GUELMA
MAI 1945
Témoignage d'un officier

MISSION DE PACIFICATION SUR GUELMA ET SA RÉGION
(mai 1945)

Au mois de Mars 1945, je me trouvais à Batna, au 9° régiment de Spahis de "souveraineté' comme capitaine commandant le 6° escadron. (21 HalTracks, 3 Jeeps de combat, 3 motos).
Un ordre arriva de l'E.M du Corps d'Armée d'Alger, qui prescrivait au Colonel commandant le régiment de constituer un déplacement de 2 escadrons, au moins, pour assurer l'ordre en Tunisie, dans les régions de Kairouan et du Cap Bon. En effet, les éléments du Neo Destour, inquiétaient les autorités par des vols et des exactions, dans les fermes exploitées par des européens, et les menaçaient fréquemment de brûler leurs biens.
Le détachement fut donc constitué; le commandement en fut confié au Chef d'Escadron Combourieux. Il était composé du 4ème escadron (Capitaine Fynaert) du 6 eme escadron (Capitaine Brincourt) et un peloton de commandant(sous-lieutenant Schersnovikz)

Les ordres de mission étaient directement adressés au chef de détachement par l'E; M, du Commandement Supérieur des troupes de Tunisie Suivant la vieille formule, il fallait que nous montrions notre force, pour ne pas avoir à nous en servir. En effet, dés notre entrée sur le territoire tunisien, l'accueil ne nous paraissait pas hostile. La population des régions que nous traversions, venait de subir les effets terrifiants de l'empoignade des forces alliées et des Allemands, et ne semblait donc pas vouloir s'exposer aux répressions qui pourraient émaner de notre part.

Or, il faut souligner, que notre groupement était composé de 95% de musulmans provenant en général des recrutements des Aurès. Mais aucun contact n'eut lieu entre nos hommes et la population.

De nombreux vestiges des combats de l'Africa Corps et des troupes alliées étaient abandonnés dans la nature. A 2 ou 3 reprises, vers Sousse, Mehdia et Nabeul quelques rassemblements suspects furent dispersés, sans difficulté.

Les autorités locales autochtones nous recevaient avec beaucoup de gentillesse; les Caïds en particulier, ne manquaient pas de nous offrir des méchouis, du couscous, ou des friandises.

Les opérations se déroulaient donc dans les meilleures conditions Début Mai 45, après avoir ratissé le Cap Bon, ordre nous fut donné de rejoindre Tunis. Le groupement s'installa en campement au Camp du Prado, 5 à 6 Km au nord de la ville.

Le 7 Mai, avec deux de mes camarades, nous déjeunions au cercle militaire de Tunis, lorsque nous apprîmes que l'Armistice serait signé et proclamé le 8 Mai 1945. Le jour de la Victoire, nous défilions à Tunis, Bd Jules Ferry, dans l'allégresse générale et nos spahis eurent beaucoup de succès.
A l'issue de la prise d'Armes, notre détachement regagne son cantonnement et le Bey, ayant envoyé des moutons, un méchoui pantagruélique fut organisé au camp.

L'après midi, avec la permission du Commandant, je me rendais en moto à Tunis, où je devais sabler le champagne avec des amis.
Regagnant le camp, vers 6 heures du soir, le commandant Combourieux me fit appeler et m'annonça que le Général Mast, résident général, l'avait convoqué pour lui faire part d'événements très graves qui se seraient produits dans le Constantinois, et que le Haut Commandement demandait que notre détachement fisse route sans délai vers Souk-Ahras pour se mettre à la disposition du Général Duval Commandant la Subdivision de Bône.

A 9 heures du soir, le détachement quittait son cantonnement et nous roulâmes toute la nuit pour arriver à Souk Ahras, le lendemain à 7 heures du matin.

Le Commandant Combourieux, le Capitaine Fynaert, et moi même, sommes reçus par le lieutenant Colonel, officier mobilisé et commandant d'Armes, dès 8 heures. Cet officier supérieur remet au Commandant un ordre du Général Duval, Commandant la subdivision de Bône, lui prescrivant de se rendre sans délai auprès de l'Administrateur de Laverdure, qui nous fera un rapport sur la situation et nous indiquera les points névralgiques où devra s'exercer notre action. Le Commandant d'Armes, en même temps, nous brosse un tableau dramatique sur ce qui se passe à Sétif et à Guelma. J'apprends par lui, l'assassinat à Kerrata, d'un de mes bons amis, l'Administrateur Rousseau. La pause à Souk Ahras ne s'éternise pas; nous filons dare dare sur Laverdure et déplorons que de tels troubles apparaissent; alors que la nature du mois de Mai éclate de splendeur sur cette route si pittoresque où les bois semblent apporter tant de paix et de sérénité sur les pentes de la montagne.

A Laverdure, nous sommes accueillis dans l'anxiété par un administrateur qui nous apprend qu'il n'a plus de communication avec quelques villages, qu'il sait par des agents de renseignements occasionnels que Petit, Lapenne, et Villars semblent assiégés par des bandes de rebelles fanatisés, qu'il y aurait de nombreuses victimes parmi les colons et les fonctionnaires; que le sous-préfet Achiary semble avoir maîtrisé la situation dans le chef lieu d'arrondissement, mais que les tirailleurs, peu surs, sont consignés dans leur quartier.

Sétif, soumis à de nombreuses exactions réclame du renfort.
Le Commandant Combourieux prend donc la décision suivante:
L escadron Fynaeret partira immédiatement sur Sétif, mon escadron opérera surtout dans les communes de Villars, Petit, Lapenne, Héliopolis et Millesimo. Lui même se rendra à Guelma où il compte rencontrer le sous préfet Achiary et le maire ainsi que l'autorité militaire locale.
Pour ce qui me concerne, je rassemble mon unité, composée presqu'uniquement de musulmans de l'Aurès. M'adressant à eux, en Chaouia, puis en Arabe, je leur fais part des événements, sans leur cacher la vérité. J'insiste sur le devoir du citoyen envers son pays et son drapeau, et aussi sur l'affection que j'ai toujours porté aux hommes placés sous mes ordres. Le jour est arrivé où, le cœur déchiré, je dois leur demander de me suivre dans ma mission. Je tiens à leur dire que s'ils ont des états d'âme et si, parmi eux, certains ne sont pas surs de leur réaction, je leur laisse le soin de regagner leur garnison je ne les porterai pas comme déserteurs; mais qu'en agissant ainsi, ils abandonnaient leurs camarades.
Je répartis les missions ainsi:
1er peloton Lieutenant Chaylard 2ème peloton Adjudant Saddok se rendre par la route sur les villages de Petit, Lapenne, et Hélîopolis. Dégager les agglomérations assiégées, se mettre à disposition des maires.
3ème peloton Lieutenant Boudiaf
4ème peloton Lieutenant Petit
Peloton de commandement et moi-même, vers Villars: même mission.

L'escadron en marche reste rassemblé jusqu'à la bifurcation de Villars. Arrivé au carrefour, je stoppe mon unité et demande à l'adjudant d'escadron de procéder à l'appel: " Manque personne" mon Capitaine. Donc pas une seule défection. " Restons en liaison radio, nous nous regrouperons après l'opération. "
En arrivant à Villars, nous sommes accueillis par des coups de feu. J'ordonne un mouvement circulaire et avant qu'il ne soit terminé, près d'un millier de rebelles s'évaporent dans le djebel et les forêts. La population s'était réfugiée à la gendarmerie (2 FM par brigade) mais où il ne restait qu'un chargeur. Le téléphone était coupé et la radio ne fonctionnait plus. Laissant mon détachement à Villars, je me rends avec le peloton Saddok dans les bois environnants et dans 4 ou 5 fermes isolées qui sont vides et saccagées. A quelque distance d'une ferme nous trouvons deux cadavres d'européens égorgés, jambes et bras coupés à la hache.

A la fin de la journée, le calme est revenu à Villars. Je laisse un peloton et des munitions aux gendarmes et je file sur Guelma, en passant par Petit, où le lieutenant Chaylard était passé avant moi et avait découvert quatorze européens assassinés.
Il était en train d'opérer dans les bois environnants, pour tenter de capturer des rebelles. J'entendais des coups de feu. A la radio Chaylard m'informe qu'il vient d'abattre neuf rebelles et qu'il détient quatre prisonniers. Il se rendra ensuite à Héliopolis, où il rencontrera le Maire, M Lavie, qui avait édifié un barrage électrifié autour de son moulin. La population européenne s'y était réfugiée.

Les communications avaient été coupées dans la nuit précédente. Sur la route de Sédrata, un administrateur avec son groupe de mokhazni a délivré Lapenne.
Partout les spahis ont été accueillis avec soulagement et allégresse par les assiégés. Les rebelles, dont un certain nombre ont été blessés ou tués au cours des opérations, découragés et apeurés, restaient dans le dejbel environnant après avoir abandonné leurs douars et leurs mechtas. Seuls, restaient dans les gourbis, des vieillards, des femmes et des enfants. Les contacts n'ayant été pas avec tous les maires des villages sinistrés, Ceux-ci demandent qu'un petit détachement, muni de radio, s'installe au village pour la nuit.

La nuit tombée ma mission étant accomplie dans de bonnes conditions avec un seul homme blessé par chevrotine, je me rends à Guelma avec les pelotons réduits. Au Crépuscule nous voyons à notre approche les rebelles fuir Nous abordons la ville par un mouvement tournant après avoir pris contact radio avec la sous-préfecture. Nous entrons dans la Ville sous les applaudissements de la population qui vient de vivre un cauchemar.

GUELMA : En effet, le 8 mai, le maire de Guelma et les anciens combattants avaient organisé un défilé qui fût disloqué par des énergumènes armés descendus de la ville haute. Il s'ensuivit un échange de violences et de coups de feu tirés par les manifestants en notre direction.

Un groupe d'émeutiers avait lapidé les vitres de la sous-préfecture, un garde champêtre avait été roué de coups qui le feront mourir quelques jours plus tard.
Le sous-préfet, sorti dans la rue pour se joindre à la manifestation patriotique, avait été pris à parti par les trublions. La Police locale et les gendarmes avaient dispersé la manifestation, et le Capitaine de gendarmerie s'était porté auprès du sous-préfet.
Quelques instants plus tard, Achiary, l'arme à la main, ne trouvant pas auprès du vieux commandant d'armes rappelé, la réaction souhaitée (tirailleurs peu surs), prend en main la direction des opérations, crée une milice locale avec tous les européens. Ceux-ci poursuivent des musulmans armés qui se sont fait remarquer par leur agressivité, parfois les arrêtent pour les remettre aux autorités.
L'arrivée de mon escadron, le 9 mai, apporte enfin l'apaisement. Le chef d'escadrons Combourieux fixe son PC dans une école. Où j'installe mon unité.

Au cours des jours suivants, notre action se limite à des patrouilles, des surveillances de villages, des contrôles d'identité et même des rassemblements de troupeaux indigènes disséminés dans la nature.
Quelques jours après, le général Duval est venu nous passer en revue et nous féliciter Il nous demande de lui signaler les militaires qui s'étaient distingués au cours des opérations, afin de les citer à l'ordre.

Accompagnant le général qui passait devant ma troupe, je lui présente l'adjudant Saddock, qui allait prendre sa retraite, et qui espérait voir aboutir favorablement la demande qu'il avait faite pour une nomination de Caïd.
Le général serrant la main de l'adjudant lui dit:
" Je sais que tu es un brave et que tu appartiens à une grande famille de l'Aurès, fidèle à la France. Tu es Caïd à partir d'aujourd'hui"

Au retour du détachement de Batna, Saddock est mis à la retraite et est nommé Caïd de M'chounech. C'est lui qui fut tué le 1er novembre 1954 dans les gorges de Tighanimine, alors qu'en car, il se rendait à Arris pour informer l'administrateur qu'il venait de recevoir un ordre des rebelles lui intimant de se rallier à eux. Il se trouvait dans le car en compagnie d'un jeune couple d'instituteurs, Guy Monnerot et son épouse. Les rebelles ordonnent au couple, seuls passagers européens, de descendre. Hadj Saddock intervient alors et se rendant compte qu'il avait affaire à des rebelles, sort son revolver pour abattre leur chef Chibani Bachir, mais l'un des hommes de celui-ci surprend son geste et tire. Le caïd s'écroule en criant: " Lâches à ceux qui tuent nos amis ". Les deux instituteurs sont touchés, Guy Monnerot est blessé mortellement et sa femme survivra dans des conditions miraculeuses. Cet assassinat matérialisera le début de la rébellion de 1954 qui amènera l'Algérie à l'indépendance.
A B