued el-Guergour, l’Oued Halloufa, qui, aux Oulad-Nacer, porte le nom de Oued Zitoun et, plus haut, celui de Oued Oulidja aux Chiebna ; l’Oued el-Hammam venant de la Chefi a où il prend le nom de Oued Mahris. Les principales montagnes sont le Djebel Tegma, R’oura, El- Dir, le Kef Rouah, le Djebel Oum Ali, Oudei el-Assel, Ouarda, Ras el-Drida et Bou Abed.
3° Le bassin de l’Oued bou Hadjar qui se nomme Oued el-Kebir, à hauteur des Beni-Salah et, Oued bou Namoussa, dans la plaine, avant de se jeter dans la Mafrag. Les principaux affluents sont l’Oued Rell’aïa qui se nomme, aux Oulad Aziz, Oued Roumaly ; l’Oued Iroug, l’Oued Souïg, l’Oued el-Kebir qui se nomme, plus haut, Oued Mezra et reçoit l’Oued bou Allag ; les Oued Ali ed Dib, Zitoun, Konfoudi et Bou Tebel ; un affl uent, venant de la Chefi a, l’Oued Semsem. Les principales montagnes sont le Mecid, point le plus élevé de la grosse montagne des Oulad Mesaoud, le Guern Aïcha, le Djebel el-Ouest, le Souani, le Bou Abra, El-Berd, Hanania et Bou-Abed.
La frontière actuelle avec la Tunisie, à partir du Segleb ou cap Roux, suit la crête du Djebel Haddada, remonte la vallée de l’Oued Djenan, revient au Kef Chab, suit les flancs du Djebel Addissa et du Djebel Tagma, jusqu’au Djebel Khoura et au Djebel Guelche ; Aïoun Ouchane, Aïn Rihana, Sidi Ali El-Hamissi, Argoub Ez Zârour, Oued el-R’oul, Sidi el-Roribi, Oued Zitoun, Fedj Meraou, Fedj el-Sefâ, Djebel Oumbarka, Châbet Aïn Sidi Youssef, Oued ez Zemaïs, Djebel el-Haraba, Fid-ez Zaouch, Saf el-Malah.
On voit, par ce qui précède, que cette région frontière est extrêmement montagneuse et tourmentée ; elle est en outre coupée de ravins profonds, remplis d’impénétrables broussailles, repaires du lion et de la panthère, et où se rencontre également le cerf.

LES ROUTES
Trois routes aboutissent à La Calle ce sont :
1° l’ancienne route de Bône par la plaine marécageuse qui s’étend entre la Seybouse et la Mafrag, longeant, la mer dont elle est séparée par des dunes de quelques centaines de mètres de largeur et arrive à la Mafrag qu’elle traverse, à l’aide d’un bac, à mille mètres environ en amont de son embouchure. La route remonte ensuite le bassin de l’Oued el-Kebir jusqu’au Bordj Ali Bey. Puis elle suit cette série de collines peu élevées qui séparent le bassin de l’Oued el-Kebir du bassin du lac El-Malah ; passe entre le lac El-Malah et le lac Oubeïra,, la plaine de Bou Merchem et arrive à La Calle, à environ 80 kilomètres de Bône. Cette voie de communication est presque à plat jusqu’à Bordj Ali Bey, elle est difficile à entretenir à cause de la nature même du terrain à la fois marécageux et sablonneux. Entre Bordj Ali Bey et La Calle elle traverse de belles forêts de chênes-lièges.
2° Une autre route, récemment tracée, passe par le Tarf, le Guergour et se dirige directement sur Bône, en traversant les Beni Amar et les Beni Urgine.
3° La troisième route longe la mer et aboutit à Oum Teboul, vers l’Est, dans la direction de Tabarka située à 25 kilomètres de La Calle.
La route de La Calle à Bou Hadjar, longe la frontière Tunisienne à quelque distance ; elle traverse l’Oued el-Kebir, la plaine d’Aïn Khiar, gagne le bordj du Tarf, traverse ensuite le pays accidenté du Guergour et arrive à Bou Hadjar, à 70 kilomètres de La Calle. Cette route est très-importante puisqu’elle coupe tout le Cercle et que deux embranchements s’y rattachent : celui de Roum-el-Souk, au camp des Faucheurs, et du Bordj du Mexenna à celui du Tarf. Une autre route, dite stratégique, côtoie toute la frontière jusque près de Guern Aïcha et relie, entre eux, les Bordjs construits pour surveiller nos turbulents voisins. Elle part du Segleb ou cap Roux, passe à Oum Teboul, Bordj El-Aïoun, au marché de Roum-el-Souk ; Bordj Mexenna et Aïn El-Kebira ; sur ces différents points nous avons établi des Bordjs ou Postes-frontières tels que : la Smala de spahis de Bou-Hadjar, qui tient en respect la tribu remuante des Ouchtata, et celle du Tarf au pied du Djebel Oum Ali, qui commande toute la plaine jusqu’à Aïn Khiar et au lac Oubeïra ; les Bordjs d’El-Aïoun, de Roum-el-Souk, de Mexenna, d’Aïn Kebir, d’El-Guitoun, de Sidi Trad et de Bou Hamra.
Nous avons également un Poste à la mine de Oum Teboul.
Oum Teboul n’est autre qu’un piton, dominé lui-même par les hautes crêtes rocheuses des montagnes de la frontière Tunisienne, distantes de 4 kilomètres. Tous les contreforts de la principale chaîne, séparés, pour la plupart, par de profonds ravins, paraissent mal soudés ensemble, et semblent plutôt se heurter que se soutenir mutuellement.
Toute cette partie montagneuse est admirablement boisée. C’est au pied du piton d’Oum Teboul qu’existe, aujourd’hui, le village de ce nom, bâti autour de l’Établissement de la mine, et alimenté par les eaux de l’Oued el Heurg, dont les eaux de très bonne qualité sont amenées par un canal.
(à suivre)

Site internet GUELMA-FRANCE