Vendredi 21 décembre 1906
24 eme Année          N° 58          CINQ CENTIMES

NDLR:De nombreux lecteurs nous demandent le numéro du PROGRÉS du 29 juin dernier dans lequel était publiée une lettre au gouverneur général signée Jean-Marie, et, notre réserve de ce jour étant épuisée, nous croyons devoir insérer à nouveau ce document aux idées si simple et si pratiques dont devraient s'inspirer toutes nos assemblées politiques d'Algérie.
D'autre part, nous avons sollicité une tenue de son auteur caché sous le pseudonyme de Jean-Marie qu'il veuille bien se faire connaître à nos lecteurs. M. Mounaud a bien voulu y consentir.


Monsieur le Gouverneur Général de l'Algérie.
Vous devez être content, Monsieur le Gouverneur Général. Toutes les difficultés se brisent devant votre énergie, devant votre intelligence, devant votre talent, et vous poursuivez triomphalement votre idéal d'une Algérie riche puissante enviée du monde entier.
Notre noble ambition est digne de vos plus hautes conceptions, digne de votre grand esprit, et tous, nous applaudissons.
N'était, un point noir, nous tresserions des couronnes de myrtes les plus embaumées, des lauriers les plus verts. Ce point noir qui nous désole, nous prolétaires, ouvriers, c'est votre indifférence à notre égard.
Que dis-je ? C'est l'accroissement d'une charge que vous semblez poursuivent méthodiquement dans votre plan d'organisation sociale et économique de l'Algérie. Ne tenant aucun compte du puissant mouvement qui entraîne la France tout entière vers l'amélioration du sort du petit, du déshérité.
Non seulement vous ne faites pas bénéficier l'Algérie des grandes conquêtes remportées en France par le prolétariat, comme la loi de la séparation de l'église, les lois ouvrières, mais encore vous pétrissez notre jeune Algérie dans un gabarit vermoulu construit depuis des siècles par la bourgeoisie jouissante et égoïste de France.
Mais qu'avez-vous fait pour l'ouvrier européen pour le petit colon? Malheur à lui s'il a besoin de 100 fr. pour semer sa semence, il devra s'adresser à des petites banques locales qui exigeront de lui, non seulement de gros intérêts, mais encore son bulletin de vote, la vente de sa conscience.
Malheur à celui qui terrasse la fièvre, il ne soit pas admis à l'infirmerie indigène, il crèvera dans le sillon.
Pour la réalisation de votre programme d'outillage économique de l'Algérie, il nous faut de l'argent, dites-vous, où le prenez- vous ? Dans la caisse du riche? non? vous puisez à pleine main dans la bourse trouée et vide du pauvre.
À ces soucis du pain quotidien, à ses privations de chaque instant, il restait une consolation, sa pipe; cette bonne vieille pipe dont parle le 'papa Loubet' qui fumait le soir au coin de l'âtre ou bien au seuil de sa chaumière, fait oublier un instant au travailleur la dureté du labeur, c'est une vieille amie avec l'impôt sur le tabac.
Adieu le vieux brûle-gueule consolateur de l'ouvrier, adieu la sémillante cigarette de l'employé de son existence. Vous ne verrez plus le front soucieux du déshérité.
Et me dites pas, monsieur le gouverneur, que tout cela n'est que fumée, que ce tout cela est un luxe inutile.
Le prolétaire n'est-il donc qu'une machine à labeur continu, toujours courbé sur sa besogne? N'a-t-il donc pas le droit de respirer la fleur venant embaumer les âpres sentiers de sa vie.
Non, Monsieur le Gouverneur, pour vivre, le prolétaire a besoin d'oublier de temps en temps, et ce que vous appelez du luxe, est pour lui une nécessité.
En lui enlevant un des rares plaisirs à sa portée, vous êtes cruel et perpétrez une injustice sociale de plus.
Votre Impôt sur le tabac n'atteint pas seulement le pauvre diable dont le seul plaisir et de lancer en l'air des bouffées de fumée bleue, mais encore le petit fabricant, le petit coupeur que vous supprimez complètement, toujours au grand bénéfice du gros industriel, du capitalisme.

A Guelma, plusieurs familles vivaient de cette petite industrie, vous leur enlevez le pain de la bouche, en même temps que l'indépendance et l'innocent orgueil d'être patron d'un atelier, baptisé pompeusement manufacture de tabac.
Pourquoi, puisqu'il ne faut de l'argent, demandez aux riches ? Enlevez leur de leur jouissance, il en restera bien assez pour les consoler.

Nos prédécesseurs ont distribué à pleine main . Vous ne pourriez-vous par revenir sur ces cadeaux princiers, et faire contribuer ces grosses sociétés à la prospérité de l'Algérie ?
Pour obtenir ces immenses concessions, ils ont donné les meilleures terres à des sociétés capitalistes, comme la Compagnie Algérienne, la Compagnie Genevoise, et ce pour des redevances ridicules de un franc par hectare.

Pourriez-vous revenir sur ces cadeaux princiers, et faire contribuer ces grosses sociétés à la prospérité de l'Algérie ? Pour obtenir ces immenses concessions, les bénéficiaires ont abusé de leur pouvoir sur les hommes politiques.
Soyez vous-même, Monsieur le Gouverneur, un peu plus de parcimonie.

Ménagez un peu les largesses que vos mains généreuses distribuent chaque jour. Lorsque par exemple, vous nommez un notaire à qui son étude doit donner 80.000 frs de bénéfices annuels, dites-lui :
J'ai besoin d'argent, de beaucoup d'argent pour l'organisation du matériel économique de l'Algérie, vous allez me rendre 40 000 frs sur les 80.000 dont je vous ai fait cadeau

Essayez ce système, Monsieur le Gouverneur, et vous verrez qu'aucun de vos officiers ministériels ne refusera.
Vous pourrez commencer par moi, sans aucune crainte d'essuyer un refus.
Eh bien! quand vous aurez fait cette petite opération, après calcul fait, vous verrez dans votre caisse une majoration des recettes de près de 3 millions.
Il va sans dire que vous n'aurez pas touché aux petits greffiers, aux petits huissiers, qui simple troubades perdus dans ce corps privilégié d'officiers ministériels avaient parcouru maintes kilomètres et grattés maintes rames de papier pour arriver à nourrir leur famille.
Encore une fois, Monsieur le Gouverneur Général, vous qui tenez la barre du gouvernail de l'Algérie, aiguillez, il en est encore temps, vers les humbles et les déshérités.

Vous qu'on appelle le vice-roi de l'Algérie, abandonnez votre sceptre et devenez socialiste.
En faisant cela, vous n'aurez pas beaucoup d'efforts à faire, car je sais que telles sont vos tendances.

Je vous ai vu à l'œuvre à Paris, il y a quelque 20 ans. Nous faisiez partie de cette pléiade de jeunes députés comme les 'Pichon , les Laguerre , les Jamais, les Fort' et tant d'autres qui, sous la direction de Clémenceau, de Brisson ont préparé l'ère de l'abolition des privilèges de notre vieille société bourgeoise.

N'ayez point peur des mamamouchis algériens, vous serons là pour vous défendre s'ils vous attaquent.
Jean Marie

HEUREUSE NOUVELLE
Nous lisons dans le Réveil de Souk-Ahras :
Nous apprenons de source sûre, M. Eugène Masson, ex-rédacteur en chef de la défunte " Silhouette ", boucle ses malles pour revenir à Constantine.
Le grand comité directeur issu du chef-lieu a, dans sa dernière réunion, reconnu ses droits incontestables à la présidence, et les membres les plus influents ont insisté pour lui faire accepter ce poste d'honneur.
Nous ne pouvons qu'approuver le comité Constantinois dans sa décision puisse qu'il rend à César ce qui appartient à César.

CONSEIL MUNICIPAL
Avant hier, a eu lieu la session du conseil municipal présidé par M. PANISSE.
De prime abord, on annonce la mission du sieur Ben Merad sans plus de commentaires. Ensuite nous assistons un petit entre-acte de congratulations réciproques entre M. Lavie et monsieur Panisse.
Nous avouons n'avoir rien compris de l'histoire des droits des collecteurs et autre. C'était tellement embrouillé que les conseillers n'y apprenant rien eux-mêmes ont ignoré la question.

La conduite de l'oued Ali mise sur la sellette, a été vivement chahutée comme très encombrante et l'un des conseillers a gracieusement passé la main pour la continuer dans les coulisses, (loin des oreilles curieuses et anxieuses…)
Note éditée a compris enfin que les agents de police tous pères de famille ne pouvaient vivre avec 80 frs par mois. Leurs appointements a été porté à 100 fr.
Le garde rural Saïd qui avait demandé une indemnité de cheval de 240 fr. se voit octroyer une prime de 200 fr. Dans ces discussions quelque peu étranglées, on a indiqué, sans plus, certains actes de cet agent ?.
Le plus clair du débat ; une bonne nouvelle pour les habitants, c'est que les spahis domiciliés en ville seront obligés de joindre la Smala .In Chala

Le texte affiché comporte un certain nombre d'erreurs. En effet, le mode texte de ce document a été généré de façon automatique par un programme de reconnaissance optique de caractères (OCR)'
Site Internet GUELMA-FRANCE