Bône, le 4 décembre 1868.

Promenade dans la ville.
Redire les échos de la ville, c'est chose dangereuse, me disait encore hier mon ami ! Oudène, il vous en cuira. Je tiens de fort bonne source que l'on a des lanières tontes prêtes: à la moindre erreur vous serez fustigé.
Eh bien, en dépit des bons conseils de notre ami, nous reproduirons sans relâche toutes les plaintes qui nous paraîtront légitimes; légitimes; voici pourquoi.

En admettant que nous commettions parfois une erreur involontaire, M. Communiqué se gardera bien de ne pas la rectifier. Mais par cela même il attestera la vérité de tout ce qui n'aura pas été démenti. D'où nous aurons le droit de conclure, si l'on ne tient pas compte des critiques vraies qu'on aime mieux réformer plus les erreurs que les abus.

Donc, marchons sans crainte et constatons d'abord le déplorable état de nos rues et de certains quartiers de la ville.
De la boue jusqu'aux aisselles, des mares infectes, des cloaques sans nombre, voila ce que nous y voyons.
Nous ne comprenons vraiment pas que l'on ne prenne pas d'urgence les mesures nécessaires parer à cet état de choses. Il est tel point de la ville où l'on trouve de véritables ; les eaux y croupissent et nous ne sommes ni dans un pays ni dans un temps à dédaigner les questions de salubrité.

Si ce n'était encore là qu'un état de choses momentané, le sérail permis de ne pas s'en i préoccuper: mais tout a été si bien agencé, et coordonné, administré, qu'à moins de réparations les choses ne peuvent aller que de mal en pis. |

Pourquoi donc attendre davantage? Pourquoi ne pas faire les remblais nécessaires, les rigoles, les canaux destinés à déverser les eaux ? Pourquoi si la commune n'a pas de fonds, ne pas stimuler l'industrie privée, l'association même des propriétaires du quartier? Il nous semble,'qu'à part même les avantagés salutaires et ceux de la circulation ce serait un moyen de réaliser des économies n'aurait pas à renouveler constamment les travaux intermittents qui ne peuvent jamais qu'atténuer le mal du moment.
Il nous semble à ce propos qu'il existait ; bien un arrêté quelconque qui prohibait la construction de ces baraques. Nous ignorons jusqu'à quel point cet arrêté est légal. Mais s'il est légal, il est bon que la commune soit la première à l'exécuter : s'il ne l'est pas, ; qu'on l'abroge. Ces dispositions soi-disant tombées en désuétude ne sont propres qu'à ; susciter des tracasseries.

Il nous advient qu'il aurait été vendu à quelques personnes de la viande malsaine. Il s'agit encore ici des intérêts de notre bienêtre, bienêtre, notre santé. L'administration doit exercer sur ce point une sérieuse surveillance. On ajoute que la viande livrée était poinçonnée ceci devient plus sérieux : car, s'il en est ainsi, le boucher, sauvegardé qu'il est par la ? garantie légale, est à l'abri de toute repères A qui s'en prendre, dans ce cas? Nous aimons mieux penser ou qu'on se trompe ou | que, vu la saison, la viande s'est corrompue par suite d'une prédisposition naturelle. | Nous nous étions bien promis encore de parler de l'éclairage, du marché, de l'abattoir, et de l'abreuvoir el de mille autres choses bonnes dire et même ii répéter. Mais ce ne sera ; que partie remise.
: Car c'est une étude pleine d'enseignements que celle de notre ville de Bône. Ah ! la bonne tête que celle du Turc ! Nous nous proposons de faire part au public toutes nos études à ce sujet, Nous demandons une fois que chacun nous fasse part de ses réclamations : ce qui se dit tout bas doit être dit tout haut, sous peine d'éterniser les abus.

Monologue du dernier des Arabes.
Voilà les ossements épars des derniers musulmans !
" Il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et Allah est son prophète. "
Et ne pas pouvoir mourir comme eux
La mort, c'est la fortune des vaincus.
0 race disparue, tribu éteinte, braves fils de l'Islam que la misère a fauchés, que Dieu vous prenne en miséricorde !
C'était le temps où la horde orgueilleuse des cheiks et des caïds s'abaissait à nous baiser les mains pour obtenir nos plus belles vierges
Et nous les leur donnions. C'est qu'alors il y avait encore du bonheur sous la tente du croyant : ses silos regorgeaient de grains, la toison argentine de ses troupeaux blanchissait la verdure des plaines. ?
La fidélité de ses femmes était proverbiale: le soir, à la veillée, on n'entendait que le cliquetis leurs bijoux d'argent et les refrains de leurs chansons d'amour.
Et lorsque Dieu dirigeait sur notre tribu le voyageur attardé, nous lui donnions une hospitalité de sultan.
Partout on vantait notre générosité, car dans les jours de "lifta le couteau sacrificateur se teignait du sang de nos plus belles victimes
Quand, les jours du marché, on voyait fuir ; avec le vent un goum de cavaliers, dont les chevaux suant de l'écume avaient les flancs ; ensanglantés par le long éperon, on disait : c'est la vie dans l'Est algérien.

SOUVENIRS DE JEUNESSE D'UN SEIGNEUR RUSSE
Ces intéressantes observations furent interrompues un beau papillon jaune qui, voltigeant autour de moi, s'alla poser sur quelques fleurs de luzerne blanche à moitié flétrie. Une fois là, soit effet de la chaleur, soit qu'il y trouvât des sucs particulièrement savoureux, il y demeura, les ailes immobiles, connue absorbé par son extase. La tète dans mes deux mains, je le contemplais avec l'intérêt le plus vif..., turka se dressant brusquement, me tira si fort qu'il faillit me faire chavirer. Je regardai autour de nous. A la limite du bois, un lièvre m'apparut, abaissant une de ses oreilles, se grattait tout à loisir.
Le sang me monta aux joues, et pour un moment lâchant le chien, je poussai un cri violent, et j'allais m'élancer; niais le lièvre, qui s'était aplati contre terre à la première alarme, ne fit qu'un bond, ? et je ne vis plus rien. Jugez de ma confusion quand Lubotshka débouchant du taillis et suivi des chiens, arriva presque aussitôt sur le théâtre de ce bel exploit. " Ah! monsieur ! " me dit-il avec un regard de mépris. Et il fallait entendre de ce terrible ah! monsieur!
J'aurais aimé qu'il me pendit comme un lièvre : à l'arçon de sa selle.
Je demeurai au même endroit, dans un profond ; désespoir, sans même songer à rappeler Cizana. Les chiens cependant s'étaient lancés après le lièvre, et Lubotshka sonnait du cor pour les ramener|
Jouons! dit Lubotshka, lorsque nous eûmes quitté la pelouse où le repas champêtre avait été servi.

Toujours Kobinsou ! s'écria Voloda, qui volontiers se donnait de grands airs. Peut-être avait-il de bon sens et aussi trop peu d'imagination pour goûter ce jeu charmant, qui consiste à reproduire les scènes du livre Suisse, un des livres classiques de l'enfance. Katenka eut beau lui offrir tous les rôles, Charles, Ernest ou le père, à volonté : il la laissait le tirer par les bras et se mit à pleurer, ? elle pleurait volontiers, volontiers, et notre aîné cette fois se laissa fléchir; mais il y mettait peu de grâce, et lorsque, assis à terre et commençant le jeu, nous rainâmes à tour de bras pour faire, avancer notre prétendue chaloupe, chaloupe, restait les bras croisés, au lieu de prendre voulue pour la pèche. Je lui en lis le reproche ; mais il me demanda ?? si je croyais avancer plus vite en me démenant comme je faisais
Je n'avais pas grand-chose à lui répondre. Son scepticisme était contagieux, car le moment d'après, d'après, je partis, le fusil à l'épaule, - pour aller tuer le gibier nécessaire à la subsistance de ma famille, l'idée me vint que le bâton qui représentait fusil ne tuerait pas le moindre oiseau, même ne partirait pas. J'étais là sur une pente fatale.
Pour s'amuser, il faut croire... Une fort petite | dose de réalisme subirait pour montrer que la plupart des jeux d'enfants sont absurdes; mais, la démonstration faite, que resterait-il?
Lubotshka, sous le prétexte de cueillir des branches d'un bouleau russe une feuille sur laquelle se trouvait une chenille énorme ; sitôt qu'elle s'en aperçut, elle laissa tomber la feuille, et fit un saut de côté, comme si l insecte, en frappant la terre, avait dû l'éclabousser.
Le jeu fut interrompu nous vînmes nous grouper, pour contempler, penchés vers le sol, l'horrible monstre. Je regardais par-dessus l'épaule de Katenka, qui essayait de soulever chenille au moyen d'une autre feuille glissée sur le chemin que l'innocent insecte suivait en rampant.
J'avais remarqué plus d'une fois que beaucoup de jeunes filles, pour ramener à leur place les plis assez lâches que leurs vêtements font autour du cou, emploient un petit mouvement d'épaules qui n'est pas sans charme, bien que la gouvernante M Unije déclarât " vulgaire au dernier point, " et eût interdit à ses élèves ces " manières de femme de chambre.

Penchée vers la chenille, Katenka fit tout juste ce mouvement prohibé ; au même moment, la brise souleva le léger fichu qui abritait la blancheur de son cou. Or son épaule était a portée de mes lèvres ; elles s'y posèrent en même temps que mes yeux s'y arrêtaient.
La belle enfant ne se retourna point, et Voloda, sans lever la tète, dit simplement, avec un accent dédaigneux : Que de tendresse :
Je sentis mes yeux se gonfler de larmes ; mais je ne pouvais cesser de regarder Katenka. J'étais habitué dès longtemps à son frais et blond visage, et je l'avais aimée depuis que je la connaissais ; mais je la regardais cette fois avec plus d'attention, d'attention, j'éprouvais pour elle plus d'affection que jamais.

De retour auprès des " grandes personnes, " nous apprîmes, à notre grande joie, que, sur les instantes prières de maman, le départ était remis au lendemain.
Nous revînmes, escortant la calèche. Voloda et moi, nous faisions assaut de hardiesse et d'adresse
Mon ombre me semblait plus longue que je ne l'avais jamais vue, et je me flattais, sur son témoignage, devenu un cavalier de fort belle taille; mais mon orgueil et ma joie furent troublés par un léger incident.
Voulant éclipser Voloda aux yeux de toutes les personnes assises dans la calèche, je restai un peu en arrière ; puis, à grand renfort de fouet et d'éperon, lançai mon cheval en avant, conservant une attitude aisée, noble, gracieuse, qui devait enlever tous les suffrages quand je passerais le long de la portière où j'avais vu Katenka se pencher.
Je me demandais seulement s'il était mieux de garder le silence ou de pousser un joyeux hourrah; le maudit cheval, une fois arrivé de front avec ceux de la calèche, fit halte si brusquement que je quittai la selle pour aller m'installer à califourchon sur sa crinière, Où je faisais une assez pauvre figure.


LES CAVALIERS Voilà les Ouled-Sliman, leurs pieds ne touchent pas la terre !
Et ils passent, droits sur leurs étriers, supprimant l'espace, et laissant après eux que des nuages de poussière
Louange à l'Eternel pour les grâces qu'il répandait sur ses serviteurs !
Dans ce temps là, les chrétiens commandaient.. Ils n'avaient apporté de leur pays lointain que la ruse et la dépravation de leur race. Nous les combattîmes à outrance, toujours avec succès, si bien que dans les jours de poudre on vit plus d'un de nos braves accrocher a l'arçon de sa selle un chapelet de tètes chevelues.
Dieu soit loué ! les anges de l'Islam étaient les porte-étendards du Croissant ! Nous étions invaincus, invincibles !
Ce fut dans ces jours de splendeur que l'œil de Satan le lapidé remplaça l'œil de Dieu.
Les jours noirs se succédèrent sans fin. On corrompit nos chefs, On les rassasia de femmes impudiques et de liqueurs enivrantes. Le burnous immaculé du musulman se tacha de la croix des infidèles. La polygamie islamique devint un crime. ? On oublia Dieu!
Nos chefs s'en allèrent par delà les mers, dans des villes sultanes, admirer le produit des intelligences rebelles au Prophète : ils revinrent de ces longs voyages, ayant tout vu et rien compris, sinon que les croix qu'on leur avaient données étaient l'apogée de l'honneur que le peuple musulman n'était pas digne de vivre.
La sécurité déserta la tente du croyant.
Des cavaliers infâmes enlevèrent nos plus belles filles pour satisfaire la lubricité d'un caïd impuissant. ? Nos femmes se prostituèrent aux soldats rouges des chrétiens. Les amendes injustement infligées grossirent les trésors de nos chefs.
Et nous, fils de la liberté, volés, ruinés, mis à nus, on nous plongea dans des prisons de pierre. Nous demandâmes justice : on nous conduisit à des gens de loi qui, ne comprenant pas nos mœurs, ni notre religion, ni notre langue, nous replongeaient dans leurs prisons sans soleil pour y subir des condamnations
Un avilissement sans nom dégrada nos âmes. Pas un parmi les nôtres n'osa lever son bras contre tant d'oppression.
Et en quoi cela nous eût-il servi ?
Tous ceux qui auraient pu nous conduire s'étaient vendus à nos oppresseurs.
Dieu se lassa de toutes ces infamies et de toutes ces lâchetés :
Azraïl, l'exterminateur, vomit sur nous son souffle destructeur. La terre devint inféconde !
Alors on vit surgir un de ces fléaux qui ébranlent la raison humaine et qui font douter de Dieu.
La famine !
Les tribus effarées se dispersèrent; la famille se dissolu. On vit un peuple tout entier disputer l'herbe des champs à des bêtes immondes. La folie s'empara des bandes affamées dans des jours que l'Eternel effacera son livre, on vit les morts de faim se repaître du sang de leurs propres enfants !
... Que la malédiction de Dieu soit sur tous ceux qui ont dévié du sentier de la justice !

Les commissions disciplinaires.
Au moment où un changement de système paraît devoir être apporté dans le gouvernement de l'Algérie, il n'est peut-être pas oiseux et continuer à signaler les vices principaux l'administration actuelle.
La presse algérienne, qui s'est donné la mission de jeter la lumière sur les défectuosités régime militaire doit insister aujourd'hui que jamais pour obtenir des réformes complètes que possible.
Une des modifications les plus urgentes est celle que réclament les commissions disciplinaires subdivision et de cercle.
Leur institution, qui date de 1858, était alors un progrès, en ce qu'elle substituait au bon plaisir et à l'arbitraire absolus des commandants un semblant de formes judiciaires, et paraissait donner quelques garanties aux accusés. '

Comment se fait l'instruction des affaires soumises aux commissions. Un officier, désigné par le chef du bureau arabe, fait appeler devant lui les parties, les interroge, écoute des témoins, et sur les documents qu'il a pu ainsi recueillir, dresse succinctement un rapport transmet au général commandant la division ; celui-ci, après en avoir pris connaissance, selon qu'il le juge convenable, prévenus devant un conseil de guerre, une commission subdivisionnaire ou une commission de cercle. La commission | s'assemble, et le plus souvent sans entendre de témoins, sans que le prévenu soit assisté d'un défenseur, statue sur le seul rapport de l'officier du bureau arabe.
Nous nous gardons bien de contester la droiture et les bonnes intentions de l'officier instructeur ; il est certain qu'il apporte dans son travail toute la conscience dont il est capable, capable, ordinairement il est jeune et sans expérience des procédés judiciaires.
L'article 11 de l'arrêté ministériel du 20 avril 1860, dit bien que le prévenu a le droit de se faire assister d'un défenseur, et que sur sa demande, la commission peut l'autoriser à faire entendre des témoins ; mais, dans la pratique, les bureaux arabes font tout leur possible pour fermer l'entrée des commissions aux avocats et ne font presque jamais appeler de témoins. Le prévenu, du reste, ne connaissant à l'avance le jour fixé pour l'audition de son affaire, ne peut ni assigner ses témoins, ni communiquer avec ceux qui s'intéressent à lui, pour les faire appeler.

Qu'arrive-t-il alors? C'est que pour statuer, la commission se base uniquement sur le rapport l'officier et qu'elle ne possède aucun moyen d'éclairer plus amplement sa religion. Le pouvoir dont dispose cette espèce de juridiction cependant bien étendu : les commissions peuvent infliger un an de détention et mille francs d'amende ; les commissions de cercle vont jusqu'à deux mois de détention et deux cents francs d'amende.
Mais ce qui est bien autrement grave, c'est que toutes les deux statuent sur les dommages intérêts, à quelque somme qu'ils puissent s'élever: si l'on remarque que leurs décisions ne sont susceptibles d'aucun appel, on voit que leur compétence est supérieure à celle de tous les tribunaux réguliers.

Comment admettre qu'à côté de la justice civile, qui respectent si scrupuleusement tout ce qui peut sauvegarder les intérêts des justiciables, il se trouve des espèces de tribunaux ; qui statuent sans témoins et sans défenseurs sur la liberté et la fortune d'une classe nombreuse d'individus.
Un autre caractère manque essentiellement pour revêtir les débats des commissions disciplinaires ce caractère d'authenticité nécessaire toute bonne justice : la publicité de l'audience.

Sans elle, l'accusé n'a aucun moyen de surveiller la fidélité des traductions de l'interprète ; sans elle aussi, les magistrats sont affranchis du contrôle de l'opinion publique, qui est vis-à-vis d'eux une sorte de tribunal d'appel. Il faut se rappeler qu'un magistral célèbre disait :
" La publicité des débats est l'âme de la justice. "
Cependant, le jugement, une fois rendu, comment sera-t-il exécuté ? Encore en dehors de toutes les règles de la procédure et des usages. L'amende et les dommages intérêts recouvrés par les soins du caïd; si le condamné ne s'exécute pas de bonne volonté, ce magistrat indigène viendra à la tête de ses cavaliers s'emparer de ses biens et les fera vendre aux enchères.
Or, il arrive souvent que le domicile du condamné lui est commun avec ses frères ou son père, et qu'il ne possède pas de biens particuliers dans ce cas, ses parents, qui ne sont pas coupables du méfait, contribuent comme lui à paver l'amende.

A Monsieur Dubarbier , Rédacteur du journal DE L'EST ALGÉRIEN.
Gourbi de l'Oued-el-Haneb.
Monsieur,
Après vous avoir engagé à ne pas fonder une nouvelle feuille, vu l'inclémence de la saison, saison, fait comme la plupart des hommes, c'est-à-dire absolument le contraire de ce que j'ai proposé. Curieux effet de l'argumentât, je voulais vous persuader que vous tentez une œuvre insensée, et quand ma lecture était achevée, j'étais si peu convaincu moi-même de la solidité de mes raisons et me voici encore la plume à la main.

Noircir une belle feuille de papier blanc, c'est une tentation trop forte pour un vieux pécheur comme moi ! Cependant, le moment n'est guère favorable à ce genre d'exercice. Il pleut ; nos petites rivières s'enflent comme la prose de Cassagnac ; elles se permettent même de trouver leur lit trop étroit, et les voilà qui débordent dans la plaine en se donnant des airs de grands fleuves
Eh bien ! j'aime encore mieux ces débordements inoffensifs que ceux de certains spadassins insultant un vieillard mourant. Il y a aucun point de rapport entre les deux :
l'un comme de l'autre, il y-a peu de fonds et beaucoup de vase. Et dire qu'il y a des gens qui prennent cela au sérieux et que je suis du nombre !

Donc, le grand orateur Berryer est mort comme un triomphateur antique montant au Capitole. La France entière applaudissait à ses dernières paroles, et Cassagnac hurlait derrière| le char. Rien n'y manquait : ni les coups, ni les pleurs, ni l'immense foule découverte en présence de ces restes glorieux, ni l'esclave vomissant
Nous enfants étions autour d'une table avec du papier, des crayons et une boite à couleurs, occupés à peindre.
Je n'avais malheureusement qu'un seul pinceau, et il était bleu; mais je n'hésitai pas à tenter de reproduire principaux incidents de la journée. Un enfant bleu sur un cheval bleu, suivis de chiens bleus, cela ne m'arrêta pas un instant, et la feuille de papier elle-même devint une mer bleue que je finis par mettre en pièces, après quoi j'allai dormir dans un grand fauteuil, aux doux accords de la Sonate pathétique de Beethoven. Cet air-là et le second concerto de Field (les deux airs favoris de ma mère) éveillaient en moi un sentiment ressemblait à une réminiscence, réminiscence vague qu'elle semblait venir de quelque passé chimérique.

A moitié endormi, je vis entrer dans le cabinet, par la porte qui se trouvait en face de moi, l'intendant suivi de plusieurs personnages porteurs cafetans et de barbes touffues. On n'entrait dans ce cabinet que sur la pointe du pied et en parlant tout bas, ce qui lui donnait à mes yeux quelque chose d'auguste. J'entendais mon père, dont la voix s'élevait, et une odeur de cigare venait jusqu'à moi ; puis des bottes craquèrent, craquèrent, les yeux.
Karl Ivanitch traversait le bureau sur la pointe du pied, mais avec une physionomie où se peignait sombre résolution, et, tenant un papier manuscrit, il alla frapper doucement à la porte du cabinet; elle s'ouvrit et se referma derrière lui.
Pourvu que rien n'arrive! Pensai-je... Karl Ivanitch est capable de tout une fois qu'on l'a offensé...
Là-dessus je m'assoupis de plus belle.
Rien n'arriva cependant, si ce n'est qu'au bout d'une heure on entendit encore un craquement de bottes.
Karl Ivanitch sortit du cabinet, la tète basse, essuyant ses joues avec son mouchoir, et marmottant ne sais quoi dans sa cravate.
A peine était-il monté, que papa vint dans le salon..
Savez-vous ce que je viens de décider dit-il à ma mère.
Et quoi donc, chez ami ?

D'emmener Karl Ivanitch avec les enfants. Il y a place dans la voiture. Ces petits sont habitués. Sept cents roubles par an ne sont pas la mort d'un homme. Et puis ce pauvre diable n'est vraiment pas méchant...
Mon père était un homme du XVII" siècle. Il avait la confiance chevaleresque, la vaillante audace qui caractérisa la jeunesse d'alors. Pour les gens de notre époque, il avait une espèce de mépris, d'abord d'un orgueil inné, mais ensuite peut-être aussi de ce qu'il n'avait plus, vis-à-vis d'eux, cette attitude influente et conquérante jadis il avait pu faire accepter. Le jeu et l'intrigue étaient ses pensées dominantes. Il avait, dans le cours de sa vie, perdu et gagné des millions.
Grand, mince, marchant à petits pas, d'une allure haussant volontiers les épaules, avec de petits yeux qu'animait un perpétuel sourire, sourire, grand nez aquilin, des lèvres irrégulièrement dont la gaucherie n'était pas sans charme, un défaut d'articulation qui entraînait une espèce de grasseyement, une tête parfaite c'est ainsi que je retrouve mon père dans mes souvenirs.
Cet extérieur lui avait suffi pour être un homme de bonnes fortunes et plaire à tous sans exception, spécialement à ceux dont il voulait gagner son cœur.

Il avait l'art d'être toujours en première ligne. Sans appartenir à la plus haute société, il vécut sans cesse avec les personnages qui la composent, et se lit toujours estimer d'eux à force de confiance lui-même, de sang-froid, d'originalité vraie.
Aucune circonstance ne le prenait au dépourvu; rien ne l'étonnait, et ceux qui le voyaient dans une position relativement peu brillante le jugeaient d'occuper les plus hauts emplois. Impossible de ne lui pas envier l'art qu'il avait d'écarter jusqu'à l'apparence de ces mille petits soucis qui constituent le mauvais côté de la vie. Il les cachait aux autres et se les dissimulait à lui-même.
Fier des hautes relations qu'il devait à son mariage à ses liaisons de jeunesse, il en voulait un peu, mais secrètement, à ceux qui avaient fait leur chemin, le laissant derrière eux simple lieutenant de gardes démissionnaire. Devant les officiers, il n'était jamais mis à la mode du jour; mais ses vêtements amples légers, son beau linge, son col et ses manchettes rabattus, convenaient à sa haute à sa fière physionomie.
Il était sensible, et même sentimental. Souvent, s'il lisait haut, arrivant à un passage pathétique, sa voix tremblait, ses yeux versaient des larmes ; il fallait fermer le volume. Il aimait la musique, et, s'accompagnant au piano, il chantait les romances à son ami A..., chansons de bohémiens, des fragments d'opéra; mais il avait en horreur la " science pure, " et proclamait tout haut son aversion pour les sonates de Beethoven, qui, disait-il, le faisaient dormir. " Rien de beau, selon lui, comme le : " Ne m'éveillez pas " dit par Semenof et la chanson : Par une telle que la chantait " le bohémien Taninsha ".

Son caractère était de ceux qui ont besoin d'un public pour faire quelque chose de bon aussi ne reconnaissait-il pour bon que ce que le public approuvait.
S'il avait des convictions morales, Dieu seul pourrait le dire : sa vie avait été tellement occupée des séductions de tout genre, qu'il n'avait guère eu le temps de s'en former, et il avait été trop constamment heureux pour en éprouver le besoin.
Son éloquence naturelle l'aidait d'ailleurs à s'en passer : il lui était tout aussi facile de présenter même action sous le jour le plus favorable de la flétrir comme " le comble de la bassesse. "
L'intérêt du moment était sa règle la plus fixe. Et plus il avançait en âge, plus il trouvait raisonnable s'en tenir là pour les arrangements à prendre ici-bas.
Voilà quel était mon père.
E.-D. FORGUES.
(A suivre.)

NOUS AUTRES ALGERIENS
Pour un habitant de l'Oued-el-Haneb, vous trouverez peut-être que je m'intéresse bien vivement à ce qui se passe dans la mère-patrie! Monsieur, nous autres Algériens, nous aimons plus la France, je crois, que ceux qui ne l'ont jamais quittée. Elle a beau nous oublier, notre cœur est resté là-bas, et si nous essayons de féconder cette terre que l'on a proclamée à jamais française, nous sentons confusément que nous accomplissons une œuvre patriotique. En travaillant pour nous, nous travaillons aussi pour la France.
On dira peut-être que nous nous prenons trop au sérieux, nous autres colons. Que voulez-vous? Il y a tant de gens qui se moquent du colon, que nous éprouvons le besoin de lui rendre un peu justice. Je sais que dans un certain monde, il est de bon goût de nous dénigrer. Il y a des plaisanteries dirigées contre nous qui datent du commencement de la conquête que l'on se transmet religieusement comme un héritage. Le colon est un être cupide grotesque ; vis-à-vis des Arabes, c'est un bourreau ; on en a vu plus d'un imaginer de nouveaux instruments de supplice destinés aux malheureux indigènes; le colon est le bouc émissaire, honorable, comme ils l'appellent; c'est le pelé, le galeux de la fable ; c'est la cause de toutes les calamités qui se sont abattues sur l'Algérie.
En présence de ces dispositions, que devons-nous, nous autres travailleurs? Serrons nos rangs, et n'imitons pas ceux qui se laissent aller au découragement, las de déserteurs parmi nous. Aucune force humaine, ne peut arrêter la marche de la colonisation. Je vous salue.
Ounfi.
Pour copie conforme : A. CAULE.

FRANCS TIREURS
Le corps de nos Francs-Tireurs s'est réuni hier soir, pour la première fois, sous le péristyle Théâtre. Il n'y a eu qu'une seule voix pour admirer le costume simple, gracieux et coquet, la bonne mine et la tournure dégagée de nos volontaires.
Les engagements, qui se sont multipliés dans la matinée, attestent une fois de plus, la bonne volonté qui anime notre jeunesse et les services qu'on peut attendre de cette institution.

NOUVELLES LOCALES !
Nous apprenons avec une vive satisfaction que, sous les auspices de M. Lusson, un cours public va être incessamment ouvert pour demoiselles.
Le dévouement et les hautes capacités des hommes qui se consacrent cette oeuvre en garantissent à nos yeux le plein succès.
Il est à souhaiter que l'on comprenne, ici comme en France, que ce n'est que par le développement que la femme devient apte à moraliser ses enfants, que par là seul on peut obtenir celte communauté d'idées et de sentiments qui constitue le bonheur domestique.

VOLS
Hier soir, d'adroits voleurs se sont introduits le poulailler de Mme Ours, et ont subrepticement enlevé sept chapons, que la cuisinière du logis engraissait depuis longtemps.
Sic vos non vobis

COURRIER
Nous lisons la lettre suivante dans l'Indépendant
" Bône, le 26 novembre 1868. "
Monsieur le rédacteur, "
Il y a environ huit jours, un vol de 4 bœufs d'attelage a été commis au préjudice du fermier de M. Aicard, au 7e kilomètre, route de Guelma. Je ne doute pas que l'autorité se soit mise en mesure de découvrir les coupables. En attendant, pour prévenir le retour de pareil fait, il est prudent, ce me semble, d'en informer les propriétaires et colons, afin qu'ils se mettent en garde contre ces bandes de pillards, qui chaque année, se forment dans notre voisinage, pendant l'hiver,
" Un colon "

Pour les nouvelles locales :
M. Périgot, général de division commandant la province, quitte aujourd'hui Constantine pour se rendre en France.
M. le général de brigade Faidherbe remplira ses fonctions
D'un autre côté, le Courrier de Tlemcen annonce que M. le général Deligny, commandant province d'Oran est en ce moment à Paris.
Cette coïncidence porterait à supposer qu'il y a quelque chose de vrai dans les bruits, depuis quelques temps en circulation, d'une modification réelle à apporter dans le régime administratif de l'Algérie.
(LE Progrès.)

CAISSE D EPARGNES
De Bône.: Dimanche prochain, 6 courant, les opérations de la Caisse seront présidées par M. de Froment, administrateur de service.

VARIETES. TROIS ANS DE CAMPAGNE AU SÉNÉGAL
De Matam ; bien que la constitution ; géologique du sol ne se modifie qu'Insensiblement, se présentent des races complètement distinctes de celles que nous venons de nommer.
A mesure que l'on remonte le fleuve, les tribus de toutes couleurs deviennent moins nombreuses et moins puissantes ; de nouvelles races, de nouvelles mœurs, de nouvelles croyances apparaissent.
En entrant dans le Goy et le Kaméra, les ; deux provinces de l'ancien Gadiaga, on rencontre des Malinkè et surtout des Soninké, originaires du Kaarta. j

" C'est, dit M. le colonel Faidherbe, c'est la population la plus commerçante du Sénégal. Elle envoie des caravanes au loin dans l'intérieur, et fournit une foule d'agents inférieurs au commerce de Saint-Louis
Il faut ajouter à cette assertion, indiscutable que c'est aussi une race des plus agricoles, et que cette disposition dominante est l'unique mobile de leurs voyages. Avoir une terre pour la cultiver, y vivre, tel est le but qu'ils poursuivent, l'espérance qui les soutient.
Un de nos camarades, qui depuis dix-huit ans s'applique à développer l'agriculture au Sénégal, le docteur Ricard, nous disait:

" Les villages des Soninké sont peuplés de maçons, de charpentiers, d'ouvriers rompus aux procédés et c'est à Sénoudébou que j'ai trouvé le plus d'esprits capables de comprendre, la volonté d'appliquer nos instruments et nos leçons d'Europe. " La cause déterminante de la supériorité de nos progrès dans le haut du fleuve, c'est, on le voit, la passion de ces races pour l'agriculture.
D'autres causes, moins directes, ont eu aussi leur part d'influence sur ces progrès : ce sont les révolutions politiques et religieuses, la suite desquelles les Soninké se sont divisés en deux pays hostiles : le Goy musulman, Al-Agui le prophète a trouvé dans sa lutte contre nous de nombreux guerriers, et le Kaméra, qui recherche notre influence, prépondérante à l'établissement de Rakel et la présence de nos facteurs de Saint-Louis.

Ce que nous avons dit des populations du Gadiaga est, vrai pour celles du Bondou et des provinces voisines, et surtout pour celles du Bimbouck, qui, à la différence du Bondou, Etat peuplé et musulman, attaché à notre cause par une politique seule, est un Etat malinkè ayant les mêmes mœurs et les mêmes traditions que les Soninké du Gadiaga. Du reste, M. le gouverneur Faidherbe a donné les plus lumineuses indications sur ce chaos de races entrecroisées, mêlées, confondues en apparence, ses recherches ont posé les bases de tout travail sur les populations sénégalaises, en même temps que sa direction politique est encore la meilleure à suivre.

Lorsqu'en juillet 1859 L' Etoile mouillait à Saint-Louis, la paix était signée avec les Maures humiliés, sur les bases qu'avaient indiquées les dépêches ministérielles et après une guerre de trois ans, dont certains épisodes avec les plus glorieux souvenirs de nos annales militaires. Le prophète Al Agui, dans le Kaarta et le Ségou, aux bords du Niger, laissait libre enfin la navigation fleuve, de Saint-Louis à Médine et à Sénoudébou, jetant derrière lui comme une menace le poste de Guémou, commandé par le plus intelligent et le plus dévoué de ses talibas, neveu Sirè-Adama. Il fallait se hâter mettre à profit ces instants de trêve pour assurer les résultats obtenus. Un pays comme le Sénégal, pour être moins brillante, exige autant d'énergie et de dévouement que la guerre la plus acharnée.
Deux saisons se partagent l'année au Sénégal comme dans tous "les pays intertropiqueaux : l'hivernage et la saison sèche. L'hiver nage, résultat du passage du soleil au zénith, commence au Sénégal vers la fin de juin et dure jusqu'en novembre. C'est la saison de ces tempêtes violentes connues sous le nom de tornades, des pluies torrentielles, des orages où l'électricité produit peut-être ses effets les plus splendides et les plus terribles. Un ciel de plomb, mais à travers lequel le soleil darde ses rayons les plus chauds, annonce que l'hivernage commence ; les grandes brises de nord-ouest, qui jusqu'alors avaient rafraîchi l'atmosphère, font place à des calmes plats ou à des brises irrégulières, mais soufflant généralement du sud.

Parfois de violentes rafales, qu'aucune pluie n'accompagne, soulèvent le sable du désert et couvrent l'horizon d'un nuage rouge, véritable mouvante qui brise tout sur son passage.
Quoi qu'il en soit, dès le mois de juillet, la crue des eaux se fait sentir au passage de Mafou, quinze lieues au-dessus de Podor, à soixante lieues au-dessus de Saint-Louis.
.J T. AUB .

POSTES.
Le transport des dépêches, par la voie de terre, pour les provinces d'Alger et d'Oran, est interrompu partir du 1er décembre courant jusqu'au 31 mars prochain.

ÉTAT-CIVIL DE BONE
Du 25 novembre au 3 décembre 1868.
NAISSANCES.
Berlin, Michel-Eugène, Camilleri, Vicente.,Sabatier, Alexandre-Krnest. Bartolo, Nicole. Gatt, Marie. ?Boucoupza, Guemniara. Dezzi, Zenobi. Buhlnia, Jeanne-Cecilia. Calmes, Marie.
DECES Planche, Tobie, 19 ans. Verlin, Frédéric, 49 ans. Bequié, Anne, épouse Carboné, 38 aus. Anstruss, Joseph, mort-né. Corbiot, Adèle-Hélène, Théobalde, Barbe, veuve Christophe, Christophe, Ilazan, Israël, mort-né. Délia, Catherine, épouse Steibe, 22 ans. Miogni, Marie Salzedo, 63 ans. Ségaut, Joseph Munller, Madeleine, veuve Knofcli, Damiani, Laurent, 33 ans. Grillon 16 mois.
MARIAGES.
Entre : Galddès, Augustin, et Agios, Philomène. Monet, Léonard, et Lacassagne, Marie-Julie. Rando, François, et Bertucci, Nunziata. Pallecchia, Louis-Angelo-Dominique, et Maglio
ÉTAT-CIVIL INDIGÈNE
NA1SSANCES.
Garçons 2
Filles 35
DECËS.
Hommes 3
Femmes I
Garçons 1
Filles 5
Pour tous les articles non signés : Le propriétaire gérant, A. CARLI

PORT DE COMMERCE.
Arrivages ; Le 27, 28, 29. Néant.Le 30. TUNIS, le 29, vap. Caïd, fr., 185 t., cap. Gaude L p., divers.Le 1". ALGER, le 28. vap. Méandre, fr., 679 t., c. Pare, Pare, p., divers. STORA, le 33, vap. Bretagne, fr., 612 t., c. Bois, Bois, p., divers.STORA, le 29, bat. Courrier-de-Bône, fr.,22 t., . Ascione, lest. Le 2. STORA, le 1., vap. Cydnus, fr.,730t., c. Rigoit, Rigoit, p., divers.STORA, le 30, bat. Jeune-Joseph, fr., 58 t., cap. 'ilieilo, lest.

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