HISTOIRE DE L'AFRIQUE
DE MOH'AMMED-BEN-ABI-EL-RAÏNI et EL-K'AÏROUÀNI
TRADUITE DE L'ARABE PAR
MM. E. PELLISSIER ET RÉMUSAT

        En l'année 40, H'acen-ben-'Ali-ben-Abi-T'âleb était khalife. L'an 45 de l'hégire, Ma'ouïa-ben-Abi-Sefi an envoya Ma'ouïa-ben-Khedidj en Afrique, à la tête d'une armée de dix mille hommes.

        'Abd-Allah-ben?'Omar-ben-el-Ketab, 'Abd-Allah-ben-el-Zouhir-ben-el-'Aouâm, 'Abd-el-Mâlek-ben-Merouân, Iah'ïa-ben Abi-el-H'akem-ben-Abi-el-'Assi, et un grand nombre des plus notables de K'orîch(1) (Tribu célèbre) marchèrent avec lui.

       Ce nouveau général envoya 'Abd-Allah-ben-el-Zouhir investir la place de Souça (Sousse). Ce chef marcha contre cette ville, combattit vaillamment les chrétiens qui l'habitaient, et retourna vers son général après avoir porté le mépris pour les ennemis au point de faire la prière d'El-'Acer(2) ( La prière de quatre heures du soir) en face d'eux, sans s'embarrasser des traits qu'ils lui lançaient.

      'Abd-el-Mâlek-ben-Merouân fut envoyé vers Djeloula, dont il fit le siège, et qu'il emporta d'assaut au bout de très-peu de temps ; il y fi t un très-grand butin, et enleva les enfants, et tout fut partagé entre les croyants.

      Je ne sais si ceci eut lieu en 34 ou en 45 de l'hégire(3) (en 45). Entre Djeloula et K'aïrouân, à vingt-quatre milles de la première de ces deux villes, se trouve un joli endroit appartenant aux Beni-'Obaïd, connu sous le nom de Sardania. Il n'existe pas en Afrique de site plus agréable, et où l'air soit plus pur; il y a beaucoup d'arbres fruitiers, de cannes à sucre, de jasmins et surtout de rosiers. Ben-Nadj a écrit que, dans la saison, on en exportait pour K'aïrouân quarante charges de roses par jour. Néanmoins Ben-'Adidj envoya une flotte de deux cents voiles avec des troupes en Sakalia(1) Sardaigne)=. Cette expédition ne dura qu'un mois et produisit un riche butin, dont la cinquième partie fut envoyée au khalife. Benzert(2)(Bizerte) fut pris dans l'année 41 de l'hégire. 'Abdel-Mâlek-ben-Merouân était à la tête des troupes qui s'en emparèrent. En allant à cette expédition, il rencontra une femme 'adjem(3) (Romaine) qui l'invita à se reposer chez elle, et qui le reçut parfaitement bien. Ce chef conserva un si profond souvenir de son hospitalité, que, lorsque plus tard il fut parvenu au khalifat, il écrivit à celui qui le représentait en Afrique, d'avoir pour elle et pour sa famille les plus grands égards. Benzert (Bizerte) est d'architecture ancienne ; c'est une très-jolie ville, située au bord de la mer. On peut lui appliquer ce que dit le Koran : " Les gens de Temoud(4) qui ont transporté la roche dans la vallée.

      " Informez-vous de la ville qui est près du rivage de la mer. " J'ai entendu dire qu'un Juif avait jadis commandé à Benzert. Plus tard, lorsque cette ville eut été réduite sous le joug, les habitants des environs, pour la punir de l'insolence qu'elle avait montrée au temps de sa prospérité, choisirent le samedi pour jour de marché, afin que les citadins ne pussent y faire leurs approvisionnements.

      Dieu sait si cela est vrai. Ma'ouïa-ben-Khedidj envoya Rouifa-ben-Ta?bet-el-Ensaïri à Djerba(1). Ce Rouifa était alors gouverneur de Tripoli. Quant à Djerba, c'est une île près de K'âbes (Gabes), contenant beaucoup de jardins et d'oliviers.

     Rouifa s'en rendit maître en 46. Là se bornèrent les exploits de Ma'ouïa-ben Khedidj. Ce général retourna en Égypte, dont il fut nommé gouverneur.

    'Ok'ba-ben-Nafi h-el-Fahri le remplaça en Afrique, où il arriva à la tête de dix mille combattants. Ce dernier combattit les chrétiens et les Berbères partout où il les rencontra, et en fit un grand carnage. On dit ailleurs par quel motif il fonda K'aïrouân(2), où il mit une forte garnison. Il y fit construire la grande mosquée, où il fit le premier la prière.

    Ce qu'il y eut de plus extraordinaire dans cet homme, c'est que Dieu exauça toujours ses vœux, comme on le verra plus tard. En 51 de l'hégire, Ma'ouïa-ben-Abi-Sefi an le rappela et le fi t remplacer, en Afrique, par Muslimat-ben-Moklid. Celui-ci, ayant été aussi nommé gouverneur d'une partie de l'Égypte, se fi t représenter en Afrique par un de ses officiers nommé Dinar-Abi?el-M'adjer.

       Ce nouveau général affecta de prendre en tout le contre-pied de ce qu'avait fait 'Ok'ba ; il détruisit même K'aïrouân, et bâtit une nouvelle ville qu'il appela Ti-K'aïrouân, où il força les habitants de l'ancienne de venir demeurer.

      'Ok'ba fut très sensible à ce procédé, et, dans sa colère, il demanda à Dieu de faire tomber un jour El-M'adjer en son pouvoir. Sous le gouvernement de El-M'adjer, la pres qu'île de Charik(1) (presqu'île du cap Bon) fut soumise. Cette contrée, bien connue de notre temps, contient actuellement beaucoup de villages habités par les Andalous, tels que Selîmân, Turki et autres. Il existe des eaux thermales, qu'on appelle H'ammâm-el-Lif, et un arc de triomphe connu sous le nom de Bâb-el-Djezîra (la porte de l'île). Le pays de Charik est situé entre Souça et Tunis; il est fertile, et, à l'époque où les musulmans en firent la conquête, il était couvert de villes et de maisons de campagne. Charik-el-'Absi en fut le gouverneur, et c'est de lui qu'il a pris son nom. Ce fut H'anach ben-'Abd-Allah-es-Senâni que El-M'adjer chargea d'en faire la conquête. Ce chef y fi t un riche butin et y tua beaucoup d'ennemis. Pendant ces événements, 'Ok'ba se rendit auprès du khalife pour se plaindre de El-M'adjer, dont la conduite en Afrique l'avait si fort irrité. Le khalife recueillit ses plaintes et lui promit de le renvoyer bientôt lui-même en Afrique. La mort l'empêcha d'exécuter sa promesse ; son fils et son successeur, Iezid, s'en acquitta.'Ok'ba, nommé de nouveau gouverneur de l'Afrique,en 62, fi t arrêter et mettre aux fers El-M'adjer. C'est ainsi que son vœu fut exaucé. Il détruisit la nouvelle ville que son prédécesseur avait élevée, rétablit K'aï?rouân et y réinstalla les anciens habitants. Il fi t ensuite de grands préparatifs de guerre. Lorsque tout fut prêt,il établit à K'aïrouân, pour y commander à sa place pendant son absence, Zouhir-ben-Kis-el-Beloui ; et,s'étant mis à la tête d'une nombreuse armée, il se porta sur Bagaï, au pied des montagnes d'Aourês (Aurès).

      Une grande multitude de Romains et de Berbères s'étaient réfugiés dans cette contrée ; 'Ok'ba leur livra bataille, les vainquit, et fit sur eux un immense butin en chevaux de toute beauté.

      L'ennemi, battu et épouvanté, s'enferma dans les places fortes.'Ok'ba s'éloigna ensuite de Bagaï et se dirigea sur Samis(1). C'était une des villes les plus considérables des Romains, à deux journées de marche de Constantine. On récolte, dans ses environs, des figues, des raisins, des noix et des pêches.

      Arrivé près de cette ville,'Ok'ba rencontra l'ennemi. La bataille fut sanglante, et les chrétiens vaincus cherchèrent un refuge derrière leurs fortifications.

       Ok'ba, lors de son premier commandement, s'était emparé de R'dâmes, en l'an 42 de l'hégire. Une partie des habitants furent tués et les autres réduits en servitude.

      Dans sa marche rapide, il soumit le pays des nègres et les peuplades berbères. Il conquit Fezzân, Ouâdân , K'afs'a et Kastilia(1) ; ces villes avaient fait précédemment une première soumission, mais, depuis, elles s'étaient révoltées, et il les remit sous le joug.

     Il prit aussi Nef'tih(2), Tak'ious, K'âbes et H'amma. Il ne fit la paix avec le chef de Fezzân, qui était venu à sa rencontre, qu'au prix de trois cents esclaves noirs qui lui furent livrés. Ce fut dans cette expédition que, pressé par la soif, il réclama l'assistance divine qui ne lui fit pas défaut, car son cheval, en frappant du pied, fit jaillir une source, qui prit le nom d'Aïn-el-Fers, quelle porte encore aujourd'hui.

     Il assiégea les gens de Konara ; mais, voyant qu'il ne pouvait vaincre leur résistance, il feignit de s'éloigner; puis, revenant brusquement sur ses pas, il les battit et enleva leurs femmes et leurs enfants.
    Il revint ensuite à Zouîla ; de là il passa à Ma'skar où il se reposa quelques mois, puis il se dirigea sur K'afs'a (Gafsa)et Kastilia.

On dit que les remparts de K'afs'a ont été construits par les serviteurs de Nemrod. 'Ok'ba se porta ensuite vers l'Occident, et se rendit maître des villes de Sebta et de Tanger. Sebta est une ville maritime qui était alors commandée par 'Aliân, lequel aida T'arik' à faire la conquête de l'Andalousie. Elle est très ancienne; elle se trouve aujourd'hui entre les mains des infidèles(1).

Que Dieu permette qu'elle rentre sous la domination musulmane ! 'Ok'ba fit la paix avec 'Aliân et le laissa gouverner la ville. Il se porta ensuite sur Tanger, surnommée la Blanche ; c'était la maison royale des rois d'Occident; il s'en empara, et massacra ou fit prisonniers ceux qui voulurent la défendre.

Ces rois, dont il vient d'être question, étaient si puissants, que l'un d'eux, assure-t-on, a eu une armée qui, lorsqu'elle était en bataille, présentait un front de trente milles. Tanger est tout à fait à l'Occident de l'Afrique ; elle est à mille milles de K'aïrouân.

Les infidèles l'occupent maintenant, et ce sont les troubles et les guerres civiles de l'empire du Maroc qui en ont été la cause. Il en a été de même d'El-'Araïch, de Ma'môra, deBridja, d'Oran et des autres places de l'Occident qui sont tombées entre les mains des chrétiens. Mais ce ne fut qu'après l'an 1000 de l'hégire que les infidèles en prirent possession. 'Ok'ba marcha de là vers Sousse, la plus rapprochée de l'Est, puis vers Sous qui en est la plus éloignée. La première de ces villes est entre Tanger et Tadjera, à vingt journées de marche de celle-ci ; ses habitants cultivent l'orge et le blé; ils sont vêtus de tissus de laine, et la plupart sont pasteurs. Le pays est tellement dépourvu de bois qu'on n'y voit pas un seul arbre. L'autre Sous est entre T'adjera et Turfl a, à deux mois de marche de chacune de ces deux villes. Au delà de Turfl a le pays est inhabité, si ce n'est au delà de la mer de sable. 'Ok'ba s'empara de Sous et y fi t beaucoup de prisonniers. Il prit ensuite Aïgla, d'où il ramena de si belles captives que plusieurs d'entre elles furent vendues mille dinars et plus. On ne fi t jamais un si riche butin. La superbe ville de Dra'a, à travers laquelle coule une rivière, tomba aussi en son pouvoir. Cette ville était si grande et si peuplée qu'il s'y tenait sept marchés, un pour chaque jour de la semaine. 'Ok'ba se rendit également maître de Nefis, place forte, où un grand nombre de Romains et de Berbères s'étaient retirés. Ce ne fut qu'après un long siège qu'il pénétra dans la ville, où il fi t un très-grand butin. Poursuivant le cours de ses conquêtes, il atteignit les Semtourna dans le désert. Ceux-ci s'enfuirent à son approche et lui livrèrent passage. Il arriva alors à l'Océan. On raconte que, parvenu sur le rivage de cette vaste mer, il poussa son cheval dans les flots en criant " Salut ! " Les personnes de sa suite, étonnées, lui demandèrent qui il saluait. " Je salue, dit-il, les sujets d'Iounès(1) ; sans la mer, je pourrais vous les faire voir. " Puis, s'adressant à Dieu, il s'écria :
" Vous connaissez, ô mon Dieu, la pureté de mes intentions ; je vous supplie de m'accorder la grâce qu'avait sollicitée de vous Alexandre le Grand, afin que je puisse amener tous les hommes à vous adorer. " Il fit alors ses dispositions pour le retour.

Il semblait n'avoir aucun ennemi à redouter; tous les peuples étaient soumis ou fuyaient à son approche. Il arriva à Tubina(2), où commandait K'oucila. Là, il quitta l'armée, et prit les devants avec une faible escorte. Il arriva ainsi à Bâdes, puis devant Tehouda ; mais, à son grand étonnement, il vit les portes de cette ville se fermer devant lui, et s'entendit adresser des injures par la populace accourue sur les remparts.

Ce fut en vain qu'il pria ces hommes égarés de revenir à de meilleurs sentiments ils ne tinrent aucun compte de ses paroles car El-Meh'adjer lui-même, avait donné ordre qu'on l'arrêtât ; mais il était trop tard.

K'oucila ( kouceila berbère chrétien), qui avait ses intelligences avec les habitants de Tehouda, gagna cette ville et y organisa la révolte déjà préparée par les Romains et les Berbères qui l'habitaient.,

'O'kba, devant qui tout avait plié jusqu'alors, prit la résolution d'attaquer Tehouda, avec sa seule escorte. Il descendit de cheval, fit sa prière, et engagea El-Meh'adjer à aller prendre le commandement de l'armée, étant résolu, quant à lui, de soumettre Tehouda ou de mourir.

El-Meh'adjer refusa, préférant la gloire Berbères. Cet événement embrasa l'Afrique d'une guerre générale.

K'oucila, après la victoire, marcha sur K'aïrouân. Le bruit de sa marche parvint bientôt aux oreilles de Zouhir-ben-Kis, lieutenant d'Ok'ba dans cette ville. Il tenta de réunir des forces pour le combattre, mais personne ne répondit à sa voix.

Koucila ( berbère chrétien) arriva devant K'aïrouân, avec une armée de Romains et de Berbères. Les habitants valides s'enfuirent, et il n'y trouva que des vieillards et des enfants auxquels il donna l'aman(1).Zouhir se réfugia avec les siens à Barka; il y demeura jusqu'à la mort d'Iezid-ben-Ma'ouïa-ben-Abi-Sefi an. Le plus jeune fils de ce khalife lui succéda, et mourut peu de temps après. Les suffrages se portèrent alors sur Merouân-ben-el-H'akem. Ce nouveau khalife régna peu de temps ; il mourut en 56. 'Abd-el-Mâlekben-Merouân, son fils, lui succéda. Lorsque ce monarque fut affermi sur le trône, on le pria de jeter les yeux sur l'Afrique et de travailler à mettre fin à la guerre qui l'affligeait, en détruisant la puissance de K'oucila. " Je ne vois, répondit le khalife, que Zouhir à qui cette mission puisse être confiée. C'est un homme pieux, qui a servi sous 'Ok'ba et qui connaît le pays. " Ces motifs le firent nommer. Le khalife lui donna des troupes, de l'argent, et il partit pour l'Afrique avec une nombreuse armée, en 57 ; d'autres disent en 69. Lorsque K'oucila eut connaissance de son arrivée, il quitta K'aïrouân et alla camper à Meins. Ce mouvement de retraite fut connu de Zouhir, qui ne s'arrêta que trois jours à K'aïrouan. Le quatrième, il arriva près de Meins ; il y campa et passa la nuit en vue de l'armée ennemie. La bataille se livra le lendemain, après la prière. K'oucila fut vaincu et tué. Le champ de bataille fut couvert de cadavres berbères.

Les Arabes se mirent à la poursuite des fuyards et les égorgèrent comme des moutons. Après avoir fait trembler les Africains, qui se renfermèrent dans leurs places fortes, Zouhir retourna à K'airouân. Quelques historiens prétendent que ce fut ce général qui prit Tunis ; d'autres assurent que ce fut No'mân. J'ai discuté ces diverses opinions, dans le premier livre de cet ouvrage. On dit aussi que, lorsque Zouhir fut investi du gouvernement de l'Afrique, 'Abd-el-'Aziz-ben-Merouân était émir en Égypte. Il y avait été placé par son frère 'Abd-el-Mâlek. Quoiqu'il en soit, Zouhir ne tarda pas à reconnaître combien était lourd le fardeau dont il était chargé. Il craignit que son cœur ne se corrompît au sein de la puissance et de l'abondance dont il jouissait en Afrique. C'était un homme pieux et philosophe. Il résolut donc de se démettre du commandement, et se dirigea sur Barka.

Arrivé à la hauteur de cette ville, il ordonna à l'armée de poursuivre son chemin vers l'Égypte. Quant à lui, il prit avec une faible escorte le rivage de la mer, pour se rendre à Barka. Il rencontra, dans le trajet, une troupe de chrétiens qui emmenaient des musulmans en captivité. Il ne pouvait se dispenser d'aller à leur secours. Il chargea donc les chrétiens, mais périt, avec tout son monde, sous le sabre des infi dèles(1). Lorsque cette triste nouvelle parvint à 'Abd-el-Mâlek-ben-Merouân il en fut très-affecté. Il y avait une ressemblance frappante entre la fin tragique de Zouhir et celle du malheureux 'Ok'ba.

Les musulmans non moins affligé prièrent de nouveau le khalife d'aviser à ce qu'il y avait à faire en Afrique. Celui-ci se décida à y envoyer H'acen-ben-No'mân, qui était en Égypte, à la tente d'une puissante armée. Il lui écrivit à cet effet, lui promettant d'ouvrir les trésors de l'état pour donner, à lui et à ceux qui voudraient le suivre, toutes les richesses qu'ils désireraient. H'acen passa en Afrique avec une armée de quarante mille hommes. On n'avait jamais vu, avant lui, un pareil déploiement de forces. C'était en 76 ou 77 de l'hégire. Arrivé à K'aïrouân, H'acen demanda quel était le chef ennemi le plus considérable. On lui répondit qu'il n'y en avait pas de plus puissant que celui qui commandait à Carthage.

Carthage était une superbe ville dont les flots de la mer baignaient les remparts. Le plus beau monument qu'elle renfermait était le Dâr-el-Mel'ab (le théâtre); il s'élevait par étages et chaque étage était soutenu par des colonnes. On voyait sculptés sur les murs toutes sortes d'animaux, ainsi que les diverses professions ; on y voyait aussi les vents personnifiés, tels que le Seb'a et le Debour : le premier avait une figure riante, et le second une figure sévère. Cette ville contenait une si grande quantité de marbre que, quand même toutes les populations de l'Afrique .se seraient réunies pour l'enlever, elles n'auraient pu en venir à bout. Aujourd'hui il n'en reste pas même de vestige. Ben-Chebbat a indiqué, dans ses écrits, la manière dont il faut prononcer le nom de cette ville. Elle était le siège des rois d'Afrique. Carthage était à douze milles de Tunis et à cent de K'aïrouân. Je me répète ici pour bien faire connaître sa position. H'acen-ben-No'rnân y dirigea un corps de cavalerie qui la réduisit aux abois, en coupant les aqueducs. Lorsqu'il s'en fut rendu maître il la détruisit de fond en comble, et en dispersa les habitants. H'acen n'eut d'abord qu'à se louer de la fortune ; tout allait au gré de ses désirs .Ayant entendu dire quel les Romains, aidés par les Berbères, faisaient es rassemblements dans les environs de Barka, il marcha contre eux et les dispersa. Il retourna ensuite à K'aïrouân, où il s'informa de nouveau des chefs ennemis qui lui restaient à vaincre; il apprit que les musulmans avaient un adversaire redoutable dans Kahina, dite Doumia, fille d'Enfak, issue des plus nobles familles berbères qui avaient commandé en Afrique. Cette guerrière habitait alors la montagne d'Aourês. Les Romains et les Berbères reconnaissaient et respectaient son autorité. H'acen marcha contre elle. Kahina (prêtresse juive(, ne voulant pas lui laisser l'initiative de l'attaque, se porta à sa rencontre à la tête d'une puissante armée de Romains et de Berbères. On ne tarda pas à en venir aux mains. H'acen, trahi par le sort, vit périr sous ses yeux une grande quantité d'Arabes, et quatre-vingts seulement furent faits prisonniers.

Il prit la fuite, et fut poursuivi jusqu'au delà des terres de K'âbes (Gabès); il arriva sur celles de Barka, et s'arrêta en un lieu qu'on appelle encore aujourd'hui K's'our-H'acen. J'en ai parlé au deuxième livre de cet ouvrage. Il resta cinq ans consécutifs en cet endroit. Au bout de ce temps, 'Abd-el-Mâlek-ben- Merouân lui écrivit, et lui envoya des troupes et de l'argent ; il retourna alors en Afrique. Kahina, ayant eu connaissance des préparatifs de cette nouvelle invasion, ordonna aux peuples qui lui étaient soumis de ravager les campagnes et les jardins, de couper les arbres, pour que les Arabes, ne trouvant de ressources nulle part, pas même dans les villes, que la guerre avait fait abandonner, ne rencontrassent rien qui pût les attacher à l'Afrique. J'ai déjà dit que ce pays, depuis Tripoli jusqu'à Tanger, offrait un ombrage continuel, tellement il était boisé(1). Kahina (Prétresse juive des monts Aurès) renvoya en même temps aux Arabes tous les prisonniers qu'elle avait faits sur eux dans la dernière bataille, à l'exception d'un seul, K'âled, qu'elle avait adopté et admis au nombre de ses enfants. Bientôt, ayant des pressentiments de sa mort, elle réunit ces derniers, et les engagea à aller implorer la clémence et la protection du général arabe. "Je sais, leur dit-elle, que ma fin approche. Lorsque je regarde l'Orient, j'éprouve à la tête des battements violents qui m'en avertissent." Ses enfants se conformèrent à ses intentions. Cependant H'acen s'avançait à grandes journées, et les deux armées furent bientôt aux prises. La bataille fut si terrible que l'on aurait dit que la mort allait faucher tous les combattants. Kahina vaincue prit la fuite. H'acen la poursuivit et la tua dans un endroit qu'on appelle encore Bîr-Kahina (le puits de Kahina ) ; d'autres disent près de Tabraka. Sa tête fut envoyée à 'Abd-el-Mâlek. Ceux de ses enfants qui s'étaient faits musulmans furent mis chacun à la tête de douze mille Berbères, et on les envoya vers l'Occident pour y faire la guerre au nom de Dieu ! C'est-à-dire en Espagne, où les Arabes pénétrèrent peu de temps après.

Il faut remarquer ici la politique habile des Arabes, qui, en employant à des guerres lointaines la turbulence des Berbères, surent étendre leurs conquêtes en même temps qu'ils consolidaient leur domination en Afrique. Ca tranquillité paraissant rétablie, le gouverneur retourna à K'aïrouân en l'an 84. Ce fut alors qu'il soumit au kharadj(2) les Romains et les Berbères. Quelques personnes disent que ce fut Zouhir. La paix régnant en Afrique, H'acen jura de se démettre de son commandement, et il tint son serment. Le khalife accepta, malgré lui, sa démission, et lui donna pour successeur Mouça-ben-Noçeir-el-K'orîchi.

Celui-ci arriva en Afrique, en 88, alors que le pays était de nouveau agité par les intrigues des chefs berbères. A son approche, les mutins se retirèrent vers l'Ouest ; il les poursuivit jusqu'à Sous, la plus près de l'Est, en tuant ou faisant prisonniers ceux qu'il pouvait atteindre. Enfin, fatigués de la guerre, les Berbères demandèrent et obtinrent la paix. Mouça leur donna un chef de son choix ; il installa à Tanger, en qualité de gouverneur, T'arik'-ben-Zïad-Moulad, à qui il donna dix-sept mille cavaliers arabes et berbères. Ces dispositions prises, il retourna vers l'Est, et soumit les pays de Medjâna et de Zar'ouân, couverts de villages habités par d'autres qui prit Tunis. C'est l'opinion de Ben-Chebbat, qui a copié Baladri. El-Bekri pense que ce fut H'acen qui s'empara de cette ville, et Ben-Chebbat, dans un autre passage de son livre, dit que Tunis a peut-être été prise deux fois. On doit se rappeler ce que j'ai dit précédemment des travaux de H'acen pour faire arriver la mer à Tunis, et des Cophtes que Merouân lui envoya. Berbères ; il fi t sur ceux-ci dix mille prisonniers qu'il envoya à K'aïrouân : ce furent les premiers qui parurent dans cette ville. On dit qu'Içer-ben-Arta avait soumis la Medjâna avant ce général. On a prétendu que Mouça avait été envoyé en Afrique par le père du khalife Abd-el-Mâlek en 78, et qu'il y resta jusqu'au règne d'Oulid. Mouça fit aussi des courses sur les terres des Houâra, Zenata et Senhadja.

Ses conquêtes, qui se succédaient avec tant de rapidité, lui acquirent la bienveillance du khalife. Selon quelques auteurs, ce fut lui qui fi t arriver la mer près de Tunis, en lui ouvrant un passage par les basses terres, établit l'arsenal de cette ville et y fi t construire cent navires de guerre.

Son fils Merouân, envoyé à Sous, la plus avancée vers l'Occident, avec cinq mille cavaliers, s'y couvrit de gloire, et en rapporta de grandes richesses ; il pénétra jusqu'à l'Océan, et revint avec quarante mille captifs.

Il serait trop long de détailler ici le reste du butin immense qui provint de cette expédition.

Dans l'année 91 de l'hégire, T'arik' fut envoyé en Espagne, et débarqua dans le lieu qui, depuis, a porté et porte encore son nom. T'arik' était, à cette époque, gouverneur de Tanger. 'Aliân, un des grands de Tanger, détermina Mouça à entreprendre la conquête de l'Espagne.

Ayant eu à se plaindre de Zérik, roi de ce pays, il se rendit à K'aïrouân auprès de Mouça, et lui fi t connaître combien il lui serait facile de s'emparer de cette contrée. Mouça s'empressa alors d'envoyer T'arik' en Espagne : celui-ci débarqua au pied de la montagne appelée aujourd'hui Djebel-T'arik' (Gibraltar). 'Aliân lui fut d'un grand secours(1). H était alors commandant de l'île Verte(1), qui était une dépendance de Tanger. Les détails de cette expédition nous conduiraient trop loin. Nous renvoyons ceux qui voudraient les connaître aux ouvrages de Ben-Karda?bou-T'abari(2), Sah'eb-el-Mektacer, et autres auteurs qui ont écrit sur cette matière, et sur la fidélité desquels on peut compter.Zérik(3), roi d'Espagne, informé de la descente de T'arik' à Gibraltar, rassembla son armée et se porta à la rencontre des Arabes. Les deux armées se battirent avec acharnement pendant huit jours consécutifs, et, à la fi n, la victoire resta aux musulmans. Les infidèles prirent la fuite. Cependant leur nombre était considérable, tandis que T'arik' n'avait sous ses ordres que douze mille hommes. T'arik' soumit successivement lesvilles d'Achebilia(4), Carmouna(5), Chedouna(6), Mourour, Stadja(7), Cordoba(8), 4 Séville. 5 Carmona. 6 Sidonia. 7 Ecija. 8 Cordoue Telitla(, Badja, Marda(2), Sarkosta(3), 1 Tolède.2 Merida, nombre d'autres.

Le butin qu'il y fit fut si considérable, que lorsqu'un cheval ou une mule boitait, on pouvait être sûr qu'il s'était logé dans son sabot un morceau d'or ou d'argent, ou une pierre précieuse.

Mouça, frappé par de si brillants succès, voulut prendre sa part de la gloire dont se couvrait son lieutenant. Il laissa son fils 'Abd-Allah en Afrique, et passa en Espagne à la tête de dix mille cavaliers. Il prit une tout autre direction que celle qu'avait suivie T'arik', soumit un grand nombre de villes, de Telitla à Djelalka, et pénétra dans l'intérieur des terres, jusqu'à un mois de marche de Cordoba et de Kessa. Enfin, après une campagne de vingt mois, il quitta l'Europe et revint en Afrique. Il écrivit au khalife une lettre qui commençait ainsi : " Prince des croyants, ce n'est pas une conquête ordinaire que je viens de faire; c'est une image de la fi n du monde que j'ai eue devant les yeux(5). II partit ensuite pour se rendre auprès du khalife, lui offrant en présent treize coffres pleins d'or, d'argent, de perles, et des objets les plus précieux, la fameuse Table de Salomon, et trente mille prisonniers de familles nobles. Ce fut en 94 qu'il revint en Afrique, après avoir laissé son fils 'Abd-el-'Aziz en Espagne. Il laissa son second fils 'Abd-Allah en Afrique, et arriva en Égypte en 95 ; de là il se dirigea sur Damas. Il trouva El-Oulid-ben-'Abd-el-Mâlek déjà atteint de la maladie dont il mourut. Selîmân, frère du khalife, et qui devait être son successeur, invita Mouça à s'abstenir de se présenter au malade, voulant avoir lui?même les richesses qu'il lui apportait ; mais Mouça ne l'écouta pas et fi t sa visite. Cette démarche imprudente fut la cause de sa perte. Le khalife mourut et Selîmân lui succéda. Le premier acte de ce prince fut de forcer le vainqueur de l'Espagne à lui payer 200,000 dinars.

Le nouveau khalife et Mouça firent ensuite le pèlerinage de la Mecque. Ce dernier mourut en chemin, de misère et de chagrin, à Teksala. Louange à Dieu, qui élève ou abaisse les hommes à son gré!

Mouça, qui avait conquis la moitié du monde habité, qui avait acquis tant de richesses, mourut pauvre, demandant l'aumône aux passants, après avoir été abandonné du dernier de ses serviteurs. Accablé d'opprobre et de misère, il demanda la mort, et Dieu la lui envoya. Je ne suis entré dans ces détails sur la mort de Mouça que pour donner à mes contemporains, qui lisent peu, un exemple frappant des vicissitudes humaines(1).

Ainsi, on le voit, l'Afrique a été de tout temps le théâtre de grands événements. Ce continent fut soumis par les généraux arabes, qui fixèrent à K'aïrouân le siège de leur gouvernement. Plus tard, en 300 environ, ils conquirent la Sakalia, comme nous le verrons. Mouça, qui était un des Teba'ïn, avait vu les Sah'aba. C'était un homme sage, généreux et plein de courage. Ben-el-Khalk'ân(2), qui a copié Seit-ben-S'ad, dit que jamais les armées qu'il commanda ne battirent en retraite, et que le cinquième du butin qu'il fit en Afrique et qu'il envoya au khalife, se monta à soixante mille têtes(3). Son fils Abd-Allah en fournit cent mille, et Merouân, un autre de ses fils, cent autres mille. El-S'ad'fi (4) assure que jamais les musulmans ne firent, ni depuis, ni avant, un pareil butin. Lorsque Mouça partit pour l'Orient, on portait dans ses bagages vingt-sept couronnes enrichies de pierres précieuses, provenant des princes d'Espagne. Il avait trente mille esclaves à sa suite. Quelques écrivains prétendent que ce fut le khalife Oulid-ben-'Abd? el-Mâlek qui persécuta Mouça, et qu'entre autres tourments qu'il lui fit souffrir, il l'exposa, pendant toute une journée, à un soleil ardent, tellement qu'il tomba évanoui. La vérité est que ce fut Selîmân qui le perdit, et qui fut cause de sa mort. Son pèlerinage à la Mecque eut lieu en 97 ou 99 ; il mourut en chemin, à Ouled-el-Kora. Selon El-Msa'oud(1), il commanda en Afrique seize ans, et mourut dans la soixante et treizième année de son âge. Ben-el-Khalk'ân et d'autres auteurs ont longuement parlé de lui. Ce fut en 96 que Selîmân-ben-'Abd-et-Mâlek parvint au khalifat. Il rappela d'Espagne 'Abd-el?'Aziz-ben-Mouça-ben-Noceir(2). Quelques auteurs prétendent que cet 'Abd-el-'Aziz était frère et non fils de Mouça. Il fut remplacé en Espagne par Es-Semh? ben-Mâlek. 'Abd-Allah-ben-Keriz(3) fut envoyé en Afrique, et y resta jusqu'au règne d'Omar-ben-'Abd?el-'Aziz ; c'est lui-même qui le raconte. Il dit aussi que,durant son commandement, il se plaignit au khalife des reptiles et des insectes venimeux et incommodes qui fourmillaient en Afrique, et que celui-ci lui répondit de prendre son mal en patience, en bon musulman, et d'invoquer Dieu, à l'entrée de la nuit, pour être préservé des piqûres dangereuses. En l'an 100 de l'hégire, tout le pays de Barka à Sous était soumis. Les Romains et les Berbères n'osaient plus rien entreprendre : les uns avaient embrassé l'islamisme, les autres payaient l'impôt(1). Il n'en était point de même avant cette époque ; alors les évêques d'Alexandrie envoyaient leurs prêtres aux chrétiens d'Afrique pour les soulever(2). Dieu en a purgé cette contrée; que son nom soit béni !

On a dû remarquer que les gouverneurs résidaient à K'aïrouân, et qu'ils nommaient à tous les emplois dépendants de leur commandement. 'Abd?Allah-ben-Keriz, qui était la créature de Selimân, fuit rappelé par 'Omar-ben-'Abd-el-'Aziz, et remplacé par Moh'ammed-ben-Zaïd-el-Ansâri. A la même époque, H'odaifa-ben-el-Okras passa en Espagne. . Il prit une tout autre direction que celle qu'avait suivie T'arik', soumit un grand nombre de villes, de Telitla à Djelalka, et pénétra dans l'intérieur des terres, jusqu'à un mois de marche de Cordoba et de Kessa. Enfin, après une campagne de vingt mois, il quitta l'Europe et revint en Afrique. Il écrivit au khalife une lettre qui commençait ainsi : " Prince des croyants, ce n'est pas une conquête ordinaire que je viens de faire; c'est une image de la fi n du monde que j'ai eue devant les yeux(5). II partit ensuite pour se rendre auprès du khalife, lui offrant en présent treize coffres pleins d'or, d'argent, de perles, et des objets les plus précieux, la fameuse Table de Salomon, et trente mille prisonniers de familles nobles. Ce fut en 94 qu'il revint en Afrique, après avoir laissé son fils 'Abd-el-'Aziz en Espagne. Il laissa son second fils 'Abd-Allah en Afrique, et arriva en Égypte en 95 ; de là il se dirigea sur Damas. Il trouva El-Oulid-ben-'Abd-el-Mâlek déjà atteint de la maladie dont il mourut. Selîmân, frère du khalife, et qui devait être son successeur, invita Mouça à s'abstenir de se présenter au malade, voulant avoir lui-même les richesses qu'il lui apportait ; mais Mouça ne l'écouta pas et fi t sa visite. Cette démarche imprudente fut la cause de sa perte. Le khalife mourut et Selîmân lui succéda.

Le premier acte de ce prince fut de forcer le vainqueur de l'Espagne à lui payer 200,000 dinars. Le nouveau khalife et Mouça firent ensuite le pèlerinage de la Mecque. Ce dernier mourut en chemin, de misère et de chagrin, à Teksala.

Louange à Dieu, qui élève ou abaisse les hommes

A son gré! Mouça, qui avait conquis la moitié du monde habité, qui avait acquis tant de richesses, mourut pauvre, demandant l'aumône aux passants, après avoir été abandonné du dernier de ses serviteurs. Accablé d'opprobre et de misère, il demanda la mort, et Dieu la lui envoya. Je ne suis entré dans ces détails sur la mort de Mouça que pour donner à mes contemporains, qui lisent peu, un exemple frappant des vicissitudes humaines(1).

Ainsi, on le voit, l'Afrique a été de tout temps le théâtre de grands événements. Ce continent fut soumis par les généraux arabes, qui fixèrent à K'aïrouân le siège de leur gouvernement. Plus tard, en 300 environ, ils conquirent la Sakalia, comme nous le verrons. Mouça, qui était un des Teba'ïn, avait vu les Sah'aba. C'était un homme sage, généreux et plein de courage. Ben-el-Khalk'ân (2), qui a copié Seit-ben S'ad, dit que jamais les armées qu'il commanda ne battirent en retraite, et que le cinquième du butin qu'il fit en Afrique et qu'il envoya au khalife, se monta à soixante mille têtes(3). Son fils 'Abd-Allah en fournit cent mille, et Merouân, un autre de ses fils, cent autres mille. El-S'ad'fi (4) assure que jamais les musulmans ne firent, ni depuis, ni avant, un pareil butin.

Lorsque Mouça partit pour l'Orient, on portait dans ses bagages vingt-sept couronnes enrichies de pierres précieuses, provenant des princes d'Espagne. Il avait trente mille esclaves à sa suite. Quelques écrivains prétendent que ce fut le khalife Oulid-ben-'Abdel-Mâlek qui persécuta Mouça, et qu'entre autres tourments qu'il lui fi t souffrir, il l'exposa, pendant toute une journée, à un soleil ardent, tellement qu'il tomba évanoui. La vérité est que ce fut Selîmân qui le perdit, et qui fut cause de sa mort. Son pèlerinage à la Mecque eut lieu en 97 ou 99 ; il mourut en chemin, à Ouled-el-Kora. Selon El-Msa'oud(1), il commanda en Afrique seize ans, et mourut dans la soixante et treizième année de son âge. Ben-el-Khal k'ân et d'autres auteurs ont longuement parlé de lui. Ce fut en 96 que Selîmân-ben-'Abd-et-Mâlek parvint au khalifat. Il rappela d'Espagne 'Abd-el'Aziz-ben-Mouça-ben-Noceir(2). Quelques auteurs prétendent que cet 'Abd-el-'Aziz était frère et non fils de Mouça. Il fut remplacé en Espagne par Es-Semhben-Mâlek. 'Abd-Allah-ben-Keriz(3) fut envoyé en Afrique, et y resta jusqu'au règne d'Omar-ben-'Abdel-'Aziz ; c'est lui-même qui le raconte. Il dit aussi que, durant son commandement, il se plaignit au khalife des reptiles et des insectes venimeux et incommodes qui fourmillaient en Afrique, et que celui-ci lui répondit de prendre son mal en patience, en bon musulman, et d'invoquer Dieu, à l'entrée de la nuit, pour être pré? servé des piqûres dangereuses.

En l'an 100 de l'hégire, tout le pays de Barka à Sous était soumis. Les Romains et les Berbères n'osaient plus rien entreprendre : les uns avaient embrassé l'islamisme, les autres payaient l'impôt(1). Il n'en était point de même avant cette époque ; alors les évêques d'Alexandrie envoyaient leurs prêtres aux chrétiens d'Afrique pour les soulever(2). Dieu en a purgé cette contrée; que son nom soit béni ! On a dû remarquer que les gouverneurs résidaient à K'aïrouân, et qu'ils nommaient à tous les emplois dépendants de leur commandement. 'AbdAllah-ben-Keriz, qui était la créature de Selimân, fuit rappelé par 'Omar-ben-'Abd-el-'Aziz, et remplacé par Moh'ammed-ben-Zaïd-el-Ansâri.

A la même époque, H'odaifa-ben-el-Okras passa en Espagne. Le premier resta en Afrique, jusqu'au règne d'Iezid ben-'Abd-el-Mâlek-ben-Merouân, qui le remplaça par Iezid-ben-Abi-Muslem ; celui-ci, avant cette nomination, avait occupé l'emploi d'ouzir auprès de H'adjadj-ben-Iouçef-ben-T'ak'efi. Le khalife Selîmân avait fait mettre ce général en prison, et il y était resté pendant toute la durée de son règne et de celui d'Omar-ben-'Abd-el-'Aziz. Il n'en sortit que sous celui de Iezid-ben-'Abd-el-Mâlek, qui le nomma gouverneur de l'Afrique. Arrivé dans ce pays, il rencontra son prédécesseur, Moh'ammed ben-Zaïd-el-Ansâri qui en partait. " Dieu soit loué, lui dit-il, de ce qu'il te fait tomber dans mes mains ! mais il ne saurait disposer de toi autrement que je ne l'entends. Si l'ange de la mort voulait prendre mon âme avant que je n'aie mangé cette grappe de raisin (il en tenait en effet une à la main), je l'en empêcherais, car ta mort précédera la mienne. " Il le fit aussitôt arrêter et ordonna qu'on fit les apprêts de son supplice. Mais, comme on allait lui couper la tête, l'imam annonça la prière du soir. Iezid devait y présider en sa qualité de chef suprême, et il abandonna tout pour s'acquitter de ce devoir.
Mais lorsqu'il arriva à la génuflexion, il fut frappé à mort par un individu qui invita en même temps Mohammed à s'en aller en paix. Moh'ammed se retira plein d'admiration pour la puissance de Dieu. Ben-Khalh'ân et Sah'eb-el-Fardji rapportent plus au long cette anecdote. On prétend que cet assassinat était le résultat d'un complot formé contre Iezid, qui avait voulu se conduire, en Afrique, comme il le faisait dans son ancien emploi.

D'autres auteurs disent que ce fut le crime isolé d'un impie. Quoi qu'il en soit, il parait que les principaux habitants de K'aïrouân, en annonçant cet événement au khalife, lui dirent dans leur lettre : " Nous n'avons jamais eu la pensée de braver votre autorité, mais votre lieutenant nous ayant tyrannisés, nous l'avons tué. " Moh'ammed-ben-Zaïd-el-Ansâri remplit le commandement, mais il fut bientôt remplacé par Bachir-ben-Sefouân-el-K'albi, qui envoya en Espagne 'Okba-ben-el-H'edjadj. Bachir resta en Afrique jusqu'en 105. Il partit, à cette époque, pour l'Orient, portant de riches présents pour le khalife Iezid-ben'Abd-el-Mâlek. Chemin faisant, il apprit la mort de ce khalife, et donna les présents qu'il lui destinait à son successeur, H'achem-ben-'Abd-el-Mâlek. Ce nouveau khalife renvoya Bachir en Afrique, où il resta jusqu'en 109, époque de sa mort.

Bachir, avant de mourir, s'était choisi un successeur qui fut sur le point de perdre le pays par sa mauvaise administration. Le khalife le destitua et nomma à sa place 'Obeïda-ben-'Abd-er-Rah'mân, dans le mois de safar 110. Arrivé en Afrique, ce gouverneur fi t embarquer El-Mustenir-ben-el-H'art avec des troupes, et renvoya faire une excursion en Sakalia. La flotte fut assaillie par une violente tempête, et tous les bâtiments périrent, à l'exception de celui que montait Mustenir, qui fut jeté à Tripoli. Obeïda, qui attribuait à Mustenir la perte de sa flotte, parce qu'il avait mis de la lenteur dans ses opérations et s'était laissé gagner par la mauvaise saison, ordonna au gouverneur de Tripoli de le lui envoyer chargé de fers. Lorsqu'il fut arrivé à K'aïrouân, 'Obeïda le fit jeter en prison, où il resta jusqu'à la révocation de ce gouverneur, qui fut remplacé par 'Abd-Allah-ben-elH'edjab. Ce dernier lui rendit la liberté et l'envoya à Tunis, ainsi que je l'ai déjà dit dans le premier livre de cet ouvrage. Je reviendrai bientôt sur l'histoire de Mustenir.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE