EN ROUTE VERS HAMMAM MESKOUTINE (suite)
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CH.THIERRY MIEG 1861
La langue sabir; la politesse arabe; un gourbi et une famille indigène.

Nous étions parvenus à nous expliquer tant bien que mal ensemble , recourant aux gestes quand les mots ne suffisaient pas, et nous commencions à nous entendre assez bien. J'ai toujours admiré comment deux hommes qui ne parlent pas le même langage peuvent arriver à se comprendre.

Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que dans un pareil commerce journalier il se forme peu à peu une troisième langue intermédiaire, composée de mots pris au hasard dans les deux idiomes primitifs. Ce qui a lieu ainsi d'homme à homme, se répète sur une grande échelle quand il s'agit de peuples entiers. Sur tout le littoral de la Méditerranée, les fréquents rapports qui ont existé depuis l'antiquité entre les peuples chrétiens et les musulmans, et surtout depuis les croisades, ont fini par créer une pareille langue, de racine moitié latine et moitié arabe, et qui est connue généralement sous le nom de langue franque.

En Algérie cet idiome revêt certaines formes spéciales dues à des particularités locales, et prend le nom de langue sabir, dérivé de l'un de ses mots les plus importants et les plus employés, le verbe sabir, dans lequel on reconnaît facilement le verbe latin sapere, et qui veut dire savoir, connaître, comprendre, penser, croire, etc.

La langue sabir, telle qu'elle se parle aujourd'hui en Algérie, comprend environ moitié de mots arabes, un quart de mots plus ou moins français, le reste emprunté à l'italien, à l'espagnol ou directement au latin, et souvent altéré.

On conçoit qu'un semblable idiome ne soit pas riche. Comme il ne sert qu'à certaines transactions commerciales ou aux rapports des voyageurs avec les indigènes, on n'y trouve guère qu'un petit nombre de mots, tous relatifs à ces deux ordres de questions.

Pour suppléer à cette pauvreté de la langue, chaque mot revét en général plusieurs sens analogues, et sert à exprimer toutes les nuances, même les plus différentes, d'une idée.

En voici quelques exemples, choisis parmi les plus usuels :

RACINES ARABES EN 1861
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Beseff, - beaucoup.
Barka. - assez.
Fissa, - vite.
Chouya, - doucement, lentement, halte.
Kifkif , - comme, égale-ment, aussi.
Hé, - oui.
Nakach, - non, ne pas. Osain, - on.
Dfeneh, - ici, là.
Aleleh, - bon, bien. Kifeche, - Comment
Kadèche, - combien.
Ache ou Eche, - quoi. Balek, - gare- attention.
Esbeur, - attends.
Selam, - la paix, adieu. Ala, - sur.
Selam alek,-la paix sur toi. Selam alekoum, - la paix sur vous.
El lioum, - aujourd'hui-. Rhodoi, - demain.
El Kabaile, - le Kabyle "j'accepte en arabe".
El Arabi, et Arbi, - l'Arabe.
Djezair, - Alger.
Hsentina, - Constantine. Bariz, - Paris.
Boudjaia, - Bougie. Andekchi, - as-tu? Ouled, - enfant.
Ya ouled, - écoute, enfant; employé pour appeler les Arabes.
Ben, pl. beni, - fils. Baba, - père.
Maboul, - fou.
El trik, - le chemin. Chouf et trek, - vois le chemin?
min,.ceci est le chemin. Oued, - rivière.
Kantara, - pont.
Bab, - porte.
Cherob, - vin.
Hammam, - bain.
Aoud, - cheval.
Saki, - lion.
Saida, - lionne.
Keleb, - chien.
Keleb ben keleb, - chien fils de chien.
Halouf, - porc. Essa, - heure.
Kadeche essa,-quelle heure est-il?
Requad, - se coucher, dormir.
Cahoua, - café. Cahouadji, - cafetier. Cherob, - boire. Doukbran, - tabac. He'lib, - lait.
Khrobs, - pain. Toubib, - médecin, Kebir, - grand. Ana, - je, moi. Enta, - toi.
Ouahed, - un. Zoudj, etnin,- deux Tlata, - trois. Arba, - quatre. Khramsa, - cinq. Setta, - six, SebaA, - sept. Tsemenia, - huit. Tessaa, - neuf. Aachera, - dix.

