HAMMAM MESKOUTINE
ARCHÉOLOGIE
       Après les pages qui précèdent, et dont nous avons emprunté la substance aux publications spéciales de M. le docteur Moreau et de M. le docteur Hamel, ainsi qu'à un très intéressant opuscule de M. Henri Verne, nous nous faisons un plaisir d'offrir ici au lecteur l'extrait d'un remarquable ouvrage publié par M. le docteur Grellois, ancien secrétaire de l'Académie de Metz et membre de plusieurs Sociétés savantes.

       M. le docteur Grellois, ancien médecin-major de l'armée, aujourd'hui nonagénaire, vit retiré à Meaux, chassé sur ses vieux jours de son pays natal par l'invasion allemande.
      Il a grandement honoré, ici, en Algérie, à l'époque difficile de la conquête, le corps d'élite dont il faisait partie, et c'est il lui qu'échut la lourde charge de procéder il la création de l'hôpital militaire de Hammam-Meskoutine

       Habile praticien, doublé d'un observateur et d'un savant, il a trouvé le temps, au milieu des plus rudes et des plus pénibles occupations, de se livrer à l des travaux intellectuels dont les quelques extraits qui suivent ne peuvent donner qu'une faible idée.
le docteur Grellois s'exprime en ces termes clans une brochure publiée Metz, en '1832, chez S. Lamort :

Les Français s'établirent à Hammam-Meskoutine pour la première fois en 1814, et y fondèrent, pour les militaires de l'armée d'Afrique, un établissement thermal dont la direction me fut confiée.
Un séjour de cinq ans, pendant la saison des eaux, m'a permis d'étudier, sous toutes ses faces, cette intéressante localité.

. " Les pages suivantes ne sont que quelques feuillets détachés d'un travail dans lequel ces sources importanles sont plus spécialement considérées sous le point de vue médical.
Nous ne trouvons dans l'antiquité que de vagues indications sur l'existence Hammam-Meskoutine. Les historiens gardent, sur cette localité, le silence le plus absolu. Celte omission a d'autant plus lieu de nous étonner, que l'inspection des lieux démontrent que les Romains y créèrent un vaste établissement dont la prospérité se prolongea pendant une long suite d'années.
Cependant, les anciens itinéraires indiquent sous le nom Aquæ Tibilitanœ, ces thermes dont la position semble parfaitement correspondre à celle l'Hammam-Meskoutine. Je n'hésite donc pas à admettre que ces deux noms, ancien et moderne, indiquent une seule et même localité.

" En effet, la voie romaine qui conduisait de Cirtha (Constantine) Hippo Regius (Bône), d'après l'itinéraire d'Antonin, était marquée par trois stations de longueurs inégales. La première menait de Cirtha dont le nom ancien n'est point connu, répondent parfaitement à cette désignation quoique la distance puisse être un peu plus grande (2).
Tibilis était située sur la route de Cirtha à Carthage (route du Nord), ce qui devait être exact pour la position d'Announa, et le serait beaucoup moins pour Hammam-Berda.

Je ne puis comprendre que le géographe Mamert et son annotateur aient confondu Tibilis avec la position de Khamissa; ce point est éloigné de plus de 60 kilomètres des Aquac Tibilitanœ, soit que celles-ci correspondent à Hammam-Meskoutine, soit qu'on veuille en faire Hammam-Berda.
" Les considérations suivantes viennent encore à l'appui de notre opinion.

"Tibilis est citée par Saint-Augustin (chap. L28). La notice épiscopale de Numidie signale un évêque Simplicius Tibilitanus. Cette ville jouissait donc d'une certaine importance, puisqu'elle possédait un évêque, et en la supposant voisine d'Hammam-Berda, comment aurait-elle disparu sans laisser de traces?
" Enfin, il serait étrange que le nom ancien d'Hammam-Berda fut arrivé jusqu'à nous, malgré le peu d'importance que durent avoir ces thermes, tandis que le nom d'Hammam-Meskoutine, où les romains créèrent un des plus vastes établissements du monde, serait tombé dans l'oubli le plus absolu.

Cette considération, toute logique, n'a-t-elle pas une grande autorité?

En résumé, bien qu'on n'en trouve aucune preuve matérielle, irrécusable, l'existence d'Hammam-Meskoutine sous le nom ancien d'Aquœ Tibilitanœ, me semble aussi bien établie qu'une foule d'autres points incontestés de géographie ancienne.
a: De nombreuses ruines, répandues sur le plateau' thermal et dans ses environs, attestent hautement la domination romaine; ces ruines, étudiées avec soin, semblent se rapporter en trois genres de constructions bien distinctes:
1- Constructions destinées à la défense.
2- Constructions destinées à l'usage des eaux thermales.
3- Habitations.

OUVRAGES DE DEFENSE
- Sur une foule de points des environs, on rencontre les vestiges de postes romains. Ce sont de larges pierres taillées, de grès ou de calcaire, de dimensions variables, entre 0.50 et 1 mètre, disposées encore le plus souvent de manière à montrer la grandeur et la forme de la construction. On en trouve trois ou quatre en suivant l'inclinaison du plateau.

Au voisinage immédiat des sources existent des ruines plus considérables, et qui ont, sans doute, appartenues à un ouvrage de défense.
C'est une sorte de maison allongée, d'une longueur de :33m, de large. L'extérieur de la muraille est de 0m,40. La disposition intérieure comporte un espace long de 23m, avec une citerne au centre, qui pouvait contenir environ quatre-vingts hectolitres d'eau; à chaque extrémité s'élève une tour carrée, dont l'élévation est encore de 5m à l'extérieur. La forme étroite et allongée de cette construction est déterminée par celle d'un rocher sur lequel elle est élevée.
Son usage protecteur devait être de dominer le ravin dans toutes les directions.

Il n'existe, entre les pierres, aucune trace de ciment; c'est une circonstance commune à toutes les ruines qui jonchent le sol de l'ancienne Numidie et qui avaient une semblable destination.
A cent mètres de là, vers l'Est, également au sommet du ravin, on voit encore les restes d'une construction formant un carré parfait de 15.m de côté; ces ruines sont moins bien conservées, mais elles avaient, sans doute, la même destination que les précédentes. Elles sont élevées aussi sur une ceinture de rochers.

Sur la pointe du rocher du Diebel-Ghelha, domine à l'Est toute la contrée, et sur le sommet d'une autre montagne qui occupe au Nord-Ouest une position semblable et domine surtout la vallée supérieure de L'Oued-Bou-Hamdam, on trouve aussi les restes de postes romains, possédant chacun une vaste citerne.
2 THERMES -
Le nombre des bassins que nous avons trouvés est vraiment prodigieux. Je suis assurément loin de la vérité, un disant que plus de quinze cent personnes pouvaient s'y baigner à la fois.
" Les Romains variaient à l'extrême la forme de leurs piscines; nous en avons restauré quatre pour les besoins de notre service, et chacune d'elles affecte une forme particulière, ou plutôt, comme elles communiquaient entre elles, elles formaient un assez vaste système irrégulier et sans aucune symétrie.

J'ai fait déblayer un assez grand nombre de ces bassins enfouis sous le sol à un mètre environ de profondeur, afin de déterminer leurs formes et leurs· dimensions. Il en est de carrés, de longs, de ronds, d'ovales, de formes indéterminées. Quant aux dimensions, c'est plus variable encore; le plus grand de tous, à un kilomètre environ du centre de l'établissement, n'a pas moins de 55 m de longueur, sur 7"1 de largeur à une extrémité et 9m à l'autre. Ce grand bassin, situé sur le penchant du plateau, est adossé, par sa partie supérieure, il une masse considérable de rochers, avec une faible muraille, mais soutenu à sa face inférieure, par un mur de 3m d'épaisseur. Une sorte de banquette règne clans tout le contour de cette piscine, ce que je n'ai rencontré dans aucun autre bassin, non plus que la trace de gradins. Entre ces vastes proportions et celles d'une baignoire ordinaire, on rencontre toutes les grandeurs intermédiaires.
Ces bassins étaient, en général, d'une construction fort solide.

Il est difficile de reconnaitre par quelles eaux s'alimentaient un certain nombre de bassins ; Beaucoup d'entre eux ne sont situés dans la sphère d'action d'aucune des sources qui jaillissent aujourd'hui.
Le grand bassin dont je viens de parler se trouve dans ce cas. C'est une preuve évidente des métamorphoses qu'a dû subir ce terrain depuis les temps de l'occupation romaine.

" Tous ces bassins étaient, sans doute, exposés à l'air libre, car rien n'indique la trace de constructions permanentes destinées à garantir les baigneurs du soleil ou des intempéries de l'air.
Mais les Romains ne bornaient pas aux bains l'usage qu'ils faisaient de ces eaux; des constructions d'un autre ordre, suffisamment conservées, indiquent qu'ils les administraient aussi sous forme de vapeurs.

" Au-devant du petit fort que j'ai décrit plus haut, et au voisinage immédiat des principales sources, on voit encore trois piliers, qui devaient correspondre à trois autres qui ont disparu, converger en un centre commun et se réunir pour former une voûte en arête ; le commencement de l'arête est encore parfaitement indiqué sur deux piliers. Les vapeurs de la source venaient, sans doute, se condenser sous cette voûte. Non loin de là, on voit encore deux arceaux situés l'un au-devant de l'autre, hauts de 3.50m à partir du point où ils quittent le sol, et larges de 6 mètres, Cil pierres de taille, sans maçonnerie, et se supportant par la seule force de la clef. Les deux faces tournées vers l'Ouest sont unies et polies; celles qui regardent l'Est sont, au contraire, inégales el raboteuses ; je ne me rends compte de cette particularité, et ne puis même assigner aucun usage certain à ces deux arceaux, sous lesquels, cependant, coulait l'eau de sources abondantes.

La plus belle construction de ce genre se trouve à la partie la plus déclive du plateau, à l'Est des sources principales ; elle est constituée par l'ensemble de trois chambres voûtées, réunies par une entrée commune, et dans un bon état de conservation. Deux. de ces chambres sont en voûte plein-ceintre, mais celle du milieu offre une belle voûte à arêtes, et ressemble parfaitement à la nef d'une chapelle avec son sanctuaire. Cette disposition m'avait fait soupçonner que ce pouvait être une église; en conséquence, j'avais entrepris des fouilles et le déblai de toute la terre qui l'encombrait; mais, arrivé à la profondeur de 4 mètres
A partir du sommet de la voûte, les ouvriers ont été surpris par l'eau chaude et n'ont pu continuer leurs travaux je l'ai vivement regretté, car j'espérais arriver à quelque découverte archéologique intéressante; mais celle tentative a du moins eu pour résultat de démontrer que ces constructions étaient encore une dépendance de l'établissement thermal; un dépôt assez abondant, le long des parois de la chambre principale, indique suffisamment encore qu'elle était destinée à recevoir l'eau qu'un conduit y amenait des sources supérieures.

Nos fouilles ont mis à découvert des chapiteaux de colonnes d'où partent les arêtes ; mais on ne saurait les rapporter à aucun ordre d'architecture. Nous avons aussi remarqué la trace du ciment hydraulique. La longueur de chacune de ces chambres est d'environ 4 mètres.
( Au voisinage des sources principales, sur un espace carré d'environ 30 mètres, on ,voit de nombreux débris de colonnes de 0, 80 de diamètre; quelques-unes ont encore de 5 à 6 mètres de longueur. De beaux chapiteaux corinthiens les surmontent.
HABITATIONS
A l'Ouest et à deux cents mètres environ des sources, sur le plateau où nous avons construit notre établissement provisoire, se trouvent les ruines des habitations. Il y avait là un village dont une rue est encore indiquée par la pose d'un grand nombre de pierres de taille; la direction était du Nord au Sud. C'est encore aujourd'hui le seul point qu'il me semble convenable de choisir, lorsqu'on voudra fonder à Hammam-Meskoutine un établissement définitif.

Vers l'extrémité et au Sud de cette rue, existait un petit cirque, de forme elliptique, dont les dimensions sont encore indiquées par les vestiges d'une muraille rasée au niveau du sol et pal' une légère excavation de la partie qui constituait l'arène.
({ II existe encore, tout près du bassin de 55 mètres, des murs debout qui appartenaient, sans doute, à une vaste habitation. La construction en est extrêmement solide et parait être contemporaine du bassin. Une belle piscine, bien conservée, est adossée à l'un des côtés de cette ruine.
On rencontre enfin, dispersées ça et là grand nombre de pierres taillées qui ont nécessairement appartenu à des habitations.
D'ailleurs le niveau du sol a été tellement modifié depuis les temps de l'occupation romaine, qu'un grand nombre de trésors archéologiques doivent se trouver enfouis et seront découverts lorsqu'on fera de nouvelles constructions.

". Nous avons trouvé peu de monuments funéraires, ce qui semblerait indiquer une faible population permanente. En restaurant un de nos bassins, on a exhumé un tombeau en briques, qui contenait des ossements, une lampe en terre et un lacrymatoire.
". On a trouvé dans les fondations de notre hôpital quelques médailles impériales romaines; toutes étaient d'un type commun. Aucune n'est antérieure à Alexandre, ni postérieure à Constance II, quoique certainement cette position ait été occupée pendant la restauration byzantine.
A quel âge appartiennent toutes ces constructions ? Ont-elles été élevées à une même époque?

" Evidement ces thermes ont été construits à une époque indéterminée de la puissance romaine, mais antérieurement à Dioclétien, Le style de quelques colonnes indique la période élégante des Antonins,

Il est infiniment probable que plusieurs bassins ont des âges différents ; en effet, il existe entre tous ceux qu'on a découverts de grandes différences sous le rapport de la conservation; d'autre part, il est bien difficile de croire que, pendant plusieurs siècles d'occupation, les sources n'aient point subi de changements dans leur cours, et que cette inconstance n'ait parfois forcé d'abandonner un point pour suivre l'eau dans son nouveau trajet.
" Beaucoup de ces piscines ne pourraient plus être alimentées aujourd'hui, et l'on reconnait à l'examen des lieux où jaillissaient les sources, qu'elles ont dû tarir à des époques différentes.
" Mais il est encore un nombre assez considérable de bassins qui indiquent une même époque, pour que je maintienne ma première assertion, savoir que plus de quinze cents personnes pouvaient s'y baigner à la fois. "
" Enfin, que toutes ces piscines aient été contemporaines ou qu'elles aient appartenu à des époques diverses et successives, le fait n'en est pas moins intéressant pour nous. Il démontre jusqu'ù à l'évidence, ou que l'efficacité des eaux a été reconnue pendant plusieurs siècles, ou qu'elles ont été assez exploitées pendant une longue époque pour qu'on ait dû utiliser le moindre filet de ces sources prodigieusement abondantes. " Je crois les constructions destinées à la défense postérieures aux précédentes. On reconnait, parmi les pierres qui les composent, que plusieurs avaient servi à d'autres usages, et qu'une grande précipitation avait présidé à leur mise en place.
" Ainsi, on rencontre parmi elles, des pierres tumulaires avec les inscriptions renversées. Elles sont mal unies, irrégulièrement placées; il n'existe entre elles aucune trace de ciment.
Tout dans les constructions de cc genre, indique absence d'art et désordre. La muraille de Guelma offre à un haut degré ce caractère d'irrégularité.

Ces travaux sentent la faiblesse et la décadence de l'empire; ils ne doivent pas être antérieurs au général Salomon. Pendant les siècles de prospérité de l'empire, et tant que les Romains furent paisibles possesseurs du sol, protégés par leurs villes immenses et leurs nombreuses colonies, ils ne durent point éprouver le besoin de se fortifier ainsi; la crainte des Barbares put seule les arracher à leur longue sécurité.

" On trouve encore aux environs d'Hammam-Meskoutine quelques traces de voies romaines. L'une était la route de Cirtha à Hippo Regius ; une autre, secondaire, peu indiquée, menait de Tihilis aux Aquœ Tibilital1œ ; une troisième, enfin, dont on ne sait guère que deviner la trace, se dirigeait vers le Nord et communiquait, sans doute, avec Russicada (Stora-Philippeville). "

Site Internet GUELMA-FRANCE