LE VOYAGE DE S. M. L'EMPEREUR NAPOLÉON III EN ALGÉRIE
1865
SÉNATUS-CONSULTE
Relatif à l'étal des personnes et à la naturalisation en Algérie.
NAPOLÉON,

Par la grâce de Dieu et la volonté nationale, Empereur des Français,
A tous présents et à venir, salut :
Avons sanctionné et sanctionnons, promulgué et promulguons ce qui suit :

Article premier. L'indigène musulman est Français; néanmoins il continuera à être régi par la loi musulmane.
Il peut être admis à servir dans les armées de terre et de mer. Il peut être appelé à des fonctions et emplois civils en Algérie.
Ii peut, sur sa demande, être admis à jouir des droits de citoyen français; dans ce cas, il est régi par les lois civiles et politiques de la France.
Art. 2. L'indigène israélite est Français ; néanmoins il continue à être régi par son statut personnel.
Il peut être admis à servir dans les armées de terre et de mer. Il peut être appelé à des fonctions et emplois civils en Algérie.
11 peut, sur sa demande, être admis à jouir des droits de citoyen français; dans ce cas, il est régi par la loi française.
Art. 3. L'étranger qui justifie de trois années de résidence en Algérie peut être admis à jouir de tous les droits de citoyen français.

Art. 4. La qualité de citoyen français ne peut être obtenue, conformément aux articles 1, 2 et 3 du présent sénatus-consulte, qu'à l'âge de vingt et un ans accomplis; elle est conférée par décret impérial rendu en conseil d'État.
Art. 5. Un règlement d'administration publique déterminera :
1° Les conditions d'admission, de service et d'avancement des indigènes. musulmans et des indigènes israélites dans les armées de terre et de mer;
2° Les fonctions et emplois civils auxquels les indigènes musulmans et les-indigènes israélites peuvent être nommés en Algérie ;
3. Les formes dans lequelles seront instruites les demandes prévues par les articles 1, 2 et 3 du présent sénatus-consulte.
Mandons et ordonnons que les présentes, revêtues du sceau de l'État et insérées au Bulletin des lois, soient adressées au cours, aux tribunaux et aux autorités administratives, pour qu'ils les inscrivent sur leurs registres, les observent et les fassent observer, et notre ministre de la justice et des cultes est chargé d'en surveiller la publication.
Fait au palais des Tuileries, le 14 juillet 1865.

Avant de commencer le récit du voyage de l'Empereur en Algérie, nous avons jugé à propos d'initier le lecteur à l'histoire de notre possession africaine, par une courte notice rédigée d'après les documents les plus dignes de foi. Après avoir par-couru ce rapide aperçu, on comprendra mieux peut-etc la portée du voyage impérial et l'importance de notre oeuvre de colonisation. Nous ne citons pas les très-nombreux écrivains qui nous ont fourni des renseignements par l'intermédiaire des livres, des journaux; mais qu'ils reçoivent nos excuses si nous avons trop librement puisé dans leurs ouvrages, et les remerclments du public si, grâce à leur érudition, nous avons su intéresser nos lecteurs.

LES TEMPS FABULEUX. -- CARTHAGE ET ROME

On retrouve encore en Algérie une race dont l'antiquité se dérobe aux investigations de l'histoire : c'est la race berbère, désignée à tort sous le nom de kabyle.

D'après certaines traditions recueillies par Salluste, qui pouvait s'appuyer sur les livres du roi numide Hiempsal, les premiers habitants de l'Afrique septentrionale furent les Gétules et les Lybiens, peuples sauvages vivant sans lois, sans gouvernement, se nourrissant de la chair des bêtes fauves et de l'herbe des champs, se reposant où la nuit les surprenait.

Une armée d'émigrants, venue des pays orientaux, leur apporta une certaine civilisation, et, se fondant avec eux, forma la race numide, qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours et a reçu la désignation de berbère (1).

(1) Nous joignons ici le curieux passage de Salluste sur lequel nous nous sommes appuyé. Les détails appartiennent à la fable; mais, comme dans tous les mythes, le sens général de la tradition exprime un fait vrai.
" A la mort d'Hercule, qui périt en Espagne, selon l'opinion répandue en Afrique, son armée, composée d'hommes de toutes les nations, se trouva sans chef; aussi ne tarda-t-elle pas à se disperser. Parmi les peuples qui la composaient, les Mèdes, les Perses et les Arméniens passèrent en Afrique et vinrent s'établir sur les côtes le la Méditerranée. Les Perses s'approchèrent davantage de l'Océan; ils se firent des cabanes de leurs navires renversés, se mêlèrent aux Gétules par des mariages, et comme, dans leurs fréquentes excursions, ils avaient souvent changé de demeure, ils se donnèrent le nom de Numides. Encore aujourd'hui les habitations des paysans numides, appelées mapales, ressemblent assez, par leur forme oblongue et leurs toits cintrés, à des carènes de navires.
" Aux Mèdes et aux Arméniens se joignirent les Lybiens, peuple plus voisin de la mer d'Afrique que les Gétules, qui étaient plus près du soleil et de la région du feu. Ils ne tardèrent pas à bâtir des villes; car, n'étant séparés de l'Espagne que par un détroit, ils purent établir avec ce pays un commerce d'échange. Les Lybiens altérèrent peu à peu le nom de Mèdes, et, dans leur idiome barbare, les appelèrent Maures.

" Les Perses furent ceux dont la puissance prit le plus rapide l'accroissement; bientôt l'excès de leur population força les jeunes gens de se séparer de leurs pères et d'aller occuper, près de Carthage, le pays qui porte aujourd'hui le nom de Numidie.

Une nouvelle émigration, venue encore de l'Orient, devait imposer à la Numidie un long joug. Les navires phéniciens qui déposèrent 'Didon et ses serviteurs sur un rivage inconnu de la Lybie , amenaient aux peuplades africaines des maîtres astucieux destinés à tenir pendant un temps le sceptre du monde.

Les commencements de Carthage furent humbles toutefois. Didon, s'il faut en croire la fable, usa de ruse pour s'établir sur. le rivage lybien sans armer contre la ville naissante les tribus indigènes gouvernées par le roi Iarbas. Mais bientôt la colonie phénicienne devint puissante et riche; cependant sa domination en Afrique ne fut ni aussi étendue ni aussi incontestée qu'on le croit généralement; car, visant surtout à l'empire des mers , la métropole africaine laissait aux Numides une grande liberté et se bornait à leur demander un tribut et des contingents de cavalerie.

On sait quelle réputation s'acquirent les guerriers numides, montés sur les chevaux sobres et vifs qu'on retrouve encore en Algérie. Ils contribuèrent à tous les succès de Carthage, et les Romains apprirent à craindre leurs escadrons vaillants et rapides qui a Dans la suite, les Phéniciens, les uns pour délivrer leur pays d'un surcroît de population, les autres dans des vues ambitieuses, engagèrent à s'expatrier la multitude indigente et quelques hommes avides de nouveautés; ils fondèrent sur la côte maritime Hippone, Hadrumèse et Leptis, et ces villes, bientôt florissantes, devinrent l'appui ou la gloire de la patrie chargaient, se retiraient pour revenir plus ardents et combattaient plutôt comme des légions d'oiseaux que comme des cavaliers. Unis aux Gaulois, ils décidèrent les victoires d'Annibal. On vit pour la première fois nos ancêtres combattre à côté des Africains au visage de bronze dans les plaines de l'Italie ; fait mémorable qu'il était donné à Napoléon III de renouveler à vingt et un siècles d'intervalle.

Carthage s'était servie des Numides pour ébranler la puissance de Rome. Rome, à son tour, se servit contre son ennemie de ce peuple de cavaliers, toujours prêt à se ranger sous l'étendard qui lui pro-mettait des combats et du pillage. Les troupes de Syphax et de Massinissa contribuèrent autant que celles de Scipion à la ruine de la métropole africaine.