VAINCRE SA PEUR ENTRE JEMMAPES ET BÔNE
1861
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        Le cabriolet était prêt ; il était petit, découvert, à deux roues, assez primitif d'aspect est attelé d'un bon petit cheval arabe. Le cocher qui m'accompagnait était conducteur de diligences à Nancy : il était en Afrique depuis trois ans, et maudissait cordialement cette belle contrée, où il avait eu presque constamment la fièvre, et tout récemment encore : il était sortie de l'hôpital depuis trois jours. Son premier maître qu'il avait fait venir de France, l'avait renvoyé sans le payer au bout de six mois de service, ce qu'il n'avait pas contribué à l'encourager.
" L'Afrique, me disait-il, est un beau pays pour quelqu'un qui se porte bien, et où il y a de l'argent à gagner : mais pour moi c'est fini ; je n'attends pour partir que le temps d'amasser la somme nécessaire au voyage, puis je retournerai en France et j'irai me fixer à Paris
Il me parlait, du reste, avec enthousiasme de Jemmapes, de sa belle végétation, de ces magnifiques récoltes, et me disait que presque tous les colons du village avaient prospéré. En outre on trouve de belles chasses dans les environs, et son maître avait tué une panthère, il n'y avait pas encore huit jours. Dans la montagne, les compagnies Françaises possèdent et dirigent de grandes exploitations de liège ; mais les tribus arabes, ou plutôt les " tribunes ", comme disait mon guide, dont l'éducation littéraire n'avait pas été très soignée, étaient très remuantes, et ils n'étaient pas prudent de s'y aventurer.
Un français risquait, la nuit, d'y être assassiné, et pour plus de sûreté on avait rendu les tribus responsables des attentats qui s'y commettaient.
A Milah, ajoutait-il, où j'étais il y a quelques semaines, les ouvriers kabyles qui étaient occupés à faire la récolte pour les colons refusèrent de travailler, et, réunis à ceux de la montagne, ils tentèrent, au nombre de plusieurs milliers de brûler les villages européens : il fallut l'arrivée des troupes françaises pour réprimer cette insurrection naissante.

Vers six heure, nous avions fait environ la moitié du chemin ; mais le jour baissait rapidement ; et le cocher, qui depuis quelque temps devenait de plus en plus sombre et inquiet, commença à se reprocher vivement la précipitation qu'il avait mise à quitter Jemmapes, et l'imprudence qu'il avait eue de n'emporter ni provisions ni armes. Je lui dis que j'avais avec moi un revolver à six coups, il m'engagea le charger aussitôt, et il n'eut de repos que lorsque cette précaution fut prise.
" Alors vint la nuit close, sans autre clarté que celle des étoiles : il n'était pourtant pas encore sept heure, nous prîmes un chemin de traverse qui abrégeait d'environ un lieu, d'autant plus que la grande route, encore en construction, que nous avions suivi jusque-là, allait tout à l'heure s'engager dans une épaisse forêt habitée par des bêtes féroces dont mon cocher semblait avoir une crainte plus que respectueuse.
Mais ce chemin même que nous suivions, parfois il nous arrivait de ne plus l'apercevoir ; il fallait alors continuer tout doucement et en tâtonnant, jusqu'à ce que des indices un peu certains nous eussent assurés que nous étions sur la bonne route.
" Nous étions devenus silencieux : chacun était absorbé par ses réflexions ; le cocher découragé était tombé dans une espèce d'apathie dont il ne se réveillait de temps en temps que pour se lamenter, et se venger ensuite de son dépit sur son pauvre cheval auquel il assénait un grand coup de fouet accompagné de jurons énergiques ; moi j'éprouvais une émotion profonde et qui n'était pas sans charme ; le cœur me battait violemment, le sang circulait dans mes veines avec une activité, une chaleur qui m'empêchait seule de ressentir la fraîcheur de la nuit ; tout mon être était en proie à une surexcitation extraordinaire, mes pensées se suivaient et se renouvelaient avec la rapidité de l'éclair ; je me sentais vivre, je vivais plus en une minute que d'ordinaire en une heure, si la vie peut se compter par les sentiments et les réjouissances qu'on éprouve, par leur nombre et leur intensité.

Tout me disait que les heures que je passais ainsi resteraient longtemps gravées dans ma mémoire, et je goûtais déjà par anticipation les joies du souvenir.
" Un silence solennel régnait dans cette vaste plaine, bornée d'un seul côté par des montagnes peu élevées, de l'autre allant se perdre dans l'infini de l'horizon, et n'offrant à l'œil d'autres limites que celles qui lui oppose la rotondité de la terre. Sur cette base immense reposait comme un dôme gigantesque l'imposant ciel d'Afrique, sombre malgré les étoiles qui scintillaient dans ses profondeurs ; la voie lactée même assemblée avoir perdu son éclatante blancheur ; on eut dit qu'un voile la couvrait ; la nature entière paraissait triste et rêveuse, comme si elle eût porté le deuil de la lune absente ; en vain mes yeux cherchaient-ils à percer cette obscurité mystérieuse ; tout était noir autour de nous. Parfois seulement un cri roc se faisait entendre, puis des battements d'ailes, et je voyais passer, comme une flèche au-dessus de nos têtes, la forme sombre et indécise d'un aigle ou d'un vautour qui fondait sur sa proie. Par moments, c'était des sons plus gais, les accords lointains de la musique arabe, les fifres et tam-tams accompagnant les joyeux divertissements des habitants d'un douar, dont quelques points lumineux indiquaient l'emplacement sur le bord de la montagne. Bientôt ces derniers bruits disparurent ; l'heure du sommeil était venue.
" Cependant nous nous rapprochions sensiblement des montagnes ; alors ce fut le tour d'un autre sabbat ; chaque douar était assiégé par une troupe de chacals affamés dont on distinguait le glapissement plaintif, couvert au centuple par les aboiements acharnés et bruyants des chiens arabes, veillant à la sûreté des gourbis, et livrant bataille à ces rôdeurs nocturnes.
" Tout à coup le cocher fit arrêter son cheval ;

" " Nous ne sommes plus sur le chemin " dit-il ; et il descendit pour explorer les lieux, mais ne trouva pas la trace qu'il cherchait. Que faire ? Nous n'avions guère d'autre ressource que de nous diriger vers un douar, d'y pénétrer au risque d'être pris pour des voleurs, et de voir tomber sur nous les chiens d'abord, les arabes ensuite, puis d'y demander l'hospitalité si du moins nous parvenions à nous faire comprendre, car aucun de nous deux ne parlait l'arabe couramment.

Cette perspective ne souriait guère ; nous prîmes donc le parti de continuer à avancer à tout hasard, car nous étions si bien égarés que nous ne serions pas mieux retrouvés en rebroussant chemin.

Nous errions ainsi depuis une heure environ, lorsque soudain, oh bonheur ! Une ligne transversale se dessina devant nous ; c'était la grande route, encore inachevée, mais qui, si elle n'était pas viable partout, devait pourtant nous empêcher de nous égarer.
" Il y eut encore un bout de forêt à traverser ; mon guide étai inquiet et me parlait des bêtes féroces. Mais tout se passa bien, et à 10:15 h nous étions arrivés devant le caravansérail d'Aïn Mokhra.
" C'était une vaste enceinte entourée de murs et contenant divers bâtiments peu élevés.

Mon cocher descendit de voiture, à alla frapper à la porte et appela : pas de réponse, il fit plus de bruit : même silence.
"

Je commence à croire qu'on ne veut pas à nous ouvrir, me dit-il, et que nous serons obligés de coucher à la belle étoile, sans souper.

Je descendis à mon tour du cabriolet ; nous allâmes tous deux frapper à la porte et crier. Cette fois on avait entendu ; car trois chiens sortant de dessous la porte cochère s'élancèrent avec fureur sur nous ; ce fut à peine si nous eûmes le temps de nous mettre en défense pour nous débarrasser de ses hôtes peu bienveillants qui, devant nos menaces et nos coups, ne tardèrent pas à rentrer par où ils étaient venus
" Nous commencions à rappeler, lorsque soudain le cri de " qui-vive ? Se fit entendre derrière nous. " Ami " fut notre réponse.
"

Nous aperçûmes alors à quelque distance une centaine de soldats du train qui campait là, dormant sous leurs tentes, avec une cinquantaine de mulets de somme couchés devant eux. La sentinelle nous dit qu'elle doutait qu'on nous ouvrit, la maîtresse du logis étant peu avenante, et n'ayant cédé qu'à la force pour leur donner à eux-mêmes le fourrages dont ils avaient besoin pour leurs bêtes. Plusieurs tentatives de notre part furent en effet infructueuses, et n'eurent pour résultats que des attaques réitérées de la part des chiens.
" Nous étions réduits à bivouaquer en plein air sans même avoir la tente du soldat.
" Que sa ration de vivres nous eut paru douce en ce moment pour calmer notre faim et notre soif ! Pour nous-mêmes, nous pouvions encore nous résigner assez facilement ; mais notre cheval avait fait 12 lieux sans boire ni manger ; et quelque sobre que soit le cheval arabe, il n'est pourtant pas encore arrivé à ce degré idéal où l'on peut se passer de nourriture. Enfin nous aperçûmes non loin du caravansérail de gigantesques meules de paille, destinaient, sans doute, au service de l'armée, et entourées par en bas de ronces à piquants qui devaient les défendre contre les attaques du bétail.
"

Un instant après nous y étions ; le cocher à enleva quelques ronces, arracha quelques touffes de paille et les donna à son cheval affamé. Puis il le détela, prit les coussins de la voiture et couvertures, se coucha sur les uns et s'enveloppa des autres. Je le laissai faire, car il sortait de l'hôpital et craignait le retour de la fièvre, mais il ne restait rien pour moi-même.
" Je prie alors ma valise, j'en tirai mes habits de rechange et je les passai tant bien que mal par-dessus ceux que j'avais déjà mis, pour me préserver du froid
" Ainsi affublé, j'escaladai les ronces qui fléchissaient sous moi, et dont les piquants acérés traversaient mes vêtements jusqu'à l'épiderme ; je me creusai un trou dans la paroi verticale de la meule, je m'y logeai avec la valise, et me couvrit entièrement de paille pour être à l'abri de la rosée.
"

J'examinais si ma bourse était bien à sa place, je m'enveloppais la figure d'un foulard, j'en enroulai deux autres autour de mes bras entre les gants et les manches, pour me préserver des moustiques qui s'en donnaient à cœur joie sur ma peau européenne, et je fermai les yeux, la main droite sur mon revolver ; car définitivement j'étais seul , je ne connaissais pas même mon cocher et ne savais jusqu'à quel point je pouvais me fier à lui.
" On conçoit que mon sommeil ne fut pas profond. J'entendais sans cesse tantôt sur un point, tantôt sur un autre, les aboiements des chiens de tous les douars de la montagne, auxquels répondaient dans leur langue peu harmonieuse les chacals et les hyènes que mon guide m'avaient appris à distinguer la voix.

" J'étais dans cet état de paresse vague intermédiaires entre la veille et le sommeil, qui est propre à un esprit inquiet dans un corps fatigué, lorsque soudain mon attention fut éveillée par un léger mouvement qui se faisait à quelque distance ; c'était comme le frôlement d'un serpent dans les herbes, ou comme un bruit de pas ou de mâchoires, qui s'approchait insensiblement ; je sortais peu à peu de mon apathie pour écouter avec une curiosité de plus en plus inquiète, tout à coup les ronces frémirent, un corps dur et pointu vint me chatouiller la jambe.
" ", Ouvrir les yeux, arracher le foulard qui les couvrait, tirer mon pistolet et l'armer fut pour moi l'affaire d'une seconde. " J'avais aperçu mon adversaire, et j'allais lâcher le coup, lorsque je reconnus que c'était …… une paisible vache qui s'était avancée peu à peu en broutant ; elle avait trouvé sans doute à son goût le fourrage, il était à peu près logé comme, dans son fromage de Hollande, le rat de La Fontaine, dû au spirituel crayon de Grandville ; et bien involontairement sa corne s'était fourvoyée dans mon mollet.
"

Mes instincts guerriers disparurent comme par enchantement ; je remis mon revolver dans ma ceinture, m'armant de la perche qui m'avait aidé à grimper à mon domicile, je menaçais la pauvre bête qui s'éloignant en toutes hâte.
" La lune qui s'était élevée sur ces entrefaites éclairait de sa pâle lumière certaines scènes tragiques ; mon cocher, qui s'était à son tour réveillé au bruit, recommença ses lamentations et ses jérémiades ; puis chacun se recoucha et se rendormit de son mieux. Bientôt les montagnes voisines renvoyèrent un concert d'une autre espèce ; les chiens fatigués avaient fini par se taire ; le tour des coqs était venu, et le matinal gallinacé annonçait partout de sa voix la plus fraîche et la plus animée la prochaine approche du jour.
" On commençait à entendre du mouvement parmi les soldats campés dans notre voisinage ; il était 3:00 du matin.
"

Ce sont les soldats qui probablement préparent leur café, me dit mon guide ; peut-être bien qu'ils consentiraient à partager avec nous.
" Je l'envoyé voir. Il revient bientôt, en me disant que les troupiers nous offraient la plus gracieuse hospitalité.
"

Je franchis à la hâte ma barrière d'épines, et me dirigeai vers le cocher vers ces braves gens qui avaient déjà mis à part une mie de pain blanc et frais, et une gamelle à notre usage. Ils avaient allumé un bon feu et ils avaient fait cuire leur café, qui, largement assaisonné de sucre, était réellement fort et bon et faisait passer sa chaleur dans nos membres engourdis par le froid ; je savourais avec un plaisir infini de larges tranches de pain que j'y faisais tremper ; et ce modeste déjeuner me paraissait d'autant plus précieux qu'il succédait à un jeune forcé de près de 24 heures.
"

