LES JOYEUSES ESCARBILLES

Notre B.M.S.C. crachotait, soufflait, sifflait, s'époumonait, ahanait, patinait, s'évertuait, s'attardait, faisait pissette, caracolait, dispensait des torrents de fumée noire vers le haut de sa cheminée et des cumulus de beau temps par ses évents latéraux. Généreuse pour les escarbilles, la locomotive les laissait échapper du foyer, et tout voyageur, glissant son visage hors des fenêtres pour admirer le paysage, avait de grandes chance d'en récupérer dans un œil, dont il faudrait s'occuper pour le reste du voyage. Lorsque le " chauffeur " ravivait le foyer ,soit en ajoutant du charbon, soit en dégageant les cendres des grilles -il arrivait que s'échappent, du cendrier, quelques menues braises poussées par le vent, depuis le ballast jusqu'au fossé, et qu'un incendie de chaumes se déclare... sans que s'en émeuvent chauffeur ni mécanicien, encore moins les passagers... Aux riverains de la voie d'aller battre le feu naissant avec de longues branches de lentisques, de genévriers ou d'arbousiers.
Mais notre grand Petit Poucet (qui illustra la " Une " du n° 28 de Jemmapes et son canton) montre -entre la loco et le fourgon du chef de train - ensilées dans une espèce de tender, de belles briquettes, des agglomérés avec du poussier de houille mêlé à du brai sec et comprimé.

Quand la loco quittait Oued Hamimine -gare ou halte - pour Foy, la descente enivrait notre monstre trop placide d'ordinaire. Elle dévalait, elle tortillait des hanches, et, dans ce déplacement intempestif, il arrivait souvent qu'une de ces volumineuses et lourdes briquettes atterrisse à bâbord ou à tribord du ballast.
Quelle aubaine! Quelle fierté lorsque je ramenais au grand- père Portalier une de ces trouvailles !

J'avais alors le plaisir de tirer l'énorme soumet de la forge. Cette bonne houille conduisait, du rouge cerise au blanc de chauffe, l'acier des socs qui, sous le marteau, giclaient des nuages d'étincelles. Et l'enclume résonnait... son martèlement sonne encore dans mon souvenir .
Notre petit train " d'utilité locale " n'aurait-il point perdu aussi des pelures de cacahuètes sur son bonhomme de chemin ? Depuis Saint-Charles jusqu'à Jemmapes puis jusqu'à Aïn- Mokra, des vendeurs s'évertuaient à trouver des clients, heureux d'occuper une période de leur temps à décortiquer les doubles cocons des guermèches...

Ce brave petit tortillard à tout faire

L'article de Marcel Gamba "Le Wagon, la Vache et le Takouk' , évoquant cette truculente affaire dont le sieur Georges était mon père, a ravivé mes souvenirs du train fameux. Malgré la bonhomie voire la décontraction de ses cheminots, il rendit bien des fiers services ce petit train, notamment aux heures difficiles de la guerre.
Face à notre ferme, sa voie ferrée étroite passait à flanc de colline, sur une pente importante qui culminait à la gare de Ras el Ma, et cette côte fameuse était la hantise des mécaniciens. Pendant la guerre, la pénurie de charbon entraîna une réduction sensible du nombre des convois, que l'on compensa par l'augmentation assez inconsidérée du nombre de wagons. C'est ainsi qu'un jour, se présenta sur la côte, un train interminablement long, que tractait une locomotive ahanant à perdre haleine. Le mécanicien, jugeant sans doute qu'il arriverait difficilement a Ras el Ma dans cette équipée, stoppa le convoi un moment, pour faire monter la pression qui redonnerait du souffle à la machine. Si l'arrêt ne posa nul problème, le démarrage en côte (chose délicate) se solda, dès la première tentative, par un échec et un recul de quelques mètres, dans un terrible grincement de ferrailles...

Toujours pendant la même période, les trains souvent mixtes -marchandises-voyageurs -atteignaient la limite des forces de la motrice, et c'est à grand peine qu'ils gravissaient la redoutable côte. C'est grâce à cette vitesse bien réduite que, moi, jeune collégien rentrant de son exil Constantinois, il m'est arrivé de descendre du convoi en marche, face à la ferme familiale, plutôt que de patienter jusqu à l'arrivée en gare, une performance qui fut accomplie au grand ébahissement des autres voyageurs.
Autre souvenir: une de ces matinées d'hiver où, nul travail agricole n'étant possible à cause du temps, mon père disposa, le long de la voie ferrée, des ouvriers désœuvrés, pour récolter les grives descendues de la monta~e, qui, se heurtant aux fils téléphoniques, tombaient blessées ou étourdies par le choc.
S'il ne rentra qu'avec deux ou trois volatiles -butin ne valant guère le déplacement - il rapporta aussi (chose inattendue) le même nombre de briques de charbon, probablement tombées du tender lors d'une descente effrénée.
Or, ce combustible -si rare pendant la guerre -était bien utile, à la forge, pour la réparation du matériel agricole et le ferrage des chevaux... Mon père eut alors l'idée de proposer au mécanicien, par l'intermédiaire du chef de gare, de troquer des briques de charbon qu'il ferait tomber face à la ferme, contre une autre denrée fort rare à cette époque: des litres de l'huile d' olive que produisait notre exploitation agricole.
Les quantités à troquer ne furent pas définies, mais mon père fit le premier geste en livrant cinq litres d'huile. En échange, le mécanicien -certainement satisfait -largua la valeur d'un bon tombereau de briques... largement bien plus qu'il n'en fallait.
Autre souvenir encore: l'épouse du chef de gare allant, en tête du convoi, se faire emplir une lessiveuse d'eau chaude (était-ce pour prendre un bain?) et l'emportant chez elle avec l'aide du mécanicien. Le temps pris par ce dernier avant de rejoindre ses patients voyageurs m'incite à penser qu'il avait dû s'attarder pour déguster un bon verre d'anisette, boisson autrement plus rafraîchissante que l'eau de sa gargoulette pendue au flanc de la locomotive.
Les heures de passage du tortillard rythmaient aussi la vie de notre campagne, à ces époques ignorant les transistors, et où tout le monde n'avait pas de montre. Ainsi, le convoi qui descendait vers 10 heures servait de repère au berger pour ramener les bovins à la ferme avant que se manifeste le takouk, ou aux fatmas pour pétrir leurs galettes de midi. Quant à Daniel Combes, bourrelier de son état, il se mettait à attendre son verre de vin... Et si ma mère oubliait de le lui porter ou si je n'étais pas là pour réparer cet oubli, il voulait bien patienter un petit quart d'heure -encore, mais pas plus -avant de réclamer vertement son dû. Car, chaque année, quand il venait remettre en état les harnais des bêtes et les bâches des moissonneuses, les tacites conditions de son emploi, outre sa légitime rétribution, voulaient qu'il soit non seulement logé et nourri, mais aussi qu'il reçoive un premier verre de vin à 10 heures et un second à seize...
Paul EBERSTEIN.
Collectif des Guelmois GUELMA FRANCE, avec l'aimable autorisation du président de l'association de Jemmapes