RACINES LATINES.

Dis donc, - employé par les Arabes pour appeler les Français. El Francis, - le Français.
Mulet, - id.
Cheval, - id. Tomber, - Descendre.
Zallamette, - allumette, feu, lumière. Babour, - vapeur, machine on bateau à vapeur, machina-chemin de fer. Sanlisami, - ami.
Mnchacho, - enfant.
Mujer(pron. muher avec l'h aspirée),- femme. Borrico, - bourriquet, ane.

ESPAGNOL.

Crossar (esp. cruzar), - traverser.
Tocar, - frapper, tirer avec une arme à feu). El agua, - l'eau.
Douro, - cinq francs, écu.
An lar, - aller. 0fangiar, - manger.
Casa, - hutte, maison.
Carta, - papier.

ITALIEN.

Morto, - fatigué.
Carrozzo, - voiture, diligence.
Caldo, - chaud.
Mercanti, - marchand, civil (opposé à militaire).
Sourdi, - des sons.
Roumi, - Romain, chrétien.

LATIN.

Bibir, - boire.
Chanti (ascendere), - monter. Bono, bon, bien.

Inutile d'ajouter que le sabir varie avec les' conditions locales. Là où les colons espagnols sont en grand nombre, leur langue y joue un rôle plus important que d'habitude. Il en est de même de l'italien ou de l'Allemands qui forment masse.
C'est ainsi qu'en certains endroits, et probablement sous l'influence de la légion étrangère, le dimanche a fini par s'appeler fouuchia (dérivé de festtag, jour dente), et que l'on désigne les aliments sous le nom de frichti (frûltstiick, déjeuner). Disons cependant que le français; gagne de plus en plus, aussi bien chez les Arabes et les Kabyles que chez les colons étrangers; et l'on peut prévoir le moment où notre langue sera comprise et parlée sur le territoire entier. Les écoles sont en effet nombreuses et fréquentées, et l'intercourse des populations va croissant.

Ce qui n'est pas moins intéressant, c'est de voir le haut degré de raffinement auquel est arrivée la politesse arabe, même chez les Bédouins de la campagne. J'ai pu en juger à loisir pendant ce trajet; car mon guide, qui paraissait un homme important dans ces parages, un fils de bonne maison, ou de grande tente, comme on dit dans le pays, rencontrait souvent des Arabes de sa connaissance.

En pareil cas, on fait aussitôt échange de graves et tendres sourires et d'affectueux selam alek (la paix soit avec toi!), ouache alek (comment vas-tu?), ouache enta (comment, toi?); on se donne un cordial shakehands à l'anglaise ; chacun des deux amis porte à tour de rôle à ses lèvres la main de l'autre et la baise. Puis vient, sur un ton monotone et sans expression, une espèce de monologue assez long, que l'un commence et que l'autre continue en guise de réponse. On croit entendre réciter des prières ou des versets 'du Coran ; mais il s'agit uniquement de marques d'intérêt et de. compliments interminables, où le formalisme de l'habitude a entièrement fait disparaître le sentiment et le naturel. Chacun poursuit son chapelet de questions sans attendre les réponses, et-quand il a fini, l'autre, au lieu de répondre, répète à son tour les mêmes interrogations : " Comment vas-tu? comment va ton père? comment va ta mère? comment va ton grand-père, ton frère? etc., etc. " Jamais cependant on ne dirait : a Comment va ta femme? " Puis on se quitte après un nouvel échange de démonstrations aussi vives que les premières. Et cela à tout bout de chemin. Notre politesse française est une politesse d'Iroquois à côté de cette politesse obséquieuse, formaliste et raffinée des Arabes.

Le temps passait rapidement; il était près de midi, et Hammam-Meskoutine était encore assez loin vers la droite, lorsque mon guide qui, depuis quelque temps, se plaignait misérablement de la fatigue et de la chaleur, me supplia de nous diriger vers son habitation située dans le voisinage, et de nous y reposer jusqu'à ce que le soleil füt moins ardent.

Après une assez longue résistance je cédai, sur sa promesse que nous arriverions pourtant à Constantine le lendemain matin de bonne heure. 11 se dirigea alors un peu vers la gauche, et me fit traverser à gué la Seybouse. Quelques instants après nous arrivions dans le douar, composé d'un petit nombre de misérables chaumières. Il me fit arrêter devant l'une d'elles en me disant : Voilà la casana (na affixe signifie notre en arabe).

Qu'on se figure une hutte d'environ dix mètres de longueur sur une largeur de quatre; des murs hauts d'un mètre, et formés de branchages entre-lacés, dont les intervalles sont incomplétement garnis de terre. Une épaisse couche de roseaux, soutenue par quelques fortes branches en guis charpente, imite assez bien notre traditionnel toit d chaume. Deux ouvertures en face l'une de l'autre coupent par le milieu les deux murs longitudinaux (le l'habitation et servent de portes. Tel est le gourbi classique, tel était celui que j'avais devant les yeux.

" Enta tomber " (c'est-à-dire : toi descendre), me dit mon hôte. Lorsque je fus à terre, il déchargea son cheval pour le laisser brouter le peu d'herbe qui croissait dans les environs. Puis soulevant une natte, qui fermait la porte en face de nous, il m'invita à entrer. J'y parvins en me courbant à demi; mais la hutte était si basse que je ne pus me relever pour me tenir debout que tout au mi-lieu, là où le toit avait sa plus grande hauteur. L'Arabe me suivit, étendit à terre une couverture de laine d'une propreté douteuse, et me dit de me coucher dessus. Il me donna l'exemple; mais je n'avais pas sommeil. Je n'en eus que plus de loisir pour examiner l'intérieur du gourbi et ses habitants. Hammam Meskoutine; une églogue de Virgile; le kald Ben Hasman.

Quand il fut deux heures, je dis à l'Arabe qu'il serait temps de partir. Il me répondit que son cheval n'avait pas encore pris assez de nourriture pour réparer ses forces, et me proposa de nous rendre à pied à Hammam-Meskoutine, qui était peu éloigné nous retrouverions ensuite son cheval frais et dispos, et nous pourrions andar belforce ( marcher vigoureusement) et rattraper le temps perdu. J'acceptai, mais non sans une certaine méfiance. Il ne marchait pas vite, et quoique j'eusse pris les devants, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'Hammam-Meskoutine était à une bonne lieue. Le chemin traversait de longues prairies desséchées et sans ombre, à peine entre coupées de loin en loin par quelques rares broussailles dont on apprécie d'autant plus vive-ment la fraîcheur sous ce ciel enflammé. Mes regards altérés cherchaient de loin les célèbres sources chaudes. Enfin je les découvris dans toute leur étrange et pittoresque beauté. Représentez-vous un assemblage de cônes grisâtres passablement évasés, pouvant avoir une largeur d'un mètre à la base; plus loin des cônes pareils, mais blancs de neige. Chacun de ces derniers donne pas-sage par son sommet, qui a la forme d'un cratère de volcan, à une eau blanche, semblable à du lait, et bouillante au point de répandre au loin d'épaisses colonnes de vapeur. Les divers ruisseaux laiteux qui en résultent se réunissent au haut d'un rocher qu'on dirait de craie, pour constituer une nappe unique qui s'élance en cascades pittoresques d'une hauteur d'au moins vingt mètres, sur un terrain éblouissant de blancheur, mais par places veiné de rouge dû à des détritus végétaux. Là elle forme une large rivière assez chaude encore pour qu'on s'y brûle les doigts. Aussi n'est-ce pas sans surprise qu'on y voit nager en tous sens, avec la plus grande vivacité, de gros poissons qui ont l'air de se trouver à leur aise dans cette température de 40 degrés centigrades. L'eau, à la source, a 95 degrés de chaleur; on y fait cuire des oeufs et bouillir des poules. Elle contient différents sels calcaires, qui, dissous à cette haute température, se déposent à mesure que l'eau perd de sa chaleur, la rendent laiteuse , et produisent des in- incrustations remarquables, surtout ces rochers blancs marbrés de rouge et de gris, qui donnent aux cas-cades un si merveilleux aspect.

Le même phénomène a donné naissance à ces curieux cônes blancs que j'ai mentionnés, et qui, avec le temps, finissent par devenir gris sous l'influence combinée de l'air, de la poussière, du soleil et de la pluie. A l'endroit même où l'eau jaillit du sol, elle forme un dépôt circulaire qui, s'élevant sans cesse et s'élargissant à l'extérieur, finit par acquérir une hauteur où la force ascensionnelle de la source ne peut plus faire monter l'eau. Peu à peu alors l'ouverture supérieure se rétrécit, se ferme, le tube lui méme se bouche complètement, et l'eau est obligée de chercher plus loin une issue oü elle formera un cône semblable. Ces cônes, vus à distance, ressemblent assez à des burnous. On conçoit, du reste, qu'il n'en fallait pas autant pour fournir un sujet précieux à l'imagination poétique des Arabes. Voici la légende à la-quelle ces sources thermales doivent Ieurs noms, car Hammam-Meskoutine signifie en arabe : " Bains enchantés (ou maudits) ": "Un frère et une sœur voulaient se marier; mais le ciel ne pouvait permettre une impiété pareille. Déjà la société entière était rassemblée, les instruments de musique avaient donné le signal de la cérémonie; un instant encore et ce mariage contre nature allait recevoir la dernière sanction religieuse, lorsque soudain une transformation terrible s'accomplit : le cadi, les témoins, les époux et tous les invités de la noce furent changés en pierre. Le temps a altéré leurs traits ; mais on distingue encore la forme de leurs burnous; les musiciens sont à leur place avec leurs instruments ; ici on voit les jeunes mariés, là les parents, tous les assistants en pose : une véritable noce pétrifiée. En outre, comme tén1bignage permanent de sa vengeance , Dieu ici ;permit l'éruption d'une source d'eau bouillante à l'endroit même où te, kouskous venait d'être préparé. " Tout en admirant ces bizarres jeux de la nature, j'étais arrivé au bas du rocher d'où s'élancent ces ravissantes cascades. Là se trouve un établissement provisoire de bains thermaux, qui d'ici à peu devra céder sa place à un bâtiment plus grand, plus convenable, plus digne, en un mot, des riches qualités de cette eau remarquable.

J'eus à peine trouvé le gardien, un Français, autre fois militaire, que je m'empressai de lui communiquer les soupçons que mon guide m'inspirait, et la crainte que j'avais de ne pas arriver à Constantine dans le délai convenu. Ne sachant lui-même pas très-bien l'arabe, il appela un Maltais, qui servit d'interprète. Je n'avais en effet que trop raison : l'Arabe, alléguant l'heure avancée, voulait maintenant me faire coucher dans son gourbi, et ne me faire partir pour Constantine que le lendemain matin. Enfin, après bien des pourparlers, je vis que grâce à la mauvaise foi de mon guide, je ne pour-rais plus arriver au caravansérail français de l'Oued Zenati , où j'avais compté passer la nuit. Je persistai cependant à partir encore le soir même, et à me diriger, suivant le conseil des deux Européens, vers le bordj, ou maison de commandement du kaîd Ben-Hasman, situé à deux lieues dans la montagne. Le kaïd, disaient-ils, pourrait alors me faire conduire chez son fils, cheikh d'une tribu plus éloignée, et qui y occupe, avec quelques spahis, un poste fortifié. L'Arabe se résigna ; et après avoir visité encore quelques restes d'un établissement de bains thermaux que les Romains avaient construit à Hammam-Meskoutine , comme le témoignent quatre bassins en ruines, nous reprîmes le chemin du gourbi. Bientôt le cheval fut prêt, et je pus quitter le douar après quatre heures. Les habitants occupés à faire boire leurs chevaux et leurs mulets me suivaient des yeux avec curiosité. Mon guide ne tarda pas à se plaindre de nouveau. " Son frère morto , répétait-il, voulant dire: ton frère (autrement dit " je ") est fatigué. " Bientôt il me demanda de monter en second sur le cheval, suivant la méthode du pays. J'eus pitié de lui, et j'y consentis, riant intérieurement du curieux spectacle que nous devions présenter, mais je ne tardai pas à m'en laser et à le faire descendre. Forcé de garder toujours la même posture roide et immobile, je me fatiguais énormément. Je commençais d'ailleurs à apprécier à leur juste valeur ses lamentations incessantes. Depuis le matin, j'avais eu le temps de me désillusionner complètement sur le compte de la franchise et de la loyauté arabes, et je reconnaissais maintenant à mes dépens la vérité de ce qu'on m'avait dit naguère à Bône et ailleurs. "L'Arabe est essentiellement menteur, paresseux, cupide, impudent et toujours disposé à tirer parti de votre bonté et de votre douceur à son égard ; si l'on ne veut pas être sa dupe, il faut le mener haut et ferme. "

Le chemin que nous suivions longeait une montagne ; en face se trouvait une forêt peu touffue, habitée, disait mon guide, par des lions et des panthères. Au charme douteux de ce voisinage venaient s'ajouter des émotions plus douces ; la contrée était parfois très pittoresque.
Au fond de l'étroite vallée, serpentait un frais ruisseau au murmure argentin. Des lauriers roses l'ombrageaient de leur vert feuillage, et sous ce manteau sévère on voyait les fleurs de l'élégant arbuste avancer discrètement leurs têtes empourprées et joyeuses. Plus loin, des bosquets délicieux invitaient au repos. Partout la nature était calme et riante; le soleil déclinait à l'horizon et répandait sur le paysage entier ces teintes ardentes et inquiètes qui annoncent le soir. Dans le lointain, quelques Arabes, à pied ;ou sur des mulets, cheminaient paisiblement par petits groupes dans leur costume primitif et plein de souvenirs. Je songeais à la Grèce, à l'Italie, à l'Arcadie même, à ces lieux enchanteurs, à ces mœurs simples et agrestes qu'ont célébrés les poètes de. Rome et les compatriotes d'Homère ; je voyais devant moi l'un de ces tableaux classiques qui ont inspiré le poétique pinceau de Poussin. En ce moment, le son d'une flûte champêtre vint ajouter à l'illusion. Quelques chèvres broutaient à plaisir les jeunes pousses qui croissaient dans le creux des rochers, et au mi-lieu d'elles, rêveur et absorbé, un berger arabe en burnous blanc, la tête nue, les pieds enveloppés jusqu'à mi-jambe de grossières bottines en peau de chèvre au poil tourné en dehors, faisait jouer ses doigts sur un chalumeau rustique dont il tirait des sons tantôt mélancoliques, tantôt tendres et passion-nés. Cette posture, ce costume vu à distance, cette scène tout entière, ce n'était plus le ixe siècle ; c'était une époque de Virgile prise sur le fait :

Le jour baissait rapidement. II nous fallut encore gravir la montagne, et bientôt je vis avec plaisir apparaître le bordj du kaïd Ben Hasman au milieu des gourbis de ses sujets.

C'était une espèce de caravansérail; un grand mur blanc, servant d'enceinte à une cour carrée, et supportant à l'intérieur quelques toits pour abriter les bêtes, plus une maison grossière pour le kaid et ses hôtes. Devant ce mur, à l'extérieur, se trouvaient accroupis une vingtaine d'Arabes, dont la plupart fumaient ou causaient tranquillement. Au milieu d'eux, et ne se distinguant que par la croix de la Légion d'honneur qui brillait sur sa poitrine, le kaid borgne Ben Hasman semblait un patriarche des teps bibliques. A ses côtés se tenait son fils le cheikh, jeune homme de bonnes manières, élevé au collége arabe d'Alger, et parlant très bien le français.

Mon guide se fit désigner Ben Hasman, s'approcha de lui respectueusement, s'inclina, et lui baisa la main. Je m'avançai à mon tour, mais sans des-cendre de cheval, et après un échange raisonnable de selamaleks et d'autres politesses, le kaïd m'offrit l'hospitalité, et insista vivement ainsi que son fils pour me faire passer la nuit chez lui. Je les remerciai, en prétextant mon désir d'arriver sans retard à Constantine. Le cheikh me dit que la distance était grande, et que pour être à Constantine avant le lendemain soir, ou même le surlendemain, il n'y aurait pas d'autre moyen que de voyager pendant la nuit. Je me plaignis alors du manque de foi de mon guide, tandis que celui-ci se lamentait de son mieux, et disait que je le tuais de fatigue. Mais Ben Hasman et son fils, reconnaissant l'évidence de mon droit, car en définitive à Guelma mon Arabe avait su à quoi il s'engageait, lui ordonnèrent de me suivre plus loin. Celui-ci prétexta alors les lions et les panthères qui pendant la nuit hantent la plaine où passe le-chemin. Pour éviter ce danger le jeune cheikh me conseilla de rester sur la montagne, de m'y enfoncer encore davantage, et d'aller loger à deux lieues de là à son bordj au milieu de ses spahis. Je ne man-quai pas d'accepter immédiatement cette offre, sur laquelle j'avais compté. Il indiqua alors le chemin à mon guide, et me dit que lui-même retournerait bientôt à son bordj, et qu'il se chargerait de me faire pax ir le lendemain matin de très-bonne heure, par une traverse qui abrégerait sensiblement. 11 n'y avait pas de temps à perdre, je saluai ces messieurs en les remerciant, et m'éloignai. Un instant après il faisait nuit close. Souvent il y avait au milieu du sentier ou sur ses bords des fondrières et des crevasses presque invisibles dans l'obscurité. Je ne tardai pas à m'abandonner complétement à l'instinct de mon cheval, qui, le cou tendu, la tête baissée, l'aeil attentif, flairait le danger, et marchait avec une sûreté de pied remarquable. Mon Arabe perdit son chemin à plusieurs reprises. En pareil cas, nous avancions au hasard, jusqu'à ce que des feux brillant à distance nous eussent indiqué la proximité d'un douar. Alors on s'arrêtait, car il serait dangereux d'approcher davantage. Mon guide se mettait à articuler de toute la force de ses poumons, et avec des intonations musicales caractéristiques. plusieurs phrases qui avaient pour but d'appeler les habitants, de les prévenir de notre présence, et de les empêcher de nous prendre pour des maraudeurs. D'abord il ne recevait ordinaire-ment d'autre réponse que les aboiements de ces vigilants chiens de douars, véritables bêtes féroces; qui fondaient sur nous, et seraient redoutables sans leur lâcheté. Il suffit en effet, pour les repousser, de se baisser, comme si l'on voulait ramasser une pierre, et aussitôt ils s'enfuient à toute vitesse. Quand enfin ses interpellations réitérées avaient été entendues des habitants, l'un d'eux répondait sur le même ton , s'approchait, et venait nous indiquer le chemin. C'est là un des premiers devoirs de l'hospitalité arabe. La température baissait sensiblement, et j'en profitai pour faire, non sans un certain plaisir, une partie de la route à pied, tandis que l'Arabe se prélassait sur le cheval. Enfin à huit heures et demie nous arrivions au bordj par une obscurité profonde
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