Voyage en Algérie: Tous les usages des Arabes, leur vie intime et extérieure ...1866
Par Charles Carteron

L'AUTEUR AU LECTEUR.
Ceci n'est pas un ouvrage littéraire, c'est simplement le journal, le souvenir exact et intime de tout ce que j'ai vu, fait, et éprouvé pendant un long voyage dans l'Afrique française.

Si quelquefois, ému par le poétique silence du Désert, réfléchissant seul sous la tente d'une pittoresque tribu arabe ; ou bien, si en contemplant et dessinant les montagnes sauvages et grandioses ou la magnifique nature de l'Afrique, je me suis enthousiasmé et laissé entraîner par l'admiration ; il n'y aura rien d'exagéré pour les artistes, qui me feront l'honneur de me lire : tout sera encore bien au-dessous des beautés et du calme mouvementé de la vie arabe.

Pour le touriste, qui ne voyage que pour se distraire et afin, de pouvoir dire : "J'ai vu cette variété de pays, je connais cela, " qu'il saute les pages enthousiastes et qu'il lise, qu'il suive mon itinéraire d'un lieu à un autre, en regardant les dessins de mon album : mou livre alors deviendra pour lui un cicérone généreux et fidèle. Car, ma prétention a été celle-ci : c'est - en contant tout naturellement ce que j'ai vu, ce que j'ai éprouvé et en faisant tous mes dessins sur les lieux - c'est, dis-je, de faire assister le lecteur au spectacle de l'Afrique et de lui faire connaître l'aspect de la vie arabe et de l'Algérie , exactement comme s'il avait fait avec moi le voyage.
Du reste, - pour être exact - on trouvera après mon admiration et mon enthousiasme des pages bien réalistes et bien dépoétisantes ; car un voyage au milieu des Arabes de l'Algérie est loin d'être une promenade toute merveilleuse et orientale , comme on le pense peut-être.

L'ALGÉRIE.
J'étais fatigué par ma chasse et ma longue étape de la veille, et je me lève tard après avoir passé une bonne nuit dans un lit français. Je sors et je vais à la poste , en traversant des rues montueuses mais garnies de trottoirs et de magasins français; enfin je rentre à l'hôtel de France où je fais un déjeuner monstre, composé de huit plats et )e dessert pour le prix ordinaire de deux francs.

Ensuite , je vais au bureau arabe pour parler à M. le chef d'escadron G. Il est absent, et un planton spahis me conduit à sa demeure. Relevant sur ses deux bras son ample burnous rouge , il marche devant moi sans prononcer une parole , et, après m'avoir fait traverser de petites rues sinueuses, tortueuses, étroites, à escaliers ou à voûtes sombres et encombrées d'Arabes, il s'arrête devant une porte européenne incrustée dans une maison moresque , et il dit: "Là !" Puis il s'éloigne et retourne à son poste sans plus s'occuper de moi.
Je frappe et j'attends, mais personne ne répond; je regarde et interroge de tous côtés pour avoir des renseignements, mais ce n'est pas chose facile, car toutes les portes des maisons sont closes et les passants sont d'indifférents Arabes qui ne répondent rien ou me répondent: "Makache sabir francisn Aussi, après être resté quelque temps arrêté devant la porte, je renonce à ma visite ; et, comme je me trouve dans le quartier arabe, je pense que je ferais bien de le visiter et je continue ma promenade au hasard.
J'avance dans des rues et des ruelles en pente, entre des maisons sans autres fenêtres que de rares lucarnes grillées et dont les étages du haut, supportés en dehors sur des travons, surplombent et se touchent souvent vers les toits. Cela est le genre de construction des Arabes afin de se garantir du soleil ; mais si l'on peut ainsi circuler à l'ombre en plein midi, il y à des endroits toujours humides et peu odorants... Aussi, par ordonnance de salubrité publique, toutes les maisons sont uniformément blanchies à la chaux : et, si cette précaution hygiénique est bonne, elle a aussi son mauvais côté, car dans les endroits où le soleil perce il jette des reflets blancs qui éblouissent et brûlent les yeux.

Enfin Constantine étant, comme on le sait, bâti au haut d'un rocher élevé et isolé, en marchant j'arrive forcément sur l'un des bords. Je débouche sur la petite place de Sidi-el-Gelis, qui d'un côté n'est séparée du précipice que par un grossier parapet sur lequel dorment tranquillement des Arabes. Cette place se termine par une petite rue, descendant le long d'une haute muraille, qui se termine elle-même par une tour carrée, percée d'un étroit passage casematé, qui est la porte d'El Kantara ; c'est-à-dire du pont, parce qu'il y avait là un aqueduc romain dont on voit encore les assises (*). (N° 26.) Ce pont a été récemment reconstruit par un habile ingénieur, M. Georges Martin, et il réunit actuellement les deux bords du profond ravin par une seule arche métallique de près de cent mètres.
En dehors de la porte d'El Kantara, un large sentier descend, par une pente très-raide, le long du rocher. Il es! soutenu par les anfractuosités du roc et des murs de soutènement, jusqu'au bas, ou il suit horizontalement sur un des ponts naturels qui traversent le ravin en cet endroit; puis, l'on remonte de l'autre côté, - en faisant un long détour, - par un chemin à escaliers pavés où un Européen a peine à se tenir, mais où les Arabes courent pieds-nus et descendent à cheval. Il est vrai que leurs chevaux ne sont pas ferrés.

(*) Aujourd'hui l'eau arrive a Constantine par un conduit qui, prenant l'eau d'une petite source de la montagne, traverse le ravin et monte à la Casbah où l'eau se déverse dans sept magnifique citernes qui ont été construites par les Romains et réparées par nous. De ce point culminant on laisse couler l'eau dans les fontaines pendant deux heures, matin et soir, pour l'usage des habitants; et, comme cette distribution est réglée sur la capacité des citernes, ceux qui veulent une plus grande quantité d'eau l'achètent des Arabes qui en remontent continuellement à la ville sur le dos de leurs petits ânes.
Si vous continuez ce chemin, vous vous enfoncez dans la campagne ou dans la montagne du Mansourah qui domine Constantine (qui l'est du reste de trois côtés) ; mais si vous tournez à droite, comme moi en ce moment, vous pourrez faire le tour de la ville en suivant la large crevasse de rochers qui lui forme un fossé infranchissable et profond de plusieurs centaines de mètres. Au bas de cette crevasse, l'on entend couler, plutôt que l'on ne voit, le Rurhmel qui est un paisible ruisseau en été et un impétueux torrent en hiver. Aussi, au fond de ce précipice toujours sombre il s'est creusé des trous, des grottes et des gouffres insondables. Cependant une femme intrépide, la duchesse de M..., a voulu tout visiter en s'aidant d'une escouade de pontonniers et de sapeurs du génie.

Le plateau du rocher de Constantine est en pente ; dans le haut sont les casernes et la ville française, et au bas la ville Arabe. Je m'assieds sur le bord du précipice, en prenant garde de ne pas faire un faux pas sur la roche glissante, et j'examine les maisons, les cours et les jardins arabes qui sont du côté opposé et à une portée de voix. C'est un assemblage de petites constructions où il y a plus de bois que de pierres, sans cheminées et presque sans ouvertures, recouvertes de grosses tuiles rondes, et bâties sans ordre et sans aucune espèce de régularité. Elles sont flanquées de bastions carrés plus ou moins grands et plus ou moins nombreux ,. les unes sont à murs mitoyens, les autres sont séparées par de petites cours où se voient des mulets et des vaches, ou bien de petits jardins où se promènent quelques hommes et femmes arabes à l'ombre de maigres arbustes et d'un ou deux palmiers. Plusieurs sont fondées sur le bord extrême du ravin ; et sur beaucoup il y a de grandes cigognes qui s'y tiennent immobiles et y font leurs nids sans crainte, oar les Arabes les respectent : bien que souvent elles laissent tomber dans les maisons les serpents qu'elles apportent pour la nourriture de leurs petits. (N° 26.) Au milieu du ravin et de sa sombre profondeur planent continuellement des aigles, des vautours, des émouchets et des volées de corbeaux , qui nichent dans les trous du rocher et fouillent les eaux et les immondices.de la ville, qui viennent tomber là en formant de longues traînées noires et épaisses.
Après avoir contemplé tous ces aspects pittoresques, grandioses et curieux , je continue ma promenade de ceinture. Pour cela, je quitte le bord du ravin qui cesse d'entourer parallèlement la ville et la laisse, au sud, tout à fait à découvert, en face d'une plaine et de là, la rivière le Rummel, qui coule jaunâtre et rapide autour de gros cailloux ronds. Sur ces cailloux , les Arabes lavent leur linge sans savon et avec les pieds.
Souvent ils sont demi-nus pendant cette opération ; mais le soleil d'Afrique a tôt séché leur culotte, leur burnous ou leur chemise. Ensuite, en passant difficilement à travers un massif de figuiers de Barbarie, je descends par un sentier escarpé, jusqu'au bas de la crevasse du rocher et à l'entrée du Rummel dans le ravin. Delà Constantine apparaît sous un aspect tout différent : c'est bien véritablement Constantine; c'est-à-dire l'originale ville

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