Le Bain des Damnés (autre version)

A quatorze kilomètres de Guelma, dans la province algérienne de Constantine, s'étend un plateau d'où s'échappent en bouillonnant les eaux qui formeront la Seybouse. Au centre de cette plaine se dressent quatre montagnes abruptes, dont l'étrange figure évoque quatre géants tirant, pour Je maintenir à plat étalé, les quatre coins d'un burnous.
Au centre du plateau jaillissent une centaine de sources thermales, souvent ennuagées de vapeurs, et chargées de sels au point d'être pétrifiantes. Elles guérissent toutes les maladies - et le reste - comme l'avaient fort bien reconnu les anciens qui fondèrent ici les bains romains plus d'oliviers qu'il n'est de vagues sur la mer. Mais la plus grande richesse du caid Hasan - qu'Allah le reçoive en son paradis 1 - c'était son fils, et c'était aussi sa fille, le fier Aliou-Kassem, et la belle Messaouda.
Ali se montrait plus beau que le soleil. et dans les barouds, jamais l'ennemi n'avait vu la queue de son cheval; quant à Messaouda, elle pouvait s'envelopper toute dans ses cheveux noirs, comme en un manteau royal. et lorsqu'elle frappait en cadence son tambourin, nul n'était plus léger à la danse que ses petits pieds, foulant les hauts tapis.

Le plus cher plaisir de Messaouda était de voir son frère mener au galop la fantasia, par la plaine, comme la grande joie d'Ali était d'admirer la danse de sa sœur, mimant les pas de la gazelle effarouchée. Et le vieux cheik Hasan, leur père, était réjoui en son cœur à voir ses' enfants si tendrement se chérir l'un l'autre.
Il arriva qu'un jour - Dieu maudisse ce souvenir! - le cheik Hasan, parti à la chasse au lion, fut vaincu par cet adversaire digne de lui. Son épieu glissa sur l'abondante crinière du fauve, et avant que les écuyers n'eussent eu le temps de le secourir, le seigneur Gaêndé, d'un coup de griffe, avait ouvert le corps du cheik, de l'épaule aux boyaux. Sur l'heure, le lion expia son crime, tête et pattes tranchées d'un revers de glaive. Mais les serviteurs du cheik ne ramenèrent au palais, près du Djebel Debbar, qu'un corps horriblement mutilé dont le sang avait rougi le sable et noyé les traces de Son cheval épouvanté.
Leur commune tendresse put seule donner aux enfants du mort la force de survivre à leur horrible malheur. Ils firent au cheik défunt, leur père, des funérailles grandioses, dignes de son haut rang, dignes de leur filial amour. Et ils ne se quittaient plus, se remémorant au long des heures les vertus du défunt, et combien il les chérissait. Ils mêlaient leurs baisers et leurs larmes, ne recevant que de leurs embrassements un peu d'apaisement à leur grande douleur.
Si bien qu'un soir, après qu'ils eussent tous deux vidé une coupe de cette confiture de haschich, verte comme l'angélique, qui assure aux croyants une puissance sans bornes, et les entraîne au pays des songes sans limites, Si Ali-ouKassam dit à sa sœur bien-aimée:
- Mon cœur saigne, ô Messaouda, fleur de mon âme, à te quitter ainsi chaque soir 1 Dis un seul mot : tu seras mon épouse. et nous ne nous séparerons plus.
- Ton épouse 1 répéta Messaouda effarée. Mais oublies-tu donc, ô mon frère 1 que la Loi défend d'épouser sa sœur, si tendrement qu'on la puisse chérir?
-- La Loi! gronda Si Ali en tourmentant son sabre. C'est moi qui la fais dans ce district, depuis la mort de notre père. Consens à combler mes vœux, mon cher amour 1 Et rien au monde ne pourra nous séparer, ni les hommes, ni Allah lui-même !
- Chut 1 ordonna la jeune fille, en fermant du bout de ses doigts blancs la bouche qui s'abandonnait au blasphème.
Mais, comme elle avait mangé, elle aussi, beaucoup de haschich, la tête lui tournait un peu. C'est pourquoi elle ajouta aussitôt:
- Peut-être as-tu raison, toi le plus beau et le plus savant 1 Toutefois, je ne veux point m'avilir par un sacrilège: si tu trouves un iman qui consente à bénir notre union devant la face du Miséricordieux, je t'épouserai.

Muni de cette promesse, Si Ali se mit en campagne dès l'aube. Il existait, en ce temps là, sur le Ras-el-Akba dont YOUS voyez d'ici la cime, une petite mosquée; du balcon de son minaret, le muezzin, cinq fois le jour, appelait à la prière les gens du plateau. Celte mosquée se voyait desservie par un iman n'ayant d'un saint que le turban et la barbe; mais ce serviteur d'Allah s'était toujours montré fort dévoué à la famille du cheik Hasan.
Si Ali, le jeune seigneur, drapé dans un superbe burnous qui l'enveloppait tout entier, et dont le gland de soie battait entre ses épaules, à la pointe de son capuchon, aborda l'iman en lui disant:
- Vieux père, je t'apporte un présent:
- Les faveurs du Miséricordieux sur toi, mon fils. Et. .. de quoi veux-tu favoriser ton ami?
Si Ali, des plis de la riche étoffe qui le couvrait, sortit sa main gauche qui tenait un sac, où tintaient des douros. Souriant d'aise en sa barbe, l'iman s'avança avec empressement; mais déjà le jeune cheik ~retirait sa main:
- Ces douros seront pour toi, vieillard, dès que tu auras béni mon mariage avec ma sœur Messaouda.
Le marabout recula, horrifié:
- Honte sur toi, jeune homme. qui oses abaisser ton regard, pour en faire ton épouse, sur une femme née de la même mère que toi il est écrit. ..
- Tu refuses? coupa délibérément Si Ali.
- A Dieu ne plaise que je consacre un tel forfait !
- Soit. Voici, en ce cas, l'autre présent que je te destine.
La seconde main du jeune cheik jaillit alors du burnous; celle-ci était armée d'un kandjar, redoutable sabre turc qui fait voler les têtes comme la serpe du moissonneur cueille les épis. Et Si Ali commanda, la voix brève:
- Fais ta prière, iman: tu vas mourir !
Le serviteur d'Allah recula encore, mais cette fois jusqu'au mur; et il bégayait, les yeux hors de la tête:
- Tu veux ... tu veux répandre le sang d'un vieillard?
- C'est toi-même qui choisis: les douros ou le glaive, la bénédiction ou la mort. Hâte-toi de prendre ton parti : le temps me presse !

Du temps? Il n'en fallut guère à l'iman ben Yaya pour assurer son choix. Il saisit à deux mains, en remerciant le généreux donateur avec une profonde émotion, le gros sac où les douros tintaient gaiement. Puis toutes les dispositions furent prises entre les deux hommes pour la cérémonie fixée au lendemain.
A l'heure convenue, le cortège quilla le palais des Hasan, et se dirigea vers la mosquée. De nombreux invités, qui n'avaient pas osé infliger au jeune chef de la contrée l'affront d'un refus, suivaient l'iman Yaya. Et Messaouda, parfumée au girofle, empaquetée de voiles précieux, trônait sur son plus beau chameau, que des tapis marocains couvraient d'une housse sans prix.

Il n'y avait pas un quart d'heure de marche jusqu'à la mosquée; mais il faut bien moins de temps encore à la justice de Dieu pour frapper les coupables. Comme le cortège nuptial arrivait à peu près à la moitié de la plaine. là même où vous le voyez devant vous, toutes les bouches des sources s'ouvrirent à la fois, lançant une eau pétrifiante dont elles s'étaient soudain chargées.
Et en un instant, sans que Si Ali, ni sa jeune épouse, ni l'iman, ni aucun de leurs hôtes, ni même le chameau, eussent le temps d'esquisser un pas pour fuir - je dis un seul pas ils étaient couverts de la carapace calcaire sous laquelle vous les voyez encore.
Car Allah a voulu que l'éternité du châtiment soit à la mesure de l'immensité du crime.
Et voilà pour eux.

Extrait des Contes populaires arabes

Site Internet GUELMA-FRANCE.