DÉCOUVERTE DE LA KABYLIE ET DE LA PETITE KABYLIE
LE PORT NATIONAL. - LE DJURJURA-BOUGIE-LES CÉRAMIQUES KABYLES

TIZI-OUZOU
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Je passai ainsi une partie de la journée; à mon retour vers la ville, je fus fort surpris de voir le guide arrêté devant une maison de belle apparence.
- Allons, allons, arrive ! criai-je en passant. Mais il ne bougeait pas; au contraire, il me faisait signe d'entrer.
- C'est là que demeure l'administrateur ; va le voir !
- Crois-tu que je viens en Afrique pour faire visite à des Européens ? J'ai bien autre chose à faire; tout mon temps est compté.
- Entre, je te dis.
- Je te le répète : je ne le connais pas du tout ton administrateur, et puis je suis pressé.
- Voyons, entre, je vais l'attendre à la porte.
- Ah çà, mais il est insupportable, cet indigène ! il va me faire perdre ma journée ! Puis, après un moment de réflexion :
Eh! ma foi, tant pis : je regagnerai ce retard en marchant un peu plus vite; puisqu'il est si tenace, il doit avoir son motif : entrons.

Je pénétrai par une antichambre dans un cabinet de travail, où je trouvai un monsieur, occupé à écrire, assis devant un bureau.
- Monsieur, dis-je en lui présentant ma carte, j'arrive du Congrès d'Alger; je suis venu visiter les Béni-Iratem ; je leur ai acheté quelques vases ; j'aurais désiré faire d'autres emplettes, mais n'ayant plus que deux heures à passer ici.
- Monsieur, réppnd-il, en se levant brusquement, quand on n'a que deux heures à passer, voici comment on s'y prend; et, se dirigeant vers une pièce voisine, il me quitte précipitamment.
Tiens ! quelle singulière rencontre; mais où donc suis-je ici?
Et, regardant autour de moi, j'aperçois une foule de cartons rangés méthodiquement, sur lesquels je lis :
Sequestre, sequestre, sequestre !

Ah ! le maudit Arabe ! je comprends maintenant son insistance à me faire entrer.
Sapristi ! je suis en contravention !...... Ces femmes non voilées fuyant à mon approche, la visite aux Kabyles, peut-être un article secret du Coran contre les cruches ! Je vais être séquestré!.... Je n'ai plus qu'une chose à faire. Il faut filer..... filons !.....
Et, avisant une petite sortie donnant sur la campagne, je m'apprêtais doucement à tourner la clé, quand, tout à coup, l'autre porte se rouvre bruyamment, et je vois l'administrateur, suivi d'un employé, tous deux, les bras et les mains chargés des plus jolis vases :
Il y ayait des gargoulettes, des coupes, des amphores, des gourgoulines, des cratères, des lagènes aux galbes les plus gracieux, aux tons les plus séduisants.

LES CÉRAMIQUES KABYLES.
Quelques-uns présentaient cette forme trilobée ( trois vases conjugués), si parfaitement semblable à celle des antiques poteries du Pérou, du Mexique ou du Yucatan, que l'on se croirait en mesure d'affirmer une identité d'origine chez les uns et chez les autres.
Tous inscrivaient, sur un fond brun-rouge, des médaillons de couleur jaune, couverts de charmantes arabesques serties de filets noirs.
- Permettez-moi de vous offrir ce petit souvenir, en mémoire de votre passage à Tizi-Ouzou, me dit le maître de céans, avec le ton de bienveillante simplicité d'un homme de parfaite distinction ; vous paraissez aimer les céramiques, et le temps ne vous permet pas...
- Oh ! Monsieur, fis-je en l'interrompant, au comble de la surprise, vous êtes mille fois bon et aimable, mais, réellement, je ne puis accepter.
- Prenez, prenez, je suis à même de m'en procurer d'autres; et, voyant que je couvais des yeux ces ravissantes poteries : Attendez donc, j'ai mieux que cela; et il sort de nouveau, puis rentre aussitôt, tenant à la main un charmant vase, d'un style tout différent : il n'avait pas, comme les autres, une couverte composée de vernis plombifère; et, tout en conservant les lozanges propres à l'industrie arabe, il rappelait par certains ornements le caractère étrange de la primitive céramique étrusco-romaine.
- Oh! pour celui-là, je ne saurais pousser l'indiscrétion....
Et comme l'administrateur insistait de la façon la plus courtoise
- Mais enfin, Monsieur, je désirerais savoir qui je dois avoir l'honneur de remercier.
Il me remit alors sa carte, et nous causâmes quelques instants.

M. d'Arnaud de Calavon remplit des fonctions très importantes, ayant la haute main sur les Arabes, dont il parle couramment la langue; il est chargé des affaires indigènes : concessions, lotissements, partages, séquestre de biens.
Voici du reste comment se résument ses attributions.

L'Algérie, on le sait, est formée de trois grandes zones parallèles à la mer :
Le Tell (ancien Tellus: des Romains), situé le long de la côte, puis les Hauts-Plateaux et enfin le Désert dont la limite au sud est assez confuse. Ces zones sont fractionnées de l'Ouest à l'Est en Trois provinces ou départements, séparés chacun par une ligne perpendiculaire à la mer: Oran, Alger, Gonstantine, comprenant par province, deux territoires administrés : l'un par le préfet, l'autre par le général. Au civil, le département se subdivise en arrondissements, avec sous-préfets, et en communes de deux sortes:
Celles de plein exercice et les communes mixtes.

L'ADMINISTRATEUR.
La commune de plein exercice n'existe qu'en territoire civil. Son organisation municipale est identique à là nôtre.
Si elle renferme des Arabes, des adjoints indigènes placés sous l'autorité du maire sont chargés de la rentrée de l'impôt.

La commune mixte, au contraire, peut se trouver sur les deux territoires, car c'est celle dans laquelle l'élément indigène est en majorité. Au militaire, elle est régie par une commission municipale, sous l'autorité du général; au civil, par un administrateur ayant dans ses attributions les fonctions de maire, celle de percepteur, la police judiciaire et le maintien de la sécurité publique. Telles sont les charges diverses qui incombent à l'administrateur; aussi fut-il à même de me donner de précieux renseignements sur les usages des indigènes, sur leurs moeurs et leur caractère hospitalier.
- Le pays que vous allez traverser, ajouta-t-il, offre la plus parfaite sécurité aux voyageurs, et si les Kabyles exercent quelques violences, c'est plutôt dans leur intérieur que vis-à-vis des étrangers. Tenez, voici une arme saisie hier sur un Arabe; il s'en est servi pour tuer sa femme dans un accès de jalousie. Et tout en parlant, il glissait parmi mes vases un long Couteau damasquiné, renfermé dans un étui décoré de fines guillochures.

Il n'y avait plus à prolonger la visite, car toutes les curiosités de la maison eussent passé entre mes mains. Je remerciai encore. avec effusion, me confondant en excuses, et je regagnai la sous-préfecture, traversant une foule d'Arabes accourus pour assister au défilé des dépouilles opimes.

Les femmes de la fontaine, remises de leur première frayeur, étaient aussi revenues; elles me présentaient d'autres produits de leur industrie céramique et, tendant toutes les bras vers moi, me mettaient dans la situation la plus perplexe, car, malgré le prix infime de ces objets, si nouveaux pour moi, il fallait songer à l'emballage et aux nombreux embarras que suscite la plus simple expédition en France : enregistrement, emmamagasinage, traversée, transbordement, transport, douane, camionnage; j'allais oublier la casse...
Mon arrivée eut lieu au milieu de ce cortège, au grand ébahissement des employés; ils croyaient voir l'entrée d'Alexandre à Babylone, reproduite dans l'oeuvre magistrale de Lebrun (déposée au pavillon Denon du Louvre) : il ne manquait que les prisonniers; quant à M. Boyenval, l'aimable sous-préfet, il poussa la bienveillance jusqu'à faire venir des caisses, dans l'une desquelles il eut la gracieuse attention de glisser, en manière de lest, une superbe amphore, produit des Beni-Douellas, surpassant par l'élégance de ses dessins celles des femmes de la fontaine; puis, au moment de quitter Tizi-Ouzou, je vis arriver deux forts mulets, réquisitionnés pour nous par M. de Calavon, avec une escorte de deux guides et d'un cavalier à burnous bleu, monté sur un beau cheval arabe et bien armé.

Après avoir remercié une dernière fois des hôtes aussi prévenants, je me dirigeai, accompagné de mon jeune savant, vers le poste de Fort-National (Souk-elArbâ ), au centre de la grande Kabylie.

Voyage à mulet. - L'Qued-Aïssi. .- Le Sèbaou, - Le Fort-National.-Le Djurdjura.-Azib-Zamoun. - Les blonds aux yeux bleus. - Henri Martin et de Quatrefages. - Delhys. - Bougie. - La petite Kabylie. - Les Gorges du Châbet-el-Akhra,

Ce n'est pas follement gai de parcourir vingt-neuf kilomètres sur une selle de bois, large de soixante centimètres, et sans étrièrs pour supporter les pieds; avec cela des montagnes, des rochers, des pierres roulantes et un mulet s'obstinant toujours à marcher sur la crête des précipices, quand il pourrait si bien suivre l'autre côté du sentier.
Et puis, des situations impossibles. Voici une rivière, l'Oued-Aïssi: il n'y avait pas une goutte d'eau, la semaine dernière, et, comme il a plu hier, je suis réduit, pour ne pas être mouillé, à grimper à genoux sur le dos de la bête, ainsi qu'un acrobate. Quant à elle, le torrent l'entraîne ; ayant perdu pied, elle ne marche ni ne nage, mais se laisse ballotter à la dérive, comme une grosse barrique, et finit par s'échouer à deux cents mètres en dessous du chemin.
Nous traversons la vallée de Sébaou, et bientôt nous pénétrons dans la partie la plus sauvage de la GrandeKabylie.

De tous côtés, des pitons aigus avec des villages suspendus au faîte des pics; des pentes fertiles, des plantations de figuiers, de cerisiers; des moutons, des chèvres, de petites vaches de race arabe; puis des montagnards, des femmes actives, laborieuses, cultivant les champs ; des jardins, ménagés parmiles arbres, aux flancs des montagnes; dans les sentiers, des caravanes accompagnées' d'enfants vêtus à l'orientale, les bras chargés de poules, de bois, de paquets d'herbe ou de paniers de fruits.
Nous arrivons à Fort-National, à une altitude de plus de mille mètres; il fait un froid affreux; les Arabessont obligés de nous enlever de dessus nos selles, tant nous sommes raides, endoloris. On allume un grand feu, et il ne faut pas moins d'une heure pour nous ranimer.

LE PORT NATIONAL. - LE DJURJURA
Je constate en passant que, dans tout le Nord de l'Afrique, je n'ai pas rencontré une maison sans cheminée. Sait-on cela en Europe ?
Le Fort-National, avec son enceinte flanquée de dixsept bastions, est l'établissement militaire le plus important de la Kabylie. Autour de nous apparaissent les crêtes du Djurdjura, dont les sommets neigeux atteignent des proportions considérables : le Tamgout de 2,000 mètres et Lella-Kredidja, 2,300 mètres, moitié de la hauteur du Mont-Blanc, le plus élevé de toute l'Algérie après le Chelia dans l'Aurès.

Une nuit passée par exception dans un lit nous eût bientôt remis de nos fatigues, mais le.lendemain, quand nous voulûmes quitter Soûk-el-Arbâ pour atteindre Sétif par la montagne, les guides se refusèrent à marcher.
Une pluie continue, jointe à une brume épaisse, ne permettant pas de distinguer à dix pas devant soi, nous fûmes obligés de redescendre la montagne pour regagner Azib-Zamoun (Haussonville), village d'AlsaciensLorrains. Peu de choses à noter ici. Les hirondelles font leurs nids dans l'intérieur des maisons, elles y dorment la nuit et le matin on leur ouvre les portes. Les jardins sont remplis de fleurs des climats tempérés: chrysanthèmes, roses, thlaspis, mélangées à celles des zones plus chaudes : amaryllis et autres semblables.
D'Azib-Zamoun à Delhys, des groupes de fermes comme Kouanin, ou des hameaux kabyles sont cachés dans des bouquets de gros cactus, dont les larges feuilles plates les abritent du soleil. Des bandes d'hommes, roulés dans leurs burnous, dorment le long de la route. Un grand pont de 200 mêtres traverse le Sebaou (oued secco), comme nous appelons toutes ces rivières à sec, puis deux villages : Ouled-Keddach et Beh-Hehoud, l'un italien, l'autre alsacien; leurs habitants ne se fréquentent jamais, faute de se comprendre, malgré la faible distance de cent mètres qui les sépare. Nous rencontrons quelques tribus de Berbères; aux yeux bleus et cheveux roux, preuves manifestes de leur origine etrusco-phénicienne, comme les blonds de Venise révèlent leur descendance des Venètes-Celtiques, lorsque ceux-ci, écrasés par Brutus (Junior), en Bretagne, repassèrent le détroit pour aller fonder la ville des Lagunes.
M. Henri Martin a lui-même reconnu, au Congrès, que chez les Kabyles, au milieu d'une population brune, en majorité, se rencontre partout une minorité blonde aux yeux bleus,descendants des Celtes peut-être mélangés à des restes de Vandales. Il considère deux races chez les Berbères et fait remonter aux âges préhistoriques les bruns aux cheveux noirs. De son côté, M. de Quatrefages a cru retrouver chez les blonds des Canaries les caractères de l'homme quaternaire de Cro-Magnon; il ne faut donc pas, comme le dit très judicieusement, cet éminent zoologiste, se contenter d'interroger l'histoire et l'archéologie pour arriver à la connaissance de l'origine des races, on doit encore consulter l'ostéologie, afin de pouvoir relierl'espèce humaine à l'homme géologique...

LES BLONDS AUX YEUX BLEUS
Le blond doré, si cher aux artistes, était la propre couleur des cheveux du Christ. Si l'on en juge par la note jointe au fameux médaillon d'albâtre du Vatican, exécuté d'après nature pour l'empereur Tibère par un sculpteur romain envoyé à Jérusalem, le roi des Juifs joignait à un profil très remarquable une chevelure couleur de feuille de vigne dorée par le soleil....
Bientôt nous arrivons à Delhys, ville possédant à défaut de port un bon mouillage et, comme fortifications, une muraille continue derrière laquelle les femmes se défendirent bravement lors de l'insurrection de 1871. De hautes terrasses avec escaliers à plusieurs étages mettent d'un côté la ville en communication avec la mer et, de l'autre, mènent aux quartiers arabes, composés de ruelles étroites, de maisons blanchies à la chaux, inclinées l'une sûr l'autre et soutenues par des poutrelles décorées de treilles d'un effet très pittoresque.

En avançant vers l'est, Bougie, construite sur le flanc du mont Gouraïa, présente de loin un groupe gracieux d'habitations noyées dans les jardins de figuiers, d'orangers et de grenadiers; on dirait les feuillets d'un éventail, dont les diverses scènes se déroulent à mesure qu'on le développe. Ville importante autrefois, elle a conservé à peine sept pu huit des vingt-quatre quartiers existant au moment de la conquête.


BOUGIE
BOUGIE
Sa vieille enceinte sarrazine a été rasée, seule l'arche de Fathrna ou des Pisans est restée debout, et l'on y voit encore l'emplacement de la lourde porte dont le bruit s'étendait de Djidjelli, suivant le dire des Arabes, quand les ferrures massives grinçaient sur les gonds, au lever et au coucher du soleil.
Sans nous arrêter plus longtemps à ces villes qui ont tout perdu de leur caractère artistique, nous continuons vers Sétif, suivant une route de l'aspect le plus séduisant.
Nous traversons des maquis de pistachiers, d'alaternes, d'arbousiers, d'oliviers, de chênes verts, de callitris ; de loin en loin, des bouquets de myrthes et de lauriers mêlent leurs suaves fleurs blanches et roses aux corolles, empourprées du grenadier sauvage ; puis l'halfah et le diss couvrent de tapis de verdure les clairières semées çà et làentre les épais fourrés. Des dames, qui se sont jointes à nous, font de leur guide Joanne un herbier en miniature inscrivant sur chaque page le nom de la plante desséchée.

Au chemin de la forêt succède une route bordée de ricins aux thyrses cramoisis entremêlés de ces acacias dont le léger feuillage se ferme aux abords de la nuit..
Nous approchons du Châbet; le paysage change complètement d'aspect ; plus nous nous engageons dans la montagne et plus les gorges se resserrent. Des vautours décrivent de grands cercles au-dessus de nos têtes ; des roches groupées en masses menaçantes surplombent un ravin au fond duquel l'Oued-Agrioun roule en mugissant de chute en chute. Sur les blocs arrachés de la montagne et semés dans le torrent, des oiseaux aquatiques, abrités sous les touffes des roseaux, fuient précipitamment à notre approché ; des bandes de singes s'ébattent à l'ombre des futaies suspendues sur l'abîme, et des nuées de palombes voltigent autour des cavernes inaccessibles qui leur servent d'abri.

Quelquefois, la route taillée dans le tuf calcaire forme deux murailles gigantesques, dont le faîte, perdu dans les nuages, intercepte la lumière du soleil; souvent aussi, une cascade vient interrompre la route, tombant avec fracas dans le gouffre creusé à la longue sous le lit du torrent.
Les gorges du Châbet-el-Akhra surpassent de beaucoup celles de la Chiffa et de Palestro. Elles produisent une impression profonde, et je ne me souviens pas avoir vu rien de plus sublime, soit dans nos montagnes de France; soit en Italie, aux Apennins; en Suisse, dans les Alpes, même bernoises; en Ecosse, aux Highlands; en Espagne, aux Pyrénées cantabriques, aux chaînes Ibériques, ou de la Sierra-Morena ; ni aux montagnes bleues des Alleghanys. Il serait toutefois possible que l'impression du moment eût altéré le souvenir de voyages déjà lointains ; mais, comme je parle de gorges et non de montagnes bien autrement importantes que celles-ci, je crois rester dans la note vraie en maintenant ce que j'ai dit.

Dans cette partie de la Petite-Kabylie, nous rencontrons quelques villages: Takitount, El-Ouricia présentent un certain intérêt par leurs sources minérales gazeuses; les unes carbonatées, les autres ferrugineuses; on les expédie sur tous les points de la province.

Drapée, sous les plis de son "liait". Son bras nu soutenait une amphore, gracieusement posée sur l'épaule; elle s'avançait avec une incomparable noblesse, et quand elle s'arrêta pour me considérer, on eût dit une statue antique.

Ma présence sembla la surprendre; elle hésita un instant, car sa figure n'était pas voilée, puis sans doute, reconnaissant mon guide, elle sourit, baissa ses beaux yeux noirs, et continua.
- D'où vient cette femme ? dis-je à l'Arabe.
- De la fontaine, me répond-il.
- Eh bien ! allons à la fontaine.

La source n'était pas loin; j'y fus bientôt arrivé. Il y avait là une vingtaine de femmes et d'enfants occupés à puiser dé l'eau, rappelant par leurs costumes ceux de Judith, de Rebecca ou de Rachel, dont Horace Vernet nous a laissé un immortel souvenir, car ce peintre illustre est le premier qui ait rompu avec les traditions erronées du moyen âgé et de la renaissance , en restituant au peuple juif son costume original. Rien ne change chez les Arabes, restés, malgré bien des révolutions, attachés aux moeurs et aux usages des plus primitives époques bibliques. Les vases même, faits d'une argile grossière, étaient de forme ancienne, et tellement séduisants par l'élégance de leur galbe, que je ne pus résister au désir d'en rapporter quelques-uns.
- Viens ici, dis-je à une de ces belles créatures. Veux-tu me vendre ton amphore?
Elle eût peur ou ne voulut pas; elle s'en fut, courant comme une gazelle.
- Eh bien! toi, voyons, combien le vase?
Celle-ci, plus hardie que sa compagne, désigna l'amphore d'un geste, puis, la déposant sur le sol, elle ferma les deux mains et les rouvrit en écartant les cinq doigts ; deux fois, elle répéta le mouvement, et, à là troisième reprise, présenta seulement quatre doigts.
Cela fait vingt-quatre, mais vingt-quatre quoi ?
Vingt-quatre sous, pensai-je tout bas, mais c'est bien trop bon marché.
Si cependant c'était 24 francs, ah ! mais alors., ce serait peut-être un peu cher, néanmoins, il faut voir : et je contemplais ce beau vase; il n'avait pas moins de quatrevingts centimètres de hauteur; le col se dessinait gracieusement sur une panse moyenne, décorée de deux anses d'une courbure harmonieuse et terminée en pointe conique, comme les amphores de la maison de Diomède à Pompeï (quadrantal): des lignes brunes, d'une forme bizarre, traçaient de primitives arabesques sur un fond jaune très heureux de ton.
Je vais lui montrer un franc, et puis après, je lui en donnerai vingt-trois autres, car, en somme, c'est si joli.
Décidément il vaut bien le prix. A la vue de la monnaie d'argent, la femme secoua la tête, répétant vivement :
- Macach, macach bonol (pas bon, en langue roumy).

Je hasardai alors un modeste sou, répétant le jeu des doigts, et, comme elle inclinait la tête en signe d'assentiment, je lui en comptai vingt-quatre, et j'eus le vase. J'en achetai ainsi quatre, que je payai de 1 fr. à 1 fr. 50 c. la pièce, et, après avoir écrit sur chacun le nom de la vendeuse : Kadoudja, trente-quatre ans, sur le premier, puis Iaenina, dix-huit ans, et ainsi de suite, je les confiai à des enfants, en me faisant suivre par eux.
Peu à peu, je m'étais rapproché des habitations kabyles, et j'examinais avec surprise ces intérieurs enfumées

- Après les provinces d'Oran et d'Alger, il me restait; à visiter celle de Constantine, et surtout la Kabylie et le désert : je pouvais ainsi acquérir une connaissance suffisante des points les plus intéressants de notre belle colonie d'Afrique.
J'avais parcouru l'Atlas et ses contreforts, il fallait voir les Djurjura et l'Aurès. Je quittai la ville des deys le 23 avril et me dirigeai vers Tizi-Ouzou, chef-lieu de la grande Kabylie, comprise entre Tisser et le Saïièl. et traversée par le Djurjura.

Nous étions deux; un jeune membre du Congrès, M. Edouard Pierron, éminent chimiste, m'avait exprimé le désir de partager les fatigues de ce pénible voyage, et j'avais accepté avec empressement, non sans l'avoir fait s'armer au préalable; c'est une précaution que l'on ne saurait négliger, et un homme armé se sent toujours fort dans les bonnes comme dans les mauvaises rencontres.

En Europe, on juge des hommes et de leur condition sur le visage et les vêtements ; au pays musulman, au luxe des armes on devine du plus ou moins d'importance du hadj (pèlerin) ou du voyageur étranger, et on mesure le respect à lui accorder.

A Rouïba, notre première étape, nous trouvâmes une auberge dont je notai l'enseigne :
Casse-croûte de jour et de nuit (à joindre à la Lessiverie Gauloise, au café du Lézard et autres drôleries que je glane sur la route).

Site internet GUELMA-FRANCE