TROIS SAISONS A HAMMAM MESKOUTINE
PAR LE DOCTEUR PIO (extraits)
-

Détaché pendant trois années consécutives, en 1890, 1891 et 1892, en qualité de médecin-chef à l'hôpital thermal d'Hammam-Meskoutine, nous avons eu tout le loisir d'admirer ce beau pays et d'étudier tous tes points intéressants qu'il offre à l'observateur : ses sites admirables, sa flore variée, sa constitution géologique, ses eaux incomparables avec leurs effets physiologiques et thérapeutiques.

De plus, nous avons trouvé dans les archives de l'établissement les registres d'inscription des malades, relatant les résultats obtenus depuis 1873; si nous ajoutons à cela les résultats de 1844 à 1858 publiés par le docteur Moreau (Eaux thermales d'Hammam-Meskoutine, Bône,Imprimerie Dagand, Janvier 1858 nous aurons, pour venir à l'appui de notre modeste expérience, un chiffre très respectable d'observations qui nous permettra de tirer des conclusions certaines sur la valeur des eaux thermales d'Hammam-Meskoutine.

Plusieurs auteurs ont déjà écrit sur ce sujet; le docteur Grellois, qui fut le premier fondateur de l'hôpital militaire, le docteur Moreau qui fonda l'établissement civil, puis MM. Hamel, Rouyer et Marly, pour ne citer que les principaux, mais chacun de ces auteurs s'est placé à un point de vue spécial : archéologie pour MM. Grellois et Marty, projet d'établissement pour M. Moreau, description générale et guide pratique à l'usage des baigneurs et des touristes pour M. .Rouyer. Aussi croyons-nous qu'il y a encore place pour ce travail, qui sera, en même temps qu'une étude sommaire du pays, un exposé clinique complet des résultats obtenus par l'usage des eaux, depuis la conquête de l'Algérie, avec les déductions et les conclusions qu'ils comportent. Il sera divisé en six parties

I. Historique.
II. Description du pays, géographie, topographie, géologie, etc.,
III. Les eaux, leur composition, leurs effets.
IV. Clinique et thérapeutique thermales.
V. Description de l'établissement thermal.
VI. Promenades et excursions.

Chemin faisant,, nous aurons souvent l'occasion de faire des emprunts aux différents acteurs que nous venons de citer, aussi tenons-nous, avant de commencer, à nous en excuser et à les remercier tous, ainsi que nos aînés du corps de santé militaire, qui nous ont précédés d Hammam-Meskoutine, et dans les rapports et statistiques desquels nous avons trouvé de précieux documents.

Les eaux d'Hammam-Meskoutine, qui remontent à un âge géologique très reculé, comme nous le verrons un peu plu loin, ont dû être connues et employées par les hommes de toute antiquité; toutefois les différents peuples qui ont occupé successivement le territoire sont loin de nous avoir laissé tous des traces sérieuses de leur passage. Les monuments les plus anciens que l'on ait trouvés sur les lieux sont de l'époque punique. Ce sont trois petites stèles à sculpture naïve, faisant partie aujourd'hui du musée archéologique qui orne le jardin de l'établissement; de monuments ou d'édifices à l'usage des bains, il n'en est pas question; il faut arriver à la période romaine pour trouver des traces d'installation sérieuse; là, les archéologues ont trouvé et trouveront encore ample moisson de documents historiques de toute nature; rien n'y manque, établissements thermaux considérables, travaux de défense et d'art militaire, habitations de plaisance, établissements agricoles, pierres votives, etc. dès 1852, M. le docteur Grellois, médecin-major de Ire classe publiait une notice archéologique sur la région d'Hammam-Meskoutine; il y décrivait particulièrement les ouvrages à l'usage des bains, et les ouvrages militaires; beaucoup plus tard, M. le docteur Marty, médecin-major de 2ème. classe et M. Rouyer publiaient, dans le Recueil des notices et mémoires de la Société archéologique de Constantine, un mémoire très détaillé, et très consciencieux, sur l'archéologie d'Hammam-Meskoutine et de ses environs; nous ne pouvons donc faire mieux que de renvoyer aux ouvrages ci-dessus, le lecteur qui désirerait être complètement édifié sur les trésors archéologiques de la région; toutefois nous ne pouvons pas passer sous silence les ruines les plus importantes qui se rattachent de plus près à notre sujet et qui constituent pour ainsi dire les documents de l'histoire des eaux thermales d'Hammam-Meskoutine.

A tout seigneur, tout honneur; commençons par la ruine la plus importante, celle d'un établissement de bains situé à un kilomètre environ, au sud de l'établissement actuel, en remontant la rive droite du Chedakra. Cette ruine comporte d'abord une immense piscine, orientée à peu de choses près du nord au sud; de forme elliptique, elle est adossée par une de ses brandes faces à une muraille rocheuse, par l'autre elle regarde la rivière Chedakra, qu'elle domine, d'une hauteur de 20 mètres environ; elle mesure 57 mètres de long sur 6 à 8 mètres de lare; les archéologues ne sont pas d'accord sur ses dimensions, les uns trouvent 50 mètres, les autres 55 et même 57 ; pour nous, à qui une mesure exacte et rigoureuse importe peu, nous nous contenterons de conclure que cette piscine faisait partie d'un établissement très important. A côté de cet immense bassin s'en trouvent d'autres plus petits et enfin des restes de murs très épais et très solides qui ont dû appartenir à l'habitation, hôtel ou autre, attenante aux bains; cet établissement, connu aujourd'hui sous le nom de la Grande Ruine, était alimenté en eaux par des sources situées un peu en amont, sources dont le dernier griffon existant donne encore à peine quelques gouttes d'eau, et dont tout le débit a disparu de cette hauteur, pour descendre dans le lit même de la rivière, où l'on voit sourdre l'eau de différents points en dessous de la ruine. Aux environs immédiats des griffons actuels, on a trouvé des restes très importants d'établissements balnéaires et de travaux de défense, que M. Grellois a décrits avec beaucoup de soin; aujourd'hui une brande partie de ces ruines ont disparu ou ont été; défigurées; toutefois on peut encore voir un nombre imposant de piscines de toute forme et de toute dimension; elles peuvent être divisées en deux groupes, le premier groupe sur la rive droite du Chedakra à quelques mètres en aval de la grande cascade, contient au moins quinze à vint piscines dont la plus petite a les dimensions d'une baignoire d'enfant et dont la plus brande représente ün quadrilatère de six mètres de côté.
Quelques-unes de ces piscines ont été restaurées et aménagées pour le service actuel ; en 1872, le génie militaire a fait construire un bâtiment sur quatre d'entre elles et c'est encore là que les militaires prennent leurs bains; ces quatre piscines sont : 1° la plus brande dont il vient d'être question; 2° une autre de forme irrégulière dont la surface représente à peu près la coupe d'un pistolet, et dont le fond à trois étages permet de faire baigner à la fois des enfants de différents âges et des adultes; 3° enfin deux piscines jumelles de forme quadrilatère pouvant servir à des adultes. Comme superstructure, on ne retrouve plus, de ce que M. Grellois a décrit,qu'une construction voûtée, thermes ou citerne, située à vingt-cinq mètres environ du bâtiment dont il vient d'être question ainsi qu'une belle piscine elliptique de dix mètres de long à droite de la route qui conduit à la lare, et quelques débris de murs assez mal bâtis avec un seuil de porte à fauche de la route.

Le deuxième groupe situé de l'autre côté de la voie du chemin de fer, sur un versant qui regarde la grande vallée du Bou-Hamdam, comprend diverses constructions dont une paraît avoir été un établissement balnéaire assez important ; il en reste deux chambres voûtées, qui ont souvent servi d'abri aux indigènes contre les intempéries; il faudrait y faire des fouilles méthodiques, pour reconstituer complètement ce qu'étaient ces ruines.

Les bains n'y étaient pas alimentés par les mêmes sources que ceux du premier groupe; alors que ceux-ci paraissent avoir reçu leurs eaux des griffons de la grande cascade, et de celui qui dessert actuellement les piscines restaurées, ceux-là les recevaient des différents griffons situés sur le plateau dit " des cônes " entre la route et la voie du chemin de fer; les eaux de ces griffons, dont quelques-uns sont aujourd'hui taris, dont d'autres laissent encore échapper de la vapeur en même temps qu'ils laissent entendre un bouillonnement souterrain, et dont un certain nombre enfin sont encore en pleine activité, les eaux, disons-nous, se réunissaient dans une immense cuvette naturelle de forme elliptique; cette cuvette, dont le fend même contenait quelques griffons, est longue de 60 mètres au moins et lare de 30 mètres environ; les murs naturels qui l'entourent ont une hauteur approximative de 2 mètres; sur le mur une rigole a été creusée par la main des hommes pour conduire les eaux à l'établissement de bains.

Quittons maintenant les abords des sources, remontons le Chedakra pour passer devant la Grande Ruine dont-il a été question plus haut, et allons jusqu'à trois kilomètres au delà; nous trouvons là sur le bord du ruisseau une construction bizarre qui n'a rien de commun avec les eaux, ni avec les bains, mais que nous signalons d'abord à cause de son originalité, ensuite parce qu'elle se trouve sur notre chemin pour aller vers une autre ruine.

Les arabes l'ont baptisée, Hadjar Benia, la pierre bâtie. C'est une petite construction en briques assez grossière et de forme à peu près rectangulaire, perchée sur le haut d'un rocher en grès de 15 mètres de hauteur; la plate-forme qui supporte la construction a des dimensions variant entre 4 et 6 mètres, on y accédait par un escalier taillé dans le roc; on en retrouve encore aujourd'hui les différents degrés, qui paraissent de petites encoches dans le grès et qui sont d'ailleurs assez difficiles à escalader.

C'était un petit poste d'observation qui commandait le cours de la rivière et faisait communiquer entre eux les postes situés sur les deux crêtes qui dominent le plateau d'Hammam-Meskoutine et la vallée du Bou Hamdam.

Remontons encore le cours du Chedakra pendant quinze cents mètres et nous arrivons dans un cirque dominé par les crêtes des Beni-Brahim, où prennent naissance plusieurs sources qui concourent à former le Chedakra.

Toutes sont froides à l'exception d'une seule dont l'eau émerge à 41°. Près de cette source qui présente encore un débit assez considérable, on voit un peu de tous côtés des pierres de taille éparses, preuve indiscutable qu'elle avait été exploitée par les Romains ; à 20 mètres à l'ouest existe une ruine quadrangulaire, dont le soubassement est en pierres bien taillées et sculptées, et dont la superstruction est représentée seulement par quatre piliers en briques solidement agrégés.

Qu'était ce monument? à quoi servait-il ? Les archéologues ne sont pas encore fixés à cet égard; les uns en font un établissement de bains, les autres un temple; nous avons cru devoir signaler cette ruine, uniquement à cause de son voisinage d'une source chaude, à laquelle elle doit certainement se rattacher par un point quelconque.

La source (Aïn-Srouna) est encore très employée par les indigènes ; ils en font une piscine; et en utilisant les pierres romaines, un lavoir très commode. Ayant eu par hasard l'occasion de visiter cet endroit la veille de la fi n du Ramadan, nous avons vu les alentours de la source en pleine animation; les indigènes y étaient très nombreux; les uns s'y baignaient avec délices, d'autres faisaient leur lessive; quelques-uns s'y faisaient tondre et raser avant de se plonger dans le bain, d'autres attendaient patiemment dans une position peu fatigante, chère aux Arabes, et dans une douce oisiveté, que le burnous lavé et étendu sur le gazon, ait fini de se sécher aux rayons du soleil; un peu plus bas, dans un endroit où le ruisseau forme un retrait, des femmes et des filles lavaient; tout ce monde était gai, et, se livrant à tous ces soins de propreté, se préparait avec joie à la grande fête du lendemain; c'était c un tableau charmant, que l'horreur des musulmans pour la photographie nous a empêché de prendre à notre grand regret. Ce n'est certes pas tout le domaine de l' 'archéologie de la contrée que nous venons d'esquisser; mais, n'ayant voulu relater que les points les plus saillants, qui se rapportent directement à notre sujet, et que chacun, sans connaissance particulière, peut voir en se promenant; nous ne croyons pas devoir entrer dans de plus grands détails que l'on trouverait d'ailleurs dans les ouvrages spéciaux.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE