Khenchela, le 18 mars 1955.

     PÉTITION ADRESSÉE Á :

          Monsieur le gouverneur général de l'Algérie,

     L'évolution de la situation ne nous autorise plus à garder un silence qui pourrait être interprété comme une approbation de l'opinion trop répandue qui veut que la paix et la tranquillité règnent dans notre région.
     Si nous nous permettons de nous adresser à vous, monsieur le gouverneur général, c'est que nous sommes persuadés que la tragédie que nous vivons ne fait que commencer.
     Nous n'ignorons pas quel prix vous attachez à la réalisation d'une Algérie calme et vivante, prospère et unie.
     Nous n'ignorons pas également, que vous vous penchez sur tous les problèmes avec objectivité et passion, pour remplir le plus parfaitement possible la mission qui vous a été confiée ...
     Nos parents ou nos grands-parents ont quitté leur pays natal pour se fixer en Algérie, à une époque où cette décision demandait un certain courage et un certain amour de l'aventure ...
     Grâce à un travail acharné, à une vie rude de privations et de peine, ces familles ont mis en production des terres qui, au cours des siècles passés, avaient ignoré la main de l'homme.
     Ces pionniers de la civilisation européenne ont apporté à ce pays la richesse et la prospérité.
     Souvent au prix de leur vie, ils ont défriché, créé, édifié.
La magnifique organisation agricole de ce pays est leur œuvre ou celle de leurs descendants ...
    Il a fallu beaucoup de privations et d'économies pour acquérir une aisance bien modeste.
Seuls, nous savons ce que représente la valeur d'une machine péniblement achetée pour travailler mieux.
Pour beaucoup, ce matériel est une petite fortune, fruit de plusieurs années d'efforts.
Nous avons apporté à la population autochtone l'exemple du travail ...

     Mais, devant l'abdication de l'autorité française dans d'autres domaines nous savons aussi que cette masse hésite entre la fidélité à la France et l'appel du monde musulman ...
     Dès le début, pour éviter la pourriture de la révolte, la perte inutile de vies humaines et la paralysie de l'économie du pays, il était nécessaire de se montrer ferme, dur même, à l'égard des révoltés.
Cela n'a pas été fait, et les mois ont passé ...
     Toutes ces considérations, que nous nous excusons de rappeler, nous conduisent à la certitude que nous devons envisager le départ dans un délai relativement court ...
     Et cependant nous avons donné à notre pays plusieurs années de notre jeunesse ou de notre vie. Nous avons, dans la majorité, répondu à son appel pour défendre son sol et la libérer de l'occupant...
     Aujourd'hui, menacés dans l'existence de nos familles, dans des biens durement acquis, nous ne pouvons que nous adresser au représentant de la France.
     Nous possédons et exploitons de petites propriétés, auxquelles nous apportions tous nos soins et que nous avons équipées du matériel moderne nécessaire.
     Nous mettons le tout à la disposition du gouvernement de la République française pour l'utilisation qu'il jugera utile d'en faire.
      Ces biens, estimés à leur juste valeur, permettraient à chacun de nous d'essayer de trouver, sous d'autres cieux, les moyens d'existence nécessaires dans le calme et la paix ...
     Nous préférons adopter cette décision plutôt que de· céder à la pression des événements dans un avenir plus ou moins lointain.
     Nous avons devant nous la perspective de voir nos fermes et notre matériel incendiés ou détruits, de supporter les lourdes charges des garanties de " risques Emeutes -, d'effectuer nos travaux sous la protection des mitraillettes.
     Nos personnes, nos familles, sont à la merci d'un attentat qui, comme cela s'est produit jusqu'ici, reste impuni.
     Paralysés dans nos travaux, que nous ne pouvons plus exécuter en période convenable, soumis à une tension nerveuse chaque semaine excitée par les exploits des " hors-la-loi - - toute activité professionnelle et économique est impossible ...
     L'Etat, seul, est en mesure de faire l'effort financier nécessaire pour le rachat de nos terres.
En dehors de lui, ce sera la " braderie -.

     Une braderie qui aura lieu soyez-en persuadé, en jetant dans la révolte ceux qui n'auront rien à attendre ou à espérer d'un pays pour lequel ils ont souffert et pour lequel des êtres chers sont morts.
     Des familles françaises ont déjà, ou sont déjà, sur le point de quitter Khenchela. D'autres suivront à un rythme plus ou moins accéléré, selon les événements ou les possibilités de recasement.
     De toutes les activités économiques de ce pays, nous sommes de celles qui sont le plus difficilement déracinables, parce que notre existence est liée à la terre qui ne peut être emportée.

    Vous tenez, entre vos mains, monsieur le gouverneur général, la destinée de quelques familles françaises, vous portez égaiement la responsabilité de leur avenir.

    Nous vous faisons confiance et vous prions d'agréer, l'expression de nos sentiments très respectueux.

                        Les colons de la région de Khenchela

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE