A M. RENÉ GOBLET PRÉSIDENT DU CONSEIL MINISTRE DE L'INTÉRIEUR ET DES CULTES

       CHER ET ÉMINENT COMPATRIOTE,
       Souffrez que je vous dédie ce modeste ouvrage, destiné à faire connaître et aimer un coin de notre Algérie, mon pays d'adoption, d'adoption, si beau, si riche, si français de cœur et d'âme.
       Votre affectueux et très reconnaissant,
JULES RENARD.


Oran, le 10 mars 1887.

Paris, 24 mai 1887.
MON CHER MONSIEUR RENARD,
Je vous remercie de m'avoir dédié votre nouvel ouvrage. J'accepte bien volontiers ce témoignage de sympathie d'un cœur vaillant et d'un serviteur dévoué de la cause de l'instruction
Avec tous mes vœux pour votre succès, recevez mes meilleurs sentiments.
RENÉ GOBLET,
Député de la Somme.

PRÉFACE
L'autour de ce modeste ouvrage a contracté une dette de reconnaissance envers tous ceux qui ont bien voulu lui faire l'honneur de lui fournir des renseignements, de revoir avec lui les pages qu'on va lire, ou simplement de lui prêter l'appui de leur patronage.

Il tient à déclarer qu'il est profondément touché l'accueil sympathique qu'il a rencontré à toutes les portes où il a frappé. Son but, on le sait, est do faire connaître et aimer l'Algérie plus en relief que lui, peuvent se charger de la mission d'écrire sur ce pays pour les grandes personnes. Lui, plus humble, veut se borner à s'adresser aux enfants. C'est donc aux enfants que ce volume est destiné, aux enfants de cette colonie aussi bien qu'à ceux de la métropole.

L'auteur, on le verra de reste, n'est pas un savant. Il est tout au plus un homme de bonne volonté qui cherche à faire œuvre de vulgarisation restant aussi exact que possible. Pour écrire ce petit livre, il a eu recours à de nombreux travaux, notamment à l'œuvre magistrale Reclus et au précieux Itinéraire Piesse.

Les paroles qu'il attribue à l'émir ou à d'autres personnages musulmans ne sont nullement de son invention. Il les a empruntées presque textuellement à l'intéressant ouvrage intitulé Abd-el-Kader, par Bellemaro.
Pour ce qui concerne la glorieuse affaire de Sidi-Brahim, il a surtout consulté la remarquable du capitaine Guénard, aujourd'hui au prytanée militaire de la Flèche. La scène de la soumission d'Abd-elKader en partie racontée d'après le saisissant récit du docteur Verdalle.

Bref, à part les pages qui ont seulement pour objet de délasser l'esprit du lecteur, ce livre constitue un recueil dénotions exactes sur l'histoire et la géographie du département
Cela dit, que tous ceux qui ont eu la bonté d'aider l'auteur dans sa tâche ou qui, par leur bienveillance, ont contribué à rendre cette tâche plus agréable et plus douce, veuillent bien lui permettre de leur offrir ici l'hommage de ses meilleurs sentiments de gratitude et l'assurance qu'il ne négligera rien pour se rendre de moins en moins indigne des marques d'intérêt et d'estime ont daigné lui accorder.
JULES RENARD.

Paris, le 10 septembre 1887,
LES ÉTAPES DANS LA PROVINCE D'ORAN

Au cours de l'année scolaire 1885-1886, mon père m'avait promis que, si je passais avec succès l'examen certificat d'études, il me ferait faire un petit voyage de vacances à travers notre département.

Vous devez penser combien cette perspective me souriait et comme l'espoir de visiter Oran, Tlemcen et les autres localités sur lesquelles je n'avais que des notions sommaires, me donna de force et d'ardeur le travail. Aussi, quand arriva le jour de l'examen, étais-je, au dire du directeur de mon école, véritablement ferré sur les participes, le calcul, le système métrique, en un mot sur toutes les matières du programme.
Je fis de bonnes compositions écrites, et si, à l'oral, un des examinateurs ne m'eût un peu embrassé en me demandant de lui tracer sur le tableau noir les divers chemins de fer de l'Algérie, je crois que j'aurais pu être reçu avec le numéro un.

Mais cette question, à laquelle je ne m'attendais pas, m'ayant troublé les idées, mon examen oral s'en ressentit, et, quand on proclama le résultat définitif, mon nom ne vint que le second sur la liste de mérite.

Mon père m'embrassa en me disant qu'il était satisfait tout de même et que j'avais mérité la récompense " Mais, ajouta-t-il, nous ne commencerons petite excursion que dans les premiers de septembre, les chaleurs d'août étant vraiment trop fortes et trop fatigantes pour nous mettre en route immédiatement. "

Je restai donc le mois d'août à Saint-Denis-du-Sig, mon pays natal, employant une partie de mon temps à faire mes préparatifs de voyage.
La petite ville de Saint-Denis-du-Sig, située à treize lieues à l'est d'Oran, est, pendant la plus grande partie de l'année, pleine de verdure et de fraîcheur. Elle compte plus de dix mille habitants, dont environ dix-huit cents Français. Mes parents, fuyant la domination allemande, y ont transporté leurs pénates après les désastres de 1870-1871, et souvent ils m'ont répété qu'au printemps Saint-Denis-du-Sig rappelait la France. Mon enfance s'est écoulée doucement à l'ombre des trembles, des mûriers et des eucalyptus dont sont plantées les larges.et belles rues de ce centre agricole, où les Arabes


Les Arabes des campagnes voisines affluent les jours de marché.Mais au mois d'août, quand l'atmosphère est chargée de vapeurs chaudes et humides, ou quand le siroco sec et brûlant souffle, j'avoue que le séjour de Saint-Denis-du-Sig n'est pas précisément un séjour enchanteur. N'importe, l'espoir de voyager me donnait du courage, et chaque jour, après déjeuner, pendant que mon père faisait la sieste, je déployais une carte de l'Algérie et je marquais avec des épingles les principaux de notre futur itinéraire, pendant que mon petit frère Georges, fâché d'être tenu à l'écart, protestait énergiquement auprès de notre maman.

Quel bon petit garçon que mon frère Georges, mais quel diable aussi ! Il a en ce moment un peu plus de trois ans. Il jase à tort et à travers, mêle les couplets de la Marseillaise à ceux d'Au clair de la lune, court pieds nus, roule par terre, casse ses jouets, pleure à chaudes larmes, mange en se barbouillant yeux et dort, les poings fermés, du véritable sommeil des justes. Bien qu'il ne soit pas toujours commode, je l'aime bien, mon petit frère Georges.
J'aime aussi beaucoup ma sœur Julia, qui est née en France; mais elle était si petite quand elle est venue en Afrique qu'elle ne se souvient pas du tout d'avoir traversé la mer. C'est aujourd'hui une grande et belle fille qui a près de quinze ans, c'est-à-dire trois ans de plus que moi.

PREPARATIFS DE VOYAGE
Il allait m'en coûter beaucoup de me séparer d'elle, de maman et de Georges, car jusqu'à présent nous ne nous étions jamais quittés. Mon père seul voyageait de temps à autre pour ses affaires, et alors Mon petit frère Georges.

C'était le frère de ma mère, notre oncle Jean, qui prenait la direction de la maison. Pendant notre absence, il allait encore en être ainsi. Connaissant le dévouement à toute épreuve de l'oncle Jean, nous pouvions du moins partir sans aucune espèce d'inquiétude au sujet de ceux des nôtres que nous allions laisser à Saint-Denis-du-Sig.

EN ROUTE POUR ORAN


Donc, le mercredi 1er septembre, nos malles étaient faites, et, vers les cinq heures du soir, nous étions tous réunis à la gare.
Pendant les quelques minutes qui précédèrent le départ du train, ma sœur me fit promettre de consigner pour elle mes notes et impressions de voyage sur un joli carnet qu'elle me remit à cet effet; ma mère et l'oncle Jean nous recommandèrent de leur donner souvent des nouvelles de notre santé ; quant à mon petit frère Georges, il était surtout occupé à regarder avec de grands yeux étonnés la locomotive qui allait nous emporter à Cran.

Le signal du départ ayant été donné, nous nous embrassâmes tous, et à peine mon père et moi fûmes nous en wagon, que la locomotive siffla et que le train s'ébranla.
J'eus un instant le cœur gros en apercevant, à travers les larmes qui m'étaient venues dans les yeux, mon petit, frère qui se cachait la tête dans les plis de la robe de maman. Il était très effrayé du sifflement strident de la machine et de la marche bruyante du convoi, lequel lui faisait l'effet d'une longue et énorme bête noire vomissant de la fumée.

Mon père et moi restâmes un moment silencieux, songeant à ceux que nous laissions derrière nous.
En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, toute mon enfance me repassa devant l'esprit. Je me revis à l'âge de mon frère Georges, au temps où ma mère me montrait, dans un beau livre, les châteaux féodaux, les cathédrales gothiques, les batailles célèbres, les nobles dames, les brillants chevaliers, les reines, les rois et les empereurs de l'histoire de France! Quels cris de joie quand, tournant le feuillet, je reconnaissais Charlemagne, Jeanne d'Arc ou François !

Et puis je me revis un peu plus grand, alors que je commençai à aller à l'école. Je pensai au plaisir que j'avais de rapporter le samedi un bon bulletin à ma mère, aux gros baisers qu'elle me donnait et qui étaient ma plus douce récompense. Enfin je me rappelai quel bonheur j'étais accouru lui annoncer que j'avais été reçu le second aux examens. Ah! jusqu'à mon existence avait été heureuse ! Rien ne m'avait manqué, ni les soins matériels, ni les bons exemples, ni les sages conseils, ni l'affection d'une famille unie et honnête dont, hélas ! trop d'enfants privés !
Pendant que je me livrais à ces réflexions, nous laissions derrière nous le Sig, que je n'ose appeler rivière, puisque ce mot éveille l'idée d'une eau courante à cette époque de l'année, le lit du Sig, comme celui de beaucoup d'autres oueds de l'Algérie, est à peu près desséché. Il ressemble à un chemin creux. Ses hautes berges jaunâtres et terreuses ont quelque chose de morne et de désolé. Viennent les pluies de l'hiver, et ce chemin creux deviendra un torrent coulant à pleins bords et entraînant avec lui une partie de ses rives.

Sur le Sig et l'Habra, qui se réunissent pour former la Macla, on a établi des barrages donnant naissance à des lacs artificiels. Le barrage de l'Habra, le plus considérable de l'Algérie, peut retenir jusqu'à quarante de mètres cubes d'eau; celui du Sig peut en arrêter quatorze millions. Toute cette eau est ensuite distribuée régulièrement par des canaux qu'on alimente à volonté et qui permettent, même pendant les plus fortes chaleurs, d'arroser les cultures Mais ces immenses réservoirs, qui entretiennent la fertilité et la vie, deviennent parfois une cause de ruine et de mort.
Pendant l'hiver de 1881, le mur du barrage de l'Habra, haut de trente quatre long de quatre cent quarante-cinq, s'écroula, livrant passage à la masse liquide qui dévasta les campagnes environnantes et noya cent soixante personnes. En 1885, ce fut le tour de la digue du Sig, qui, en se rompant, jeta la terreur et la désolation dans ma ville natale.

Aujourd'hui le barrage de l'Habra est reconstruit, et les braves colons de cette région se sont remis à l'œuvre avec une ardeur nouvelle. Ah! la question de l'eau, c'est la grande question en Algérie. Partout où vous y rencontrerez ce précieux liquide, vous y trouverez en même temps la fécondité et la richesse.
Nous nous éloignons rapidement, et bientôt nous laissons à notre droite un taillis ou plutôt une brousse dite forêt de Moulaï-Ismaïl, laquelle compte plus de douze mille hectares peuplés d'oliviers, de thuyas, de lentisques, de pins d'Alep, etc.

" Cette forêt, me dit mon père, tire son nom d'un chérif marocain, nommé Moulaï-Ismaïl, contemporain au commencement du siècle précédent, alors qu'Oran appartenait aux Espagnols. En l'année 1707, il attaqua ces derniers et voulut leur prendre leur ville; mais il fut vaincu et dut chercher son salut dans la fuite. Après avoir vu périr son armée, il erra dans cette forêt, que je connais pour y être venu chasser quelquefois. On raconte qu'il dit alors aux quelques officiers qui l'avaient suivi : " Oran est comme une vipère à l'abri sous un rocher; malheur à l'imprudent qui y touche ! "

ARRIVEE A 0RAN
Nous arrivâmes à Oran le soir à sept heures, c'est-à-dire un peu après le coucher du soleil. Mon père prit une des nombreuses calèches qui stationnent à l'entrée de la gare et commanda au cocher de nous conduire à l'Hôtel de la Paix. Pendant ce trajet, qui dura vingt minutes, je pus jeter un premier coup d'œil sur la ville.

Les rues en sont sillonnées de voitures déplace, d'omnibus et de lourdes charrettes parmi lesquels circulent de nombreux habitants habillés diversement, mais chez lesquels le costume européen domine. D'abord voici des Espagnols tels que j'en ai vu à Saint-Denis-du-Sig ils rentrent en ville avec leurs attelages chargés d'alfa et traînés par de longues files de mulets. En passant, ils échangent une parole ou un sourire avec les femmes ou jeunes filles de leur nation, lesquelles sont gaies, vives, bruyantes. Puis voilà des militaires de tous grades et de tous corps, zouaves, artilleurs, artilleurs, à cheval, que le soleil d'Afrique a bronzés et qui ont, quoique jeunes encore, l'air dégagé et martial de vieux soldats.
Oran.

Sidi bel Abbes

Ces promeneurs que j'aperçois à gauche, sur la place d'Armes, à côté de l'hôtel de ville en construction, construction, des israélites ou Juifs indigènes. Les uns portent la lévite, le pantalon à pied et le bonnet noir; d'autres, une culotte courte et une veste bariolée frangée d'or. Plusieurs sont affublés d'une casquette de velours qui jure terriblement avec leur vêtement oriental.

Quelques jeunes femmes juives, vêtues de robes damassées d'or et de soie, traversent la rue ; elles sont accompagnées de servantes recouvertes d'un châle rouge sang de bœuf et chaussées de larges babouches. Rue Philippe, des Arabes, insouciants, imperturbables, sortent de la mosquée. Ils viennent sans doute d'y faire leur prière. Je remarque aussi une ou deux Mauresques qui, le corps complètement vêtu d'un haïk, ont l'air de paquets de linge qui marchent. Autour de la place Kléber, sur laquelle donne la chambre ou l'on nous installe, je ne vois, à part quelques petits cireurs indigènes, que des maisons, des figures et des costumes français.

En somme, le chef-lieu du département d'Oran me paraît une belle et grande ville inachevée, remarquable par l'activité fiévreuse qui semble y régner parmi la population européenne.

En dînant, mon père, qui connaît bien son département me dit :
" Tu n'as fait jusqu'à présent qu'entrevoir cette ville, qui grandit et se transforme presque à vue d'œil et qui est aujourd'hui une des premières de l'Algérie au point de vue commercial. En attendant que nous la visitions plus en détail, laisse-moi te dire sommairement ce qu'elle fut dans le passé;
" Fondée au x e siècle par les Maures d'Andalousie, Oran se développa rapidement, grâce à l'heureuse situation du port voisin, appelé Mers-el-Kébir ou le Grand Port. Plus tard, quand les Maures furent chassés de l'Espagne, les Espagnols vinrent les poursuivre jusque sur le sol africain et, au commencement XVIe siècle, ils s'emparèrent de Mers-el-Kébir et d'Oran. Tu sais que la distance entre Oran et la côte espagnole est peu considérable. Dans les jours les plus clairs, du sommet du Mourdjadjo, au pied duquel nous sommes, on aperçoit confusément les montagnes de la province de Murcie. Les Espagnols donc surveillaient de près leur voisin et leurs navires de guerre, avec un vent favorable, pouvaient aller d'une rive à l'autre en un ou deux jours. A présent, avec la vapeur, les paquebots effectuent ce trajet en huit heures; ce Pendant près de trois siècles, Oran appartint donc aux Espagnols. Il y eut bien, au cours de ces trois siècles, une petite interruption de vingt-quatre années, de 1708 à 1732, période pendant laquelle la ville fut au pouvoir des Turcs, mais ce ne fut qu'en 1792, au temps de la Révolution française, que les Espagnols finirent par abandonner définitivement la place.
" Après leur départ, Oran resta encore trente neuf sous la puissance des Turcs.- Quand l'armée française eut pris Alger en 1830, Hassan, bey d'Oran, fit sa soumission, et le général Damrémont occupa cette ville le 4 janvier 1831. Depuis lors, l'ancienne cité arabe, espagnole, turque, juive, nègre, ruinée par le tremblement de terre de 1790, a pris, à l'ombre du drapeau français, un vigoureux essor, et aujourd'hui sa population atteint près de soixante-dix mille habitants. "
J'avais écouté avec la plus vive attention ces intéressants détails et j'allais questionner mon père sur ce fameux tremblement de terre de 1790, quand un de nos amis oranais vint nous prendre pour faire un tour de promenade sur la place de la République.
C'est une grande place, bordée de hautes maisons, maisons, beaux jardins, et d'où l'on a vue sur la mer. Je pus tout à mon aise admirer cette vaste Méditerranée se perd dans les brumes de l'horizon et qui, ce soir-là, était calme comme un lac. Pas un nuage au ciel, dont les étoiles illuminaient les profondeurs surchauffée dans la journée par un soleil ardent, était devenue douce, grise et un peu humide. Une légère brise me caressait le visage. Je me mis à songer à ma mère, à l'oncle Jean, à mon petit frère Georges, et, tout en rêvant, ma vue tomba sur une étoile dont, avec ma sœur, j'avais souvent observé le reflet. " Qui sait, me dis-je, si, attristée par notre départ, Julia ne fixe pas elle-même cet astre en ce moment? " Et il m'était agréable de penser que nos regards pouvaient, à travers l'espace, se rencontrer sur la même étoile.

A TRAVERS ORAN


A la première heure du jour, Oran s'éveille. Nous étions encore au lit, que nous entendions crier clans les rues les journaux du matin.

En sortant de l'hôtel, nous montâmes par un escalier la promenade Létang, qui s'étend au pied des fortifications du Château-Neuf, ancienne résidence du bey, devenue celle du général commandant la division la promenade est assurément un des endroits des plus charmants de l'Algérie. Plantée d'arbres et de fleurs, dominant la mer qui la rafraîchit sans cesse par ses brises, elle est le principal lieu de réunion des habitants les jours de musique militaire. De ses allées ombragées, on aperçoit le port d'Oran, construit au moyen d'une jetée de 1200 mètres, ébranlée et ébréchée quelquefois par les tempêtes. C'est maintenant, ici, et non plus à Mers-el-Kébir, que les navires viennent directement charger les céréales, les alfas, les vins de la province.

" Mais, me dit mon père, il reste encore bien des travaux à faire pour rendre ce port digne d'une ville par laquelle se fait le tiers du commerce algérien.

LES ÉTAPES D'UN PETIT ALGÉRIEN

Regarde, les quais en sont inachevés et des milliers de sacs de blé, d'orge et d'avoine y sont exposés aux intempéries. "
Nous suivîmes la promenade de Létang, ayant à notre gauche la mer, qui scintillait sous les feux du matin. Quelques embarcations y voguaient çà et là dans le golfe qui s'étend du cap Falcon à la pointe de l'Aiguille. Le soleil montait rapidement dans le ciel bleu et dardait sur le port et la ville ses rayons brûlants. Nous rentrâmes à l'intérieur d'Oran en passant devant le cercle militaire, coquettement encadré de verdure, et auprès duquel se trouvent la place d'Armes et l'hôtel de ville. En face de ce joli monument de belles et vastes constructions et notamment le nouveau lycée.

Nous les examinâmes un instant, puis mon père me dit :
" Veux-tu que nous allions visiter le musée?
Cette proposition me sourit d'autant plus qu'à l'école on m'avait souvent parlé des musées et que ce qu'on m'en avait dit avait vivement excité ma curiosité.
J'appris que celui d'Oran était dû en grande partie à l'initiative d'un honorable

Il y a environ deux ans, ce savant fit appel à ses amis, provoqua des dons, se mit personnellement à l'ouvre, et, secondé par l'importante société de géographie de la province, réussit à mener à bien sa difficile entreprise.
" Tu pourras, ajouta mon père après m'avoir donné ces renseignements, trouver que l'installation laisse à désirer et que les collections sont encore bien modestes ; mais, tel qu'il est, ce musée rend déjà de sérieux services. Tu vas d'ailleurs t'en convaincre par toi-même. "

Nous passâmes une bonne heure à regarder les nombreux objets recueillis dans le département et remontant aux Romains, qui ont été autrefois les maîtres de ce pays. Les mosaïques de Saint-Leu, découvertes au village de ce nom, près d'Arzew, et qui sont, dit-on, une véritable richesse archéologique, archéologique, particulièrement intéressé, ainsi que les statues, les amphores et les monnaies romaines. Toutes ces pierres, toutes ces ruines, tous ces débris, avec leurs inscriptions traduites et expliquées, permettent de reconstituer l'histoire d'un passé qui n'a pas été sans gloire, et qui peut nous donner une idée du brillant avenir réservé à l'Algérie.
Mais ces antiquités ne sont pas les seules curiosités rencontrées. La société de géographie a eu la bonne idée d'y exposer les principaux produits du pays, de façon que le voyageur, le touriste qui débarque à Oran et qui ne peut disposer de plusieurs jours pour visiter la province, ait immédiatement la main sur des renseignements exacts sur sa faune, sa flore et ses minéraux.

Du musée, nous nous rendîmes au nouvel hôpital civil, qui est réputé un des plus beaux, non seulement l'Afrique, mais du monde entier.
Situé sur un plateau où l'air se renouvelle sans cesse, enclos dans un terrain d'une superficie de plus de 10 hectares et planté de milliers d'arbres d'essences diverses, pins, sapins, ormeaux, figuiers, araucarias, etc., cet établissement a l'aspect le plus frais et le plus gai qu'on puisse rêver.

La porte et la grille d'honneur donnent sur le boulevard. En jetant leurs regards au delà de cette porte, les malades ont, au nord, la vue du Mourdjadjo, presque toujours couvert de nuages, et celle de la mer.
Une avenue plantée d'arbres qu'on m'a dit être des faux poivriers, et qui ressemblent à des saules, va de la porte d'entrée à l'extrémité opposée. Cette avenue, appelée avenue Tirman, du nom du gouverneur de l'Algérie, est coupée à angle droit par trois autres avenues parallèles et également bordées d'arbres. De sorte que les pavillons où habitent les malades sont, de tous les côtés, entourés de verdure.

" Voilà, me dit mon père, un établissement vraiment moderne et la ville d'Oran a raison d'être fière de son hôpital. On a bien fait de ne pas lésiner ni pour l'utile ni pour l'agréable, l'agréable ici c'est pouvant souvent le meilleur des remèdes.

Oui, répondis-je, et je suis bien content de ce que j'ai vu ce matin. Je noterai tout cela sur mon carnet. J'y ajouterai qu'Oran travaille à s'embellir, qu'on y construit de toutes parts de vastes monuments et de belles maisons particulières, que la population y est active et laborieuse, en un mot que cette ville paraît appelée à un brillant avenir. "

LE TREMBLEMENT DE TERRE DE 1790
Nous revînmes à l'hôtel par des rues originales passant les unes sous les autres, se rattachant par des escaliers, et dont les maisons, généralement tournées vers la mer, s'élèvent parfois à des hauteurs inquiétantes.

Ceci me remit en mémoire le fameux tremblement de terre dont mon père m'avait touché un mot la veille, et, en déjeunant, je ne pus m'empêcher de dire :

" Puisqu'Oran a été ruinée par un tremblement de terre à la fin du siècle dernier, comment se fait-il qu'on ne craigne pas d'y faire des constructions aussi hardies que celles que nous venons de voir sur plusieurs points de la ville?
? Que veux-tu? mon fils, me répondit-il, les hommes oublient vite, et pourtant ce fut quelque chose d'épouvantable que le tremblement de terre qui eut lieu à Oran en 1790.
Ah! papa, m'écriai-je, je t'en prie, parle-moi un peu de ce terrible événement.
Volontiers, dit mon père, et, après un court silence, il s'exprima à peu près en ces termes :
" Cela commença par de légères secousses et des bruits sourds.
" A partir des premiers jours de septembre 1790, la population fut plongée dans une vive anxiété.
" Puis il y eut une espèce de répit, quinze jours de calme, calme trompeur, comme celui qui précède les grandes tempêtes.
" La journée du 8 octobre avait été particulièrement lourde et fatigante. La nuit tomba sans que la brise qui se lève ordinairement sur la mer vînt rafraîchir l'atmosphère.
" Les habitants s'étaient endormis, et un profond silence s'était fait sur la ville, silence rompu seulement par le cri lugubre des veilleurs de nuit, quand, vers une heure du matin, on sentit soudain le sol osciller, pendant qu'un grondement formidable, pareil au roulement du tonnerre, se faisait entendre.
" Tout le monde se réveille, surpris et effrayé. Mais que faire? D'ailleurs, le temps et le sang-froid manquent. Des secousses, brusques, violentes, se succèdent avec rapidité. A la vingt-deuxième, toutes les maisons de la ville sont renversées et ne présentent plus qu'un amas de ruines.
" Les plaintes, les gémissements, les cris de détresse des habitants remplissent les airs.
" Les uns sont étouffés clans leurs lits, les autres écrasés par des pans de mur; ceux qui ont réussi à s'échapper de leurs habitations se réfugient sur les places publiques. Les bâtiments de la Casba sont horriblement remués. Ceux situés à la partie supérieure des pentes sont projetés avec fracas sur ceux de la partie inférieure. Le gouverneur, général espagnol, espagnol, Nicolas Garcia, sa famille et son entourage, au nombre des victimes. " J'ai lu dans l'histoire d'Oran que, sur sept cent soixante-cinq hommes d'un régiment espagnol, le régiment des Asturies, vingt seulement purent échapper à la mort.
" Au milieu du deuil public, les survivants réclamaient à grands cris qu'on leur ouvrît les portes de la ville, afin de pouvoir fuir dans la campagne et se soustraire ainsi à la chute des édifices, partout ébranlés. Mais les clefs de la ville et une partie de la maison du gouverneur étaient ensevelies sous les ruines de l'église métropolitaine.
" Il fallut donc bon gré mal gré rester dans la place, parmi les murailles encore debout et qui, à chaque commotion du sol, oscillaient d'une manière effrayante.
" Quand le comte de Guèbre-Hermosa eut acquis la certitude que le gouverneur général était mort, il prit aussitôt le commandement et prescrivit les mesures les plus rigoureuses pour sauver ceux qui jusqu'alors avaient eu le bonheur d'être épargnés.
" Mais c'était bien difficile, car, pendant cette nuit fatale, le feu s'était communiqué aux habitations, et c'était à la, sinistre lueur des incendies qu'elles s'étaient écroulées.
" Le lendemain, quand le soleil parut et éclaira ces décombres fumants sous lesquels étaient enfouis trois mille cadavres, ce fut un spectacle d'une désolation
" Il n'y avait plus ni tentes, ni baraques, ni hôpitaux; hôpitaux; médicaments étaient enterrés, les médecins ou blessés. Les vivres manquaient. Il restait bien de la farine, mais pas de fours pour faire cuire le pain.
" Les infortunés survivants étaient parqués à ciel ouvert, nus ou presque nus, car, clans leur précipitation, précipitation, n'avaient pu songer à se couvrir.
" Pour comble de malheur, le bey de Mascara, Mohammed-el-Kébir, profitant de la consternation générale, vint attaquer Oran. Après diverses péripéties les négociations qui ne durèrent pas moins de dix-huit mois, les Espagnols capitulèrent.
" Quand les derniers d'entre eux montèrent sur les navires qui devaient les ramener dans leur patrie, le bey Mohammed, placé sur une des collines qui environnent fit tirer d'innombrables salves d'artillerie, d'artillerie, d'immenses acclamations de la foule se mêlèrent. Puis, précédé des fanfares guerrières et des bannières de l'Islam flottant joyeusement sous les rayons du soleil africain, il entra à cheval clans la ville et en prit solennellement possession.
" Et voilà, conclut mon père, comment d'espagnole Oran devint turque, en attendant qu'elle devînt française.
Je te remercie, lui dis-je, de m'avoir fait cette petite leçon d'histoire. Mais, c'est égal," à la place des habitants de certaines maisons d'Oran, je ne serais pas plus rassuré que cela. C'est très joli de grands monuments publics, des maisons particulières à trois et à quatre étages, quand on est sûr que le sol ne bouge pas. Mais à Oran, après ce qui s'est passé il y a moins d'un siècle, je pense qu'il faut une certaine dose d'insouciance et de témérité pour dormir tranquille dans les hautes habitations en pierre que j'y ai remarquées.
Tu as peut-être raison, mon fils, mais les Oranais étaient bien trop affairés pour s'inquiéter d'éventualités de ce genre. Si le sol s'agitait de nouveau, ils en prendraient héroïquement leur parti en répétant le mot, qu'ils ont appris des Arabes : C'était écrit. "

à suivre

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