Les soldats ne firent ensuite place à côté du feu, et je me chauffais tout en dévisant avec eux. Ils étaient huit, ayant entre eux une tente et des ustensiles de cuisine en commun ; la compagnie entière était ainsi divisée par tentes, et je voyais plus loin les autres détachements occupés également à cuire leur déjeuner. Les camarades étaient des jeunes gens de bonne mine, gais et parlant avec un accent gascon très prononcé.
" Nous marchions d'un bon train à la clarté du jour ; notre cheval lancé au galop franchissait sans broncher les ravins et les inégalités de la route, là où un cheval d'Europe se serait 100 fois brisé les jambes ; mais les secousses étaient rudes, et j'en étais tout meurtri, lorsque soudain un choc plus fort que les autres arrêta subitement notre véhicule et nous renversa sur le côté ; une des roue s'était détachée et roulait au loin, mais sans autre accident pour nous que quelques légères contusions ; j'aidé au cocher à la remettre en place (fort heureusement il avait avec lui un petit marteau, des clous et des cordes) ; et pendant qu'il l'assujettissait, je longeais le lac à pied, non sans regretter vivement de n'avoir pas de fusil de chasse.
J'essayais de me servir de mon revolver ; les oiseaux étaient si pacifiques qu'ils se détournaient à peine en voyant la balle ricocher dans l'eau ; et après plusieurs essais infructueux, j'atteignis un grèbe qui n'était qu'à cent pas de moi.
Un jeune arabe qui passait se jeta à l'eau pour me chercher ma victime dont je lui fis cadeau.
Les indigènes ont l'habitude de servir ainsi de chiens de chasse aux voyageurs.

" Cependant nous étions remontés en voiture, et nous étions de nouveau lancés à toute vitesse, lorsque ma curiosité fut attirée par des espèces d'excroissances grises que j'apercevais sur un rocher à quelque distance devant nous. étaient-ce des tètes de chameaux ou des troncs d'arbres ?
En approchant de plus près, je vis que j'avais affaire à une trentaine de vautours qui étaient perchés immobiles sur un rocher ; le cadavre d'un cheval mort que je découvris un peu plus loin sur la route m'expliqua leur présence.
Ils nous avaient aperçus, et sur un signal donné par l'un d'eux, la troupe entière s'envola vers un rocher voisin.
"

Le chemin que nous suivions s'animait de plus en plus nous rencontrions de nombreux arabes, tous d'une tournure assez misérable, montés sur de mauvais chevaux ou des mulets chargés de provisions.
Parfois ils étaient deux sur la même bête, ce qui ne laissait pas de produire un effet assez singulier.
Du reste, ils passaient paisiblement à côté de nous, n'ayant rien de l'air farouche et ennemi que je m'attendais, je ne sais pourquoi, a trouver chez les bédouins à l'égard des Français.
Au contraire sur notre demande, ils nous indiquaient très poliment notre chemin. Plusieurs d'entre eux, richement habillés, couvert de burnous rouge, et montant de beaux chevaux dont la selle et la bride étaient brodées d'or, nous répondirent en français ; c'étaient les chefs de tribus.
" Le Soleil commençait à devenir très ardent, quoiqu'il fût à peine sept heure du matin, et je fus obligé, pour ne préserver la figure d'un coup de soleil, de m'envelopper la tête d'un mouchoir.
"

Le paysage devenait extrêmement pittoresque ; l'herbe et la verdure avait succédé à la terre aride et blanchâtre et reposaient mes yeux fatigués de cette lumière excessive. Les ruines romaines dispersées çà et là complétaient ce poétique tableau ; et de jeunes arabes paissant leurs troupeaux à l'ombre de ces vieux témoins d'une civilisation disparue, achevaient de leur donner l'aspect classique des ruines de Ninive, de Babylone ou de Palmyre, que les peintures et les gravures ont souvent reproduites.
"

Plus loin, et comme pour faire contraste avec les débris du passé, une locomotive conduisant plusieurs wagons chargés, s'avançait lentement sur le chemin de fer appartenant à l'industrie privée le plus ancien, où, pour mieux dire, le seul de l'Algérie.
Il sert à transporter aux fonderies, aujourd'hui prospères, de l'Alelik, près de BÔNE, les riches minerais de fer qu'on extrait des montagnes voisines.

Nous étions enfin arrivés à un semblant de civilisation, mais ce n'était qu'un hâlte dans mon périple algérien et je mesurai, alors, le chemin que ces pauvres colons devraient parcourir pour donner à ce pays, des routes, des ponts que réclame toute civilisation digne de ce nom, le coin étant désolé,j'avais hâte de poursuivre mon voyage vers Bône

Extrait de "Six semaines en Afrique", CH.Thierry-Mieg-1861

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