LE CONSTITUTIONNEL

Vous lirez dans ce journal reconstitué par nos soins, le reportage d'Augustin Jol, ancien officier de marine promu 'envoyé spécial' " du dit " Constitutionnel " qui partit accompagné l'armée française dans sa conquête d'Alger, en 1830. Nous avons trouvé ces lignes intéressantes, et avons pensé qu'il serait bon de vous les faire lire, car il est toujours profitable de ne pas laisser dans l'ombre tant de détails souvent ignorés de la petite histoire, vécue en marge de la grande histoire …surtout quand ils ont la poésie et la saveur de ce qui vous est aujourd'hui offert.

JOURNAL "LE CONSTITUTIONNEL"

Cap sur Alger toutes voiles dehors.

Depuis deux jours, nous avions quitté la belle rade de Palma et les plaisirs ardents de cette petite capitale de Majorque ; nous étions, le 12 juin au soir, courant au nord, et nous désespérant de cette éternelle contremarche qui nous éloignait sans cesse où nous avions tant le plaisir d'arriver.
Ce qui nous chagrinait surtout, c'est que le matin à 8:00 h nous avions aperçu dans la brume, à l'horizon, la terre d'Afrique, ou du moins nous avions cru l'apercevoir.
Notre impatience est bien facile à comprendre ; elle voulait impérieusement être satisfaite, et cela depuis si longtemps qu'elle accusait des retards que nous éprouvions, le général en chef, l'amiral, le ministère, tout le monde ; toute la nature aussi, le vent, la mer et la brume.

Nous étions injustes. La brume, la mer, le vent, ne nous avaient guère contrariés depuis notre départ des Baléares ; ne brise un peu vive nous avait forcés à prendre des ris, mais c'était tout ; quand aux chefs de l'expédition, ils s'ennuyaient aussi autant que nous de cette longue préface au drame dont le dénouement était attendu de l'Europe entière : M. de Bourmont tourmentait l'amiral ; M. Duperré, grondait, avait été contraint de pliait sa volonté à des circonstances qu'il ne pouvait pas maîtriser, et dont personne n'était bon juge que lui, sur qui pesait une immense responsabilité ; le ministère était sans doute trop manqué encore, car il n'avait pas de nouvelles de la flotte ; il craignait les accidents, et se répandait peut-être de s'être jeté dans une aventure qui, par son insuccès, pouvait perdre des combinaisons futures, bien chères, bâties sur une bonne chance.
À 5:30, l'amiral signala un ordre nouveau qui nous fit bondir de joie. Il enjoignait à l'escadre et au convoi de virer de bord à 9:00 h, c'est-à-dire de reprendre la route que nous avions quitté le matin si fort contre notre gré. Nous calculâmes que le vent continuant à souffler de l'Est, et avec la même force, nous devions être le lendemain, à la pointe du jour, en vue d'Alger.

Allons, encore une nuit ! Mais demain, demain nous toucherons de provisions ! Nous la faisions si séduisante, si glorieuse, dans les rêveries dorées qui nous consolaient de temps en temps de nos chagrins, cette côte barbare ou la puissance de Charles Quint et celle de Louis XIV étaient venues comme échouer.
! Oh ! dans ce moment, quand nous eûmes bien lu au niveau de la tactique navale ce que voulaient dire les deux pavillons et la flamme combinée qui montaient à l'extrémité du grand mât du vaisseau La Provence, et que les bâtiments répétiteurs, espèce de télégraphe apostés au milieu des groupes de la flotte pour redire toutes les paroles de l'amiral, se hâtaient à l'envi de nous montrer ; dans ce moment, l'Afrique brilla pour nous de toute sa poésie.

Il est donc vrai qu'enfin nous mettrons le pied sur ces bords où les romains vinrent chercher Carthage, ou Doria et Duquesne vers combattre les dominateurs des descendants de ces fiers Numides qu' il fallut tant de temps pour réduire !
C'était notre expédition d'Égypte, à nous jeunes gens qui avions lu avec tant d'émotion l'histoire merveilleuse de la campagne de 1798, et qui nous étions habitués à regarder avec respect dans le monde les hommes qui avaient coopéré à cette gigantesque entreprise.

Peut-être un jour on nous regardera-t- on aussi avec respect et curiosité ? nous disions-nous.

Pauvres enfants que nous étions, qui nous repaissions d'illusions vaniteuses et nous ne nous doutions pas qu'une guerre de trois jours, une guerre de rues, une guerre faite avec des pavés par quelques braves citoyens contre une armée belle courageuse, accaparerait toute la gloire, toute la renommée, et que celui qu'on regarderait un jour, ce serait le héros de juillet et non l'aventureux soldat de juin !

Paris et sa révolution terrible, qui allait retentir si loin ébranler le monde pour si longtemps, devaient effacer Alger et ses nombreux périls ; nous étions loin de le pressentir ! Cette idée, si elle était venue à quelqu'un de nous par un talent fatal de divination, combien elle nous aurait découragés !
Mais pour nous comme ceux qui l'ont faite cette révolution était une chose imprévisible, et, il faut le dire, un fait impossible : il s'est réalisé pourtant, et Alger, qu'on avait pas pu prendre encore, a été pris.
Deux grandes choses en un mois !
Deux grandes choses un peu trop oubliées !
On nous avait parlé à Palma de nombreuses bandes de chameaux que les arabes devaient lancer sur nos bataillons carrés, comme on lançait des éléphants armés de faux dans la guerre de Darius et d'Alexandre ; la pensée de ce spectacle nous plaisait, c'était quelque chose de nouveau, quelque chose que nos devanciers de l'expédition d'Égypte n'avaient pas vu. Nous aurons donc cela de plus à craindre, à vaincre à peindre et à raconter ! Les chameaux étaient un épisode très pittoresque de la campagne pour les artistes qui allaient là chercher de quoi réveiller le gout blasé des amateurs ; pour moi, c'était le complément nécessaire des détails poétiques de toute narration d'une excursion militaire faite à la côte d'Afrique ; pour nos soldats, c'était bien autre chose ! Il n'y en avait pas un qui n'eut le projet de ramener son chameau en France ; quand il y a du chameau, on peut faire fi du bœuf ! Rien n'est bon comme le chameau ! Quel plaisir de pouvoir dire en revenant dans son village
" Vous autres Pékin, vous mangez du mouton, de la vache, du bœuf ; mais du chameau, on vous en souhaite ! Moi, qui vous parle j'ai mangé du chameau en Alger "

Les bâtiments du convoi avaient été avertis par l'amiral de se tenir ralliés prés de l'escadre, parce qu'on disait que deux corsaires algériens, deux " voltigeurs de la mer ", esprit méchant qui devaient se déguiser pour nous tromper, affecteraient la forme et l'allure marchande, démasqueraient leurs batteries et, tomberaient au milieu de nous les serres ouvertes comme des vautours dans une volée d'oisillons. Défiez vous, nous avait-on dit, quand ils sont partis, les deux forbans, ils étaient peints en noir d'un côté, et de l'autre, ils avaient une raie jaune vous les reconnaîtraient sans peine à cette marque.
Cependant il pourrait se faire qu'ils se transformassent et que ce signalement ne leur convient point, du tout le jour où vous les rencontrerez. Ne vous laissez pas tromper par des apparences pacifiques, ils porteront peut-être la flamme blanche au grand mat, comme de loyaux bâtiments français, mais ce serait une ruse diabolique ; prenez donc garde à vous.

Quelques capitaines de ces bons napolitains, qui naviguaient assez mal en convoi parce qu'ils avaient toujours peur d'aborder autrui, ou de se faire aborder, et qui, pour cette raison, restaient toujours derrière ou sous le vent, firent un effort pendant les quatre derniers jours de notre traversée. On le vit prendre leur poste, et le tenir passablement : la crainte opéra ce miracle.
Hélas pas de pirates à la mer ; pas plus que de chameaux sur le rivage : accessoires qui m'ont bien manqué, je vous assure, à moi, qui avait cru bonnement aux corsaires noirs écumant le convoi, et aux chameaux par milliers venant comme des furieux, au grand galop, braver les baïonnettes, et faire serpenter leurs longs cous sur les pompons de nos grenadiers !

J'ai eu bien des désenchantements dans ma vie, mais peut d'aussi désagréable que celui-là. Au lieu des phalanges de quadrupèdes bossus qu'on m'avait promises, j'ai vu, je crois, deux ou trois chamelles fatiguées, pelées ruminant très pacifiquement, peut être faute de pouvoir brouter, car l'herbe était là fort rare : quant aux fantastiques navires d'Alger, je n'ai pas aperçu la mature où la girouette de l'un d'eux. J'en ai voulu beaucoup pour cela M. de Bourmont ; je n'aime pas les fausses joies.

Du reste, les chameaux et les corsaires vous avaient été jetés peut-être comme sujets de conversation, et pour nous faire prendre patience.
Bonaparte n'avait pas songé à ces dérivatifs pour la mauvaise humeur d'une armée ; c'était une autre pâture qu'il avait donné à l'esprit des soldats dans ses admirables programmations. Il a avait parlé du génie de la liberté ! Il est vrai que M. de Bourmont, qui devait avoir le pressentiment des ordonnances de Charles X, ne pouvait guère nous parler du génie de la liberté ; décidément il eut raison d'inventer les deux forbans et les 100.000 chameaux.
Mais je cause, et 9:00 h sonnent à toutes les cloches des bâtiments. Les fanaux qui annoncent l'exécution du virement de bord prescrit par l'amiral, se hissent à la tête des mats du vaisseau de M. Duperré ; bientôt tous les navires seront couverts de feux.

Le beau coup d'œil ! L'admirable chose qu'une flotte aussi illuminée ! Le ciel est noir, le vent souffle avec assez de force, la mer soulevée bat de ses lames dures les flancs de notre brig, qu'elles couvrent d'écume ; on entend, de loin des porte-voix, des commandements très énergiques, qui se mêlent aux clameurs sourdes et monotone des vagues brisées, et luttent contre les accents aigus de la lame ; autour de nous se croisent et raisonnent , mais affaiblis par d'autres bruits, des mots Italiens et grecs, des syllabes catalanes et provençales, car nous sommes au milieu du convoi dont les capitaines sont venus de tous les ports de la Méditerranée.

Cette confusion de langues qui nous arrivent par monosyllabes, à travers les gémissements de l'orage, est pleine de charme et de terreur tout à la fois ! La scène est grave : je suis sûr qu'en ce moment entre les passagers que la curiosité de ce spectacle nocturne à monté sur les ponts du bâtiment, il n'y aura pas de paroles inutiles échangées.,

Dans l'éloignement, tous les navires, dont on aperçoit que les fanaux agités ;, semblent pressés les uns sur les autres, brouillés, mêlés, confondus ; on a peine à imaginer, quand on ne connaît pas bien les ressources de l'art, comment de tout ce désordre apparent sortira un ordre quelconque , on craint des malheurs, des chocs de navires, des avaries qui mettent en péril quelques existences d'hommes, où quelques parties du matériel.

Le moment est solennel, je vous jure ; il me sert le cœur, il me jette dans d'étranges angoisses, il me donne un plaisir que je ne peux pas plus définir que l'appréhension pénible où je suis.

Cependant, la manœuvre générale s'exécute sans difficulté ; nous voyons partout que l'évolution se fait à merveille ; personne ne fait de signaux pour avertir d'un accident ; nous regardons à l'horizon comme plus près de nous, nous écoutons : rien, ni de coups de canon, ni une soudaine augmentation des fanaux, ni une fusée poussant en l'air son éclipse enflammée.

Quant à notre Federico , joli petit brig palermitain qui porte sur sa poupe les trois jambes d'or attachées à un centre commun emblème singulier de la Sicile, il devrait être représenté par trois têtes à cause des trois caps dont elle a pris son nom de Trinacria, notre Federico a bien vite effectué son virement. Il obéit comme un bâtiment de guerre ; c'est qu'il est fin, sensible aux mouvements de son gouvernail ou au moindre effort de ses voiles; c'est que son capitaine, l'espagnol-italien Llambi, sait que son équipage, faible par le nombre, et fort par la volonté, l'intelligence et l'ensemble.
Cap au sud !
Nous y voilà ! Décidément, nous allons Alger ! À demain donc, Messieurs, le jour apportera la terre !

Je dormis bien, malgré le roulis, qui, dans mon étroite couchette, me tournait de droite à gauche et me retournait de gauche à droite, comme dans le berceau où il n'est pas attaché roule l'enfant que sa nourrice agite trop brusquement.
Le lendemain matin, la brise durant encore, mais sans violence, nous étions environ sept lieux de la côte, que nous apercevions très bien. Il était à peine 4:30, nous étions tous sur le pont, inquiets des ordres qui pouvaient nous être donnés.

C'était dimanche : les équipages des bâtiments de guerre passèrent l'inspection accoutumée, ce que les batteries des tambours et les musiques des régiments embarqués nous apprirent vers midi.
La musique à la mer ! Beau ! Très beau !
Des sons qui se promènent sur la lame, se perdent par instant dans le fond des vallées qui séparent les flots, puis remontent sur la crête des vagues, glissent encore et s'échappent ainsi, affaiblis, d'écho en écho, jusqu'à ce que la voix de l'océan y domine une harmonie créée, douce ou guerrière, fière ou tendre se superposent à une autre harmonie toujours grave , j'ai hâte de voir en détails ces rues, cette casbah, ces fortifications que l'éloignement me cache à demi
Federico marchait bien, et nous approchions. L'armée, en bon ordre sur trois lignes, avait laissé arriver et elle se dirigeait vers la baie de Torre Chica , où l'amiral allait mouiller.

Nous vîmes un bâtiments demander à chasser l'ennemi ? quel ennemi ? est-ce un de nos pirates fantastiques ? Non, ce sera quelque bâtiment qu'on aura aperçu sous la terre, et qu'on veut reconnaître.
L' Astrolabe, car c'est elle qui avait fait cette demande, se couvrit aussitôt de voiles, et M. de Verminac, son capitaine cru peut-être, pendant quelques minutes, avoir le plaisir d'un combat : il en fut rien.

À 10:15 nous entendîmes un coup de canon, c'était un signal que faisait la corvette La Créole, sur laquelle M. Hugon avait arboré son enseigne de commandant du convoi.
Une heure plus tard, le convoi se dirigea à l'ouest d'Alger, laissant arriver pour aller rejoindre l'escadre. La mer changea de couleur, parce que nous approchions beaucoup de terre, elle passa de ce bleu, dont la teinte foncée indique la profondeur des eaux, au vert clair. La brise, qui avait été fraîche toute la matinée, commença à mollir.
Nous mines en panne, et j'eus le loisir d'étudier la ville, qui était encore à notre droite, et les environs, qui me semblèrent d'un pittoresque particulier. Devant nous, bien loin derrière la ligne de hauteur qui bordait la baie d'Alger, étaient deux hautes montagnes les premiers points de la terre que, nous avions distingués ; ces montagnes, je ne sais pas leur nom.

Mon camarade M Aubry-Railleul, qui avait croisé longtemps Labretonniere, me les désigna par les lettres A et B ; c'était par ces seules indications qu'elles étaient connues alors d'officier. Je crois qu'elles appartiennent à la chaîne du petit Atlas elles paraissent être à 15 milles de la mer. Je dessinai, comme je puis dessiner maintenant, hélas ! La montagne B, son profil ressemble à la tête d'un géant couché, le casque au front, ainsi qu'on voit des guerriers du Moyen Âge étendus sur leur tombeau.
Je suis remarqué cela a un de nos passagers, en lui disant :
voyez-vous, s'étonne des romains l'esprit sur la rive de Carthage.
Mn homme me regarda, il se prit à rire en se moquant de moi ; sans doute, il avait les. La montagne B n'a peut-être que dans mon imagination la figure d'un guerrier gigantesque, et j'aurais eu là une hallucination classique.
Dans le moment, je n'en serais pas convenu, cette idée me plaisait. L'approche la terre africaine me rendait fou, et mon compagnon de voyage, il ne voyait là qu'une montagne ordinaire, il ne se souvenait pas de Carthage et ne se souciait guère des romains, le paraissait l'être le plus froidement prosaïque du monde.
Derrière les montagnes, je vis avec admiration le sommet de l'Atlas brillant comme un diamant dans le ciel. J'avais eu jadis un plaisir analogue quand, de hauteur de la Croix-Rouge, à Lyon, je fus frappé pour la première fois de la vue du Mont-Blanc, et que pour la première fois, je peux être remué par cet aspect ; mais l'Atlas, c'était bien autre chose que le Mont-Blanc !

Nous nous remémorons à 1:00 après-midi, on venait de nous signaler de nous préparer à aller mouiller.
Nous vîmes des batteries, des maisons de campagne de jolie apparence, des bouquets de bois, des tentes en petit nombre autour desquels, se promenant, des arabes au burnous blanc.
Je n'ai pas besoin de vous dire auprès des tentes je cherchai de tous mes yeux les chameaux qui avaient été promis ; je n'en vis que deux, et encore je n'en suis pas bien sûr. Cela me fit une peine indicible.
Les bédouins et les chameaux n'excitèrent pas seul, ma curiosité ; prés de terre était un Brig de guerre anglais, qui s'était mis en panne pour ne regarder passer. Que faisait-il-là ?
La petite tour n'était pas loin de nous, nous gouvernions sur ce point, que nous devions doubler. À 2:30 h une canonnade s'est faite entendre dans la baie où nous allions mouiller, les trois quarts de l'escadre étaient déjà à l'ancre, et nous crûmes qu'un engagement vif allait signaler cette soirée et amener le débarquement pendant la nuit.

C'était peu de chose, les Turcs, pour assurer leur pavillon, avaient tiré quelques coups de canon auquel on avait riposté, et lancer deux ou trois bombes, dont une avait éclaté au-dessus du vaisseau Le Breslaw , et blessé d'un de ses l'éclats le matelots Jacquin, qui boite peut-être encore.
Quand nous approchâmes de la baie de Sidy el Ferruch, nous eûmes un magnifique coup d'œil : tous les bâtiments de guerre étaient à leur poste de combat, mouillés sur une rade vaste, ouverte calme au moment où il venait d'y entrer, mais qui dans une heure pouvait être aussi agité, si dangereuse. Elle le fut terriblement deux jours après...
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