BIEN PLUS QUE LE SOLEIL
Louis CORNEC.
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HISTOIRE JEMMAPOISE

Je ne veux faire ici, ni la publicité ni l'éloge de Marcelle Routier, journaliste métropolitaine qui écrivit un livre paru sous le titre "Derrière eux, le soleil" , évocation du peuple pied noir et de ses drames.
Bravo à elle pour la virgule et l'absence finale de point, à laquelle j'aurais tout de même préféré des points de suspension...

En effet, vous devinez bien que nous avons laissé là-bas, derrière nous bien plus que le soleil: nos joies et nos misères, nos tombes, nos biens acquis par la sueur et notre savoir-faire pour plusieurs générations, les noms inscrits sur nos monuments aux Morts pour la France, nos églises, temples, synagogues, et nos écoles...

Mais nous avons eu la chance de conserver des sensations auditives, tactiles, olfactives et gustatives exceptionnelles.

Dans notre territoire Est-algérien-de-Papa, en promenant nos antennes entre Philippeville et Bône, vers Saint-Charles, Guelma, voire Souk-Ahras, il nous sera loisible de nous abreuver à quelques sources rafraîchissantes

CAQUES

Voici la mer. La "Mare nostrum" offre, à longueur d'année ou presque, la sardine et l'anchois... frits à la poêle ou mis au grill; une piquée de beurre, une goutte de citron, et voilà un régal, avec l'assurance d'une chair à la délicatesse telle que la consommation de ces pissonnets bleus permet de calmer les plus solides appétits.

Sans compter que nos excellents marins latins (issus de Naples, de Sicile ou de Sardaigne) ont apporté, sur le sol de notre frange barbaresque, la façon de ranger en baril, sardines et anchois. Salés, pressurés, ces joyaux de la manne marine miraculeuse laissent s'échapper -au fil des jours -une saumure qui s'écoule lentement par les interstices des douves de barillets.

Finalement mis en vente, ces poissons à la chair encore rose feront les délices des gourmands, amateurs de pitses (les 'Bônois disaient "fougasses") -les vraies de vrai -confectionnées avec copieux ajout de tomates, ail et huile d'olive sortie des scourtins de Gastu ou de La Robertsau.

Nous avons utilisé à dessein le mot "barillet", en évitant " caque". N'allez pas dire, devant le petit peuple bônois si fier de son usage du pataouète, que les pêcheurs ont 'mis les sardines en caque" , car ils vous répliqueraient: Qué caque? Qué caque? Caque toi-même, fugure de Tanout!"

Les Philippevillois, quant à eux, s'enorgueillissaient des boîtes de sardines fabriquées et commercialisées par Jules Cacciotolo ou le gréco-storasien Andréi Kris- todou1akis. Il y a de quoi!
Quelles délices pour les palais même les plus raffinés, ces belles sardines bien étoffées, étêtées, éviscérées et plongées dans un bain d'huile à température choisie, les épices légèrement dosées, essorées puis asséchées et recouvertes d'une huile d'olive digne de la Rome antique -couronnées de quelques rondelles de pickles avant que la soudure mécanique et l'étuvage ne mettent ces petits trésors à l'abri des bactéries, pour présenter, à des papilles surprises et étonnées, les plus be11es richesses nées au royaume salin de la déesse phénicienne Ashtar, dont Stora perpétue le nom.

A LA COUPE

Et si -après une bonne journée de labeur, de pêche, de chasse, de randonnée ou de baignade (Dieu! qu'il faisait chaud sous le meche mech , et comme la soif brûlait le gosier!) -on s'offrait le luxe d'ouvrir une pastèque?
Bien rafraîchie la pastèque, et hautement craquante, à l'écorce lisse d'un joli vert veiné qui contrastait avec la pulpe de l'intérieur -gentille cucurbitacée dont la chair rose ou rouge ponctuée de pépins noirs s'offre à une dégustation vivement attendue.
Cueillie près du ruisseau, elle prospéra en sève sucrée, dans une terre sablonneuse. "Bois, mange, lave-toi la figure" disait-elle.
Hors sa campagne, en ville, au marché, un vendeur -trônant sur une simple chaise de jardin, au centre d'un gros tas de vertes pastèques et de Jaunes melons posés à même le sol -hélait sans cesse ses clients en criant " A la coupe! A la coupe!"
Le chaland, intéressé mais dubitatif, se voyait offrir une garantie de maturité grâce au cube de pulpe que, d'une incision au couteau, le marchand se permettait de prélever sur le fruit choisi -et 1 on ne vit jamais vendeur se tromper sur la qualité de son produit.

Tableau suivant: des fellahs, pour gagner quelques sous, proposent des "barbaries" récoltées sur les énormes haies de raquettes bordant mechtas et douars. Il fallait les choisir mures, c'est à dire rouges et à point pour les uns, bien que d'autres les aient préférées moins avancées en maturité.
Une fois les deux extrémités en- levées d'un coup de lame tranchante, il suffisait d'inciser le fruit dans le sens de la longueur. Alors, adroitement, la peau était retournée et la chair saisie entre deux doigts, avant d'être dégustée avec un plaisir gourmand.
Autre tableau, à t'heure où, sur les coteaux, en bordure des vignes, les amandiers, tout de blanc vêtus de leurs fleurs, fêtaient le printemps revenu.
Le soir, les jasmins fraîchement arrosés embaumaient l'air de leur parfum subtil; alors, les enfants, attirés vers ces plantes ô combien odoriférantes, enfilaient les délicates fleurettes blanches, en intercalant parfois un œillet rouge, pour en faire des colliers qu'ils offraient ensuite à ceux auxquels ils voulaient exprimer sympathie voire amour .

