UNE AVENTURE EN 1861
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REPOS DANS UN GOURBI A HAMMAM MESKOUTINE
CH.THIERRY-MIEG
1861

Suite de Voyage de Bône à Constantine

        Nous rencontrons un groupe d'arabes sales et en guenilles poussant à grands coups de badines un troupeaux de chèvres efflanquées, mon guide s'arrête et les salutations d'usages durent un grand moment :
          Comment va ton grand-père, ton frère, ton neveu Hassan, et Rachid le borgne est-ce qu'il ouvre son œil ? etc., etc. " Jamais cependant on ne dirait : jamais comment va ta femme? "

         Puis on se quitte après un nouvel échange de démonstrations aussi vives que les premières. Et cela à tout bout du chemin. Notre politesse française est une politesse d'iroquois à côté de cette politesse obséquieuse, formaliste et raffinée des Arabes.

         Le temps passait rapidement; il était près de midi, et Hammam-Meskoutiue était encore assez loin vers la droite, lorsque mon guide qui, depuis quelque temps, se plaignait misérablement de la fatigue et de la chaleur, me supplia de nous diriger vers son habitation située dans le voisinage, et de nous y reposer jusqu'à ce que le soleil fût moins ardent. Après une assez longue résistance je cédai, sur sa promesse que nous arriverions pourtant à Constantine le lendemain matin de bonne heure .Il se dirigea alors un peu vers la gauche, et me fit traverser à gué la Seybouse. Quelques instants après nous arrivions dans le douar, composé d'un petit nombre de misérables chaumières. II me fit arrêter devant l'une d'elles en me disant : Ada la case ana (ana affixe qui signifie notre en arabe).

         Qu'on se figure une hutte d'environ dix mètres de longueur sur une largeur de quatre; des murs hauts d'un mètre, et formés de branchages entrelacés, dont les intervalles sont incomplètement garnis de terre. Une épaisse couche de roseaux, soutenue par quelques fortes branches en guise de charpente, imite assez bien notre traditionnel toit de-chaume. Deux ouvertures en face l'une de l'autre coupent par le milieu les deux murs longitudinaux de l'habitation et servent de portes.

        Tel est le gourbi classique dans lequel vivent les arabes, tel était celui que j'avais devant les yeux. "Enta" tomber" (c'est-à-dire : toi descendre), me dit mon hôte. Lorsque je fus à terre, il déchargea son cheval pour le laisser brouter le peu d'herbe qui croissait dans les environs. Puis soulevant une natte, qui fermait la porte en face de nous, il m'invita à entrer. J'y parvins en me courbant à demi; mais la hutte était si basse que je ne pus me relever pour me tenir debout que tout au milieu, là où le toit avait sa plus grande hauteur.

       L'Arabe me suivit, étendit à terre une couverture de laine d'une propreté douteuse, et me dit de me coucher dessus. Il me donna l'exemple; mais je n'avais pas sommeil. Je n'en eus que plus de loisir pour examiner l'intérieur du gourbi et ses habitants. Le sol était légèrement incliné, et la hutte divisée dans sa longueur en trois parties de hauteur inégale, séparées chaque fois par une marche. Nous étions dans la plus basse, qui comprenait la moitié de l'habitation jusqu'aux portes. Vers son extrémité, quelques branches enfoncées en terre verticalement supportaient à une certaine élévation une espèce de plancher de roseaux, assez large pour servir de lit à trois enfants qui y dormaient paisiblement. Dans la partie du milieu, près de nous, une femme était assise sur une natte. Entre ses jambes allongées, elle tenait, en guise de meule, une pierre ronde et plate, couverte de grains de blé qu'elle était occupée à moudre avec un gros caillou.

         Son costume était des plus simples :elle avait la tête coiffée d'un mouchoir en " indienne " de Rouen, qui lui retombait sur le dos ; les bras nus; le corps vêtu d'une espèce de robe, aussi d'indienne, composée de deux pièces distinctes, l'une devant, l'autre derrière, réunies sur les épaules par de grandes agrafes d'argent, et serrées autour de la taille par une ceinture rouge. (L'étoffe, cependant, n'avait pas été destinée à servir de robe; car elle était formée d'une suite de foulards carrés imprimés sur la même pièce de calicot et qui avaient été vendus ainsi sans être séparés.) Aux bras et aux jambes figuraient de larges bracelets d'argent. D'autres anneaux du même métal, d'au moins dix centimètres de diamètre, faisaient l'office de boucles d'oreilles. On conçoit que leur poids n'avait pas manqué d'allonger ces dernières et de leur donner une forme peu élégante. Le cartilage du nez était traversé par une tige osseuse, probablement une arête de poisson, longue comme la main. Enfin le front, les joues, les bras, les épaules et les jambes étaient ornés de grossiers tatouages d'un noir bleuâtre. Ajoutez à cela des regards apathiques et morne, un air abruti, usé, flétri, des mouvements lents et fatigués, comme d'une femme de soixante ans, tandis que probablement elle en avait à peine trente : telle était cette pauvre créature. Je ne pensais pas, quoi qu'on en ait dit, trouver la femme arabe aussi dégradée. Chez les peuplades les plus sauvages cela ne saurait être pire.

         Près d'elle, trois enfants, au-dessous de dix ans, donnaient ou jouaient avec un jeune chien et un chat. Ils n'avaient pour vêtements qu'une espèce de chemise, le cul nu, et un fichu sur la tête.

         Quelques poules familières se promenaient en long et en large dans le gourbi plombé de déjections, ou bien sommeillaient dans un coin. Au toit pendaient des cannes de palmier, une ligne à pêcher, un fusil, des outres en peau de chèvre renfermant de l'eau. Plus loin on voyait un alcarazas, cruche de grès poreux, dont l'eau se conserve fraîche par l'évaporation des gouttes qui suintent sans cesse à travers ses parois; des nattes et quelques couvertures de laine, qui formaient une espèce de lit à l'extrémité supérieure de la hutte, probablement pour l'Arabe lui-même. Des vases d'étain, un grand couteau, quelques burnous et une seconde meule à blé, complétaient l'ameublement de ce logis, dont le confortable parait douteux, quand on songe qu'il devait loger neuf personnes et plusieurs animaux. Passe encore pour l'été; mais pendant la saison des pluies, on se demande comment il est possible d'y vivre. J'avais à peine fini cet examen sommaire, quand la portière se souleva et donna passage à une autre femme, vêtue comme la première, mais d'étoffe bleue. Son visage régulier, ses mouvements plus dégagés et plus lestes, son air de jeunesse en un mot, me firent supposer qu'elle n'avait guère plus de vingt ans, quoiqu' en Europe, où les femmes se conservent mieux, on lui en eût donné trente. Elle se dirigea vers les trois enfants endormis sur le grabat du fond, et se mit à faire leur toilette. Mon hôte, qui lui avait amicalement adressé la parole à son entrée, me dit en me la montrant d'un air de satisfaction et même d'orgueil : c'est la mère d'eux. "

         Puis il prit un des melons qu'il avait achetés à Guelma, me demanda mon couteau, m'en coupa quelques tranches, et se servit à son tour. Il me donna aussi un morceau d'une espèce de galette plate et peu épaisse, mais très dure et qui craquait sous les dents. Le goût m'en parut fort médiocre. C'est le pain arabe. Enfin, il versa de l'eau dans un vase d'étain et m'en offrit. Pendant ce temps la jeune femme en bleu avait fini d'habiller ses enfants. Elle leur rogna alors soigneusement les ongles des mains et des pieds, et avec le même couteau, sans l'essuyer le moins du monde, elle se coupa une bonne tranche de melon qu'elle partagea avec eux. Elle passa le couteau à l'autre femme qui avait rassemblé également autour d'elle ses trois enfants, et qui leur donna à manger à leur tour.

         - " Tu as deux femmes ", dis-je à l'Arabe. Il me répondît affirmativement. J'étais donc en pleine polygamie et je voyais devant moi les deux épouses, chacune avec ses enfants. Quoique la plus âgée parût un peu délaissée pour sa rivale plus jolie et plus agréable, elles avaient l'air de vivre en assez bonne intelligence. Lorsque les enfants furent prêts, elles se remirent toutes deux à l'ouvrage : la vieille à moudre le blé, la jeune à tamiser la farine.

         Mon hôte, après avoir mangé deux fois autant que moi (ô sobriété arabe!), s'était recouché et ronflait paisiblement, la tête et tout le corps soigneusement enveloppés dans son burnous pour se préserver des moustiques. Je n'étais guère tenté d'en faire autant au milieu de ce malpropre entourage de toute race et de toute grandeur, depuis les chiens et les poules jusqu'aux parasites de petite taille qui avaient élu domicile dans le gourbi. Et je réfléchissais, non sans un sentiment de vague et naïf étonnement, à l'étrange société dans laquelle je me trouvais en ce moment, si différente de celle où j'ai l'habitude de vivre. Je n'aurais pas été plus surpris de me voir au milieu des Hottentots ou des Sioux.

         Quand il fut deux heures, je dis à l'Arabe qu'il serait temps de partir. Il me répondit que son cheval n'avait pas encore pris assez de nourriture pour réparer ses forces, et me proposa de nous rendre à pied à Hammam-Meskoutine, qui était peu éloigné : nous retrouverions ensuite son cheval frais et dispos, et nous pourrions "andar bel-force" ( marcher vigoureusement) et rattraper le temps perdu, j'acceptai, mais non sans une certaine méfiance. Il ne marchait pas vite, et quoique j'eusse pris les devants, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'Hammam-Meskoutine était à une bonne lieue. suite prochainement

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE