BALADE DANS CONSTANTINE

.../...Près de la maison du gardien, située au pied des sources minérales, s'étend un magnifique jardin planté en grande partie d'orangers, de citronniers et de grenadiers, dans les allées duquel nous voyons en ce moment circuler des groupes d'Israélites des deux sexes revêtus de leurs habits de fête. Le gardien nous dit que ce sont les invités d'une noce qui vient d'être célébrée à Constantine. Il paraît que, selon un usage traditionnel, les nouveaux mariés, accompagnés de leur famille et de leurs amis, vont après la cérémonie nuptiale se promener à Sidi-Mécid, le bois de Boulogne ou de Vincennes des Constantinois. A quelques pas, on nous montre un large emplacement encadré par des bordures d'arbres exotiques. C'est une vaste salle de bal d'été qui a pour horizon une muraille de roches sinistres et pour plafond la voute céleste. Je me figure que la polka et la mazurka dansées par les Européens doivent se trouver là quelque peu dépaysées.
Nous reprenons au retour le même chemin. A peux près à moitié route, une explosion formidable retentit, et immédiatement des quartiers énormes de roche viennent tomber tout prés de nous.

Nous prenons, en compagnie de touristes qui viennent se joindre à nous, un moka, dont le palais d'un gourmet eut été médiocrement satisfait. Mais l'établissement n'est ·pas destiné à recevoir une clientèle de sybarites, nous sommes loin ici de Tortoni.
Après nous avoir fait entendre sur son instrument champêtre des mélodies arabes et françaises, ces dernières quelque peu estropiées- il fallait tenir compte de l'intention, -le propriétaire nous invite gracieusement à fumer avec lui une pipe bourrée de kief, chanvre pulvérisé auquel il mêlait un peu de tabac; ce mélange devait me procurer les sensations les plus délicieuses. Je résistai à la tentation. L'habitant de la grotte cultive et récolte, dans le jardinet de terre rapportée attenant à son antre, les plantes qui composent la drogue enivrante dont les effets sont encore plus pernicieux qu'agréables.

L'idée d'avoir converti cette caverne en café est assez originale. L'établissement manque évidemment de luxe et de confortable, mais quel sublime décor l'encadre 1 A quelques pas, rugissent les chutes écumantes du Rumn1el; en face, se détache avec un puissant relief, sur le bleu cru du ciel, le rocher de la Femme adultére dont la vue impressionne péniblement le spectateur qui ne peut s'empêcher de songer aux exécutions sinistres dont ces lieux ont été tant de fois témoins.
La colonie juive se distinguent par la magnificence et l'originalité de leurs vêtements. C'est une mise en scène d'opéra l'illusion est presque complète; à chaque instant, il me semble que toutes ces bouches vont s'ouvrir pour chanter un chœur final de Rossini ou de Verdi.

On ne s'imagine pas le luxe de toilettes étalé là par les juives drapées majestueusement dans leurs robes trainantes, lamées d'or et d'argent; leurs bras nus sont ornés des bijoux les plus riches. Je ne prétends pas dire cependant que les parures soient toujours de bon goût, les couleurs des étoffes sont la plupart du temps violentes et heurtées. ' Quant aux hommes, ils portent avec grâce et aisance leurs costumes fantaisistes; quelques adolescents au teint d'une blancheur mate, aux yeux rêveurs, se font remarquer par une délicatesse de traits tout à fait féminine. Ces fils de Jacob ont des attitudes vraiment sculpturales. Leur réputation de beauté est ici parfaiteu1ent justifiée.
Un artiste n'aurait que l'embarras du choix pour se faire une collection de modèles parmi les types académiques exposés en ce moment au square Valée.

Aussitôt qu'un Israélite se dispose à s'asseoir sur un banc en partie occupé par des Arabes, j'observe que ces derniers quittent immédiatement la place pour éviter le contact; j'en conclus que la fusion n'est pas encore près de s'opérer entre ces deux races antipathiques.

Un peu plus loin, la route traverse une campagne d'une fertilité extraordinaire. A droite et à gauche, s'élèvent d'élégantes villas entourées de jardins dont quelques-uns sont ornés de kiosques, de grottes en rocailles, de petits labyrinthes, dont l'aspect vous reporte à mille lieues de Constantine.
Enfin se dressent entre deux collines, encadrée par un paysage d'un caractère italien, les arcades de l'aqueduc, - dont la construction est attribuée à l'empereur Justinien. Ce sont, avec les citernes de la Kasbah, les vestiges les plus importantes , de la domination romaine à Constantine.
La pluie, toujours implacable, nous arrache bientôt à notre admiration.

En arrivant près du pont El-Kantara, je m'arrête pour contempler un des effets de lumière les plus singuliers qui se puissent imaginer.

A travers l'échancrure ouverte Sur le ravin, s'épanouissent les rayons du soleil couchant, noyés dans un nuage vaporeux teint de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. Il me semble assister à l'une de ces apothéoses de théâtre éclairées par des feux de Bengale multicolores; il ne manque, pour compléter la mise en scène, que l'apparition subite d'une divinité fantastique. Dans la rue Nationale, un autre genre de spectacle m'attire. J'aperçois, sortant de la mosquée, un groupe compact d'indigènes qui marchent d'un pas précipité comme s'ils étaient poursuivis.
Les accoutrements les plus fantaisistes, quelques-uns extrêmement sommaires, s'occupaient avec une activité fiévreuse à lessiver des montagnes de linge.

Ce spectacle édifiant aurait ravi plus d'une de nos ménagères. Si je n'eusse vu à l'œuvre ces filles de Rébecca, je n'aurais jamais imaginé, avec mes préjugés sur la propreté de la race d'Israël, qu'elles fussent susceptibles de déployer tant de zèle et d'efforts dans la pratique d'une pareille opération.

En remontant le quartier du Ghetto, on arrive bientôt sur la place Négrier, incontestablement la plus originale et la plus animée de celles de Constantine. Elle est bordée d'un côté par le palais de justice et la mosquée de Salah-bey.

Du premier de ces monuments, rien absolument à dire, sinon que c'est une construction récente taillée sur le patron à peu près uniforme des tribunaux de la métropole. La mosquée qui lui est contiguë a beaucoup de cachet; son élégant minaret est revêtu de faïences émaillées aux reflets chatoyants; elle présente en outre un certain intérêt à l'intérieur.
Sous les arcades d'une salle voûtée, sont rangés les tombeaux en marbre de plusieurs générations de membres de l'illustre famille de Salah-bey. Les tombes des hommes se distinguent par les turbans sculptés qui les couronnent, tandis que celles des femmes ne portent aucun ornement.
La place Négrier est encombrée des marchandises les plus hétérogènes; à côté des vieilles ferrailles.
Ainsi se termine ma journée à Constantine

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