BARBART

Et que dire de nos petits lièvres ? Leur chair valait bien mieux que celle des grands "bouquins" d'Europe, si dure à la dent et de senteur si quelconque qu'il faut la relever avec force aromates, vinasses et marinades.

Et que reprocher à nos sangliers qui avaient si fière allure et n'étaient jamais "d'élevage en parc" à goinfrées de farine? A nos "bêtes noires", s'offraient blés en épis, raisins mûrs, escargots d'après pluies; et aussi arbouses, pommettes, vermines déterrées d'lm groin puissant, glands de chêne-liège, quand cet arbre prolifique du Tell entrelardait la chair et incitait la bête à de superbes siestes tant était repue l'outre de leur estomac.

Retour à la "Belle Bleue", en parcourant la côte littorale entre Philippeville et Bône. Et même jusqu'à La Calle, pourquoi pas?

Nous adressions à Dame Méditerranée mille remerciements anticipés, pour qu'elle nous offre ses richesses: poissons, mollusques, crustacés, surprenants animaux marins tirés des proches fonds fructueux.

Leurs noms -spécifiques, scientifiques ou idiomatiques -jetés au hasard: pageots (ou "pageli"), pagres, mérous, bonites, thons, baudroies, ombrines, cor- bines, maigres, bars ou loups, marbrés, raies bouclées, "dintches", maquereaux dits "cavales" , et une infinie variété de crevettes roses, rouges, impériales -ah! ces divines "matsagounes!" -langoustes, cigales de mer, dantis, serres, sars, calmars (sou- vent prononcés" calamars"}, seiches, poulpes... et les coquillages, du côniquement long bigorneau à la coniquement plate arapède.
Ici, voyez et oyez quelques lignes écrites par un amateur de tout ce petit monde marin:

"Celui qui n'a pas mangé de "cigale" (de mer) n'a pas connu le régal intégral... Elles montaient par les cheminées creusées dans les roches gréseuses, pour respirer l'air du large. Elles s'agglutinaient autour d'un sac de jute lourd d'un tentant "broumège" (d'autres disent "broumèche") de sable et de sardines pilées ". ..

Chers petits animaux marins de notre bonne mer, que de souvenirs nautiques nous vous devons!

CIGALADES

Cigales de mer. Le dictionnaire les nomme "scylarres": crustacés décapodes et macroures, c'est à dire dotés d'une grande queue, Pas d'antennes comme cousine langouste, point de pinces terrifiantes comme cousin homard, mais, en tête, deux sortes d'ailes du style papillon, et, en bordure de ces appendices, un liséré bleu qui signale la présence de l'animal, trahissant ainsi le reste du corps dont la couleur se confond avec celle des rochers ambiants.
Au court-bouillon, la chair sera aux antipodes de celle des cousins langoustes ou homards, tourteaux, araignées et autres crevettes -à mettre en pole position au livre... "Guignes' des records piednoirdesques!

En conclusion de ce retour arrière, je voudrais conter l'amourette entre un citron et une orange.

Lui, était un éphèbe robuste et grand, bien fait, d'une magnificence surprenante -un Titan, un Atlas dans sa catégorie d'agrumes. Elle, tenait d'Aphrodite à la divine beauté, ou bien encore d'une nymphe digne d'émoustiller tous les dieux de l'Olympe. Sur la table, il lui tenait un tel langage amoureux qu'elle en rosissait de plaisir et de pudique confusion.

Or, veuillez écouter ceci -gens de Floride, de Californie, d'Espagne, de Grèce, d'Italie et autres lieux où poussent les fruits d'or du fameux Jardin des Espérides... et vous aussi, anciens agrumiculteurs de Saint-Charles, de Damrémont ou de Duzerville -ces bribes généalogiques intéressant notre magnifique végétal, heureux résultat d'un croisement original!

A Bayard, dans un coin du jardin familial, croissait en toute liberté un oranger rustaud, de naissance hautement roturière. Le sommet de son tronc épais n'était garni que d'une ma1gre couronne de feuillage. Rares étaient ses fleurs, encore plus rares ses fruits à saveur très quelconque... et ils se trouvaient si éloignés du sol que nul ne pouvait en tirer maigre profit.

Alors, mon père décida d'imposer une autre destinée au rustique géant.

QUATRE SAISONS

Un passe-partout à dentition de crocodile, "passant" à un mètre du sol, abattit celui de qui la tête, au ciel, était voisine ...(1) sans coup férir.
L'astuce paternelle fut ensuite de briguer quelques greffons de citronnier auprès de je ne sais plus quel aimable voisin. Puis -ayant pratiqué quatre incisions dans la couronne du fût tronqué-il y glissa quatre entes soigneusement taillées en biseau.
Ces greffons furent le départ de quatre rameaux, qui devinrent à leur tour quatre ramures luxuriantes sur lesquelles apparurent des fruits d'une taille et d'une ampleur extra ordinaires.
Ainsi, se trouva alimentée notre cuisine, aux quatre saisons de l' année; et aussi, tout au long de la... cinquième saison (celle pendant laquelle on a très soif), nous fut fournie une boisson originale et rafraîchissante, la limonade si chère à nos souvenirs: jus de citron, sucre, eau à température de puits et -pour l'effervescence gazeuse -la pincée de bicarbonate de soude.
Comme la consommation familiale était inférieure à la fantastique production du "citroranger" paternel, vint à l'idée du "oilliô" bayardois que j'étais alors, d'al1er proposer nos surplus au marchand de légumes jemmapois qui tenait boutique, rue Négrier, face à la boulangerie Bonnicl.
Inutile de dire qu'il fut ravi de mettre en vente une marchandise de cette qualité... mais que nul Corec (père non plus que fils) ne vit jamais, en retour, briller centime, franc, voire douro!

Avec l'aimable autorisation de l'amicale de Jemappes

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE