Victimes de l'abandon de l'Algérie Française, quels chiffres ?
André Rossfelder
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       Qu'il soit socialiste ou gaulliste, le gouvernement français a procédé de 1961 à jour à l'effacement des Français d'Algérie, de leur œuvre et de leur peine avec une constance dans l'injustice, la méchanceté ou la simple duplicité inégalée parmi les nations démocratiques de notre temps.

       Du moins, pouvait-on voir en de Gaulle ce besoin pathologique dévorant d'exercer à toute heure le Fait du Prince. Tout ce qu'on découvre chez ses successeurs est une détermination à mieux préparer la France à la Grande Confrérie Euro-islamique en passant sous la fourche d'un traité d'intégration algéro-française.

       Notre cas est simple: les Pieds-Noirs gênent comme gêne la mémoire de l'Algérie Française, ce pays diligent, constructif et, oui, heureux qui contraste tant avec ce qu'il est devenu.

        Les Pieds-Noirs ont joué un rôle si essentiel dans la Libération de la France en 43-45 qu'on a pu dire que sans eux, la France n'aurait pas de siège au Conseil de Sécurité de l'ONU. Mais quand leur derniers combattants survivants espéraient que leur mémoire serait honorée aux cinquantenaires d'aout 1993 et de mai 1995, ils ont été les grands oubliés. Rien pour les combats d'Italie, rien pour le débarquement de Provence, rien pour les campagnes de France et d'Allemagne, rien pour nos 20 000 morts et 32 000 blessés de cette ancienne guerre. (Voir fichier "Les Français d'Algérie dans la guerre 39-45.)

       Au début du nouveau siècle, l'association Rhin et Danube a fermer ses portes en silence. Le 15 aout 2008, anniversaire du Débarquement de Provence, pas un mot de nous.

        Il nous restait l'œuvre de nos pionniers et le prix énorme qu'ils ont payé en sueur et en sang pour mettre en valeur les marais et les steppes de l'Algérie. L'annulation illégitime de l'Art.4 de la Loi du 23 février 2005 en a pris soin. Rien de positif dans cette œuvre, rien que du colonialisme abusif.

       Il nous restait encore la revendication de nos disparus - les morts et les enlevés dont nous estimions le chiffre aux abords de 20 000 pour les seuls derniers mois de la guerre d'Algérie dont plus de la moitié après les " accords " d'Evian. Le chiffre ne froissait pas la raison. Interrogeant autrefois plusieurs amis, j'avais noté qu'ils pouvaient se souvenir comme moi de dix à quinze noms de parents, amis et connaissances assassinés ou disparus entre les mains du FLN entre 1961 et fin 1962.

       Notre mémoire s'estompe, mais pour une fois les statistiques donnent une meilleure idée de la vérité que les dénombrements individuels. Si on invitait un nombre suffisant des nôtres à un tel sondage d'opinion (du moins ceux qui ont vécu de près ces années-la) on retrouverait certainement cette moyenne. Deux ou trois pourcent des centaines de gens que chacun avait connu là-bas rapportés à un million de Pieds-Noirs et vous avez le sens personnel de ces 20 000 victimes.

      Le ministre André Santini, ancien Secrétaire d'Etat aux Rapatriés, répondait à cette perception en juin 2000 quand il avançait le chiffre de 25 000.

       Il nous restait donc jusqu'il y a peu d'années cette revendication d'un génocide pied-noir. Un rapport de septembre 2006 mandaté par le Quai d'Orsay dit " Rapport Villepin ", immédiatement commenté à notre détriment par "L'Express" et autres, en a pris soin. Ni 25 000, ni 20 000, ni même 10 000 mais seulement 2000. Nous étions des fabulateurs.

       D'où viennent les chiffres cités par l'"Express" ? Que vaut la méthodologie d'un dénombrement nominatif de nos disparus, morts ou enlevés?

       Le 24 novembre 1964, Louis Joxe, l'artisan sinistre de l'Abandon, annonçait le chiffre de 3018 Français d'Algérie disparus après le " cessez-le feu " de mars 1962. Nous avions vu alors dans ce chiffre dérisoire rien d'autre que la volonté du gouvernement de minimiser son crime.

      Trente ans plus tard dans sa thèse doctorale, Jean Monneret lui prêtait pourtant une certaine créance en l'appuyant par les déclarations de Jean de Broglie et Louis Jeanneney et les données de juillet 1962 de l'Ambassade de France en Algérie dont celles du 2ème Bureau rattaché alors à cette Ambassade, tous, bien sûr, d'une objectivité incontestable.

       Mais voila que, selon le compte-rendu qu'en donnait l'Express du 14 septembre 2006, le " Rapport Villepin " révisait ces chiffres. A la hausse espériez-vous ? Non. A la baisse : 3490 enlevés après mars 62, mais 910 libérés, 640 retrouvés vivants, restent 1940 présumés décédés, soit un tiers de moins de ce Joxe voulait nous faire accroire en 1964. Bilan établi, note l'Express, par un général du 2ème Bureau en Algérie en 1962 et par un historien natif d'Algérie avec l'estampille de l'ANIFOM, Agence nationale pour l'indemnisation des Français d'Outre-mer.

      Le site officiel du gouvernement français a actualisé ces chiffres sans grand changement : 3781 disparus, 1551 retrouvés, restent 2230 disparus. En contraste inattendu, ceux qu'affiche Jean Monneret, "historien pied-noir ", dans un article sur la Toile sont encore plus bas : 3019 enlevés pour compte de départ (le chiffre de Joxe plus un), moins environ 1300 retrouvés, reste 1700 dont seulement 800 peuvent être certifiés disparus.
      De 20 000 nous voila à moins de 1000 ! .

       Les animateurs du "Mur des Disparus" de Perpignan ont tout de même rehaussé la barre : 2619 noms gravés sur dix plaques plus 400 militaires.
Deux grandes plaques sont dédiées à ceux qui n'ont pas laisse de nom, - mais qui reste-t-il à compter dans cette perspective.

(A noter que ces totaux incluent quelques 365 victimes pour l'Oranais, alors que pour les seuls massacres d'Oran du 5 juillet 62, un consensus s'est formé depuis longtemps parmi les témoins et les enquêteurs, notamment depuis l'énorme travail de Geneviève de Ternant paru aux Editions Gandini, pour accepter un chiffre de l'ordre de 3000 à 3500 victimes.)

      Bref, le chiffre de Louis Joxe a été " officialisé " au rabais. Et les sites ennemis de notre mémoire ont pu se gausser de ces blagueurs de Pieds-Noirs et de leurs 20 ou 25 000 disparus. Pire : les quelques centaines de disparus qui restent en compte ne seraient que des militants OAS qui ont payé le prix de leur exactions.

Conclusion: tout monument à leur mémoire ne peut être qu'un monument à la gloire de l'O.A.S. CQFD.

     Qu'avons-nous à répondre? Malheureusement, en toute honnêteté et bonne conscience, nous avons donné à nos détracteurs un bâton pour nous battre. Essayer de compter avec nom, date et preuve, les victimes une à une comme des allumettes est de la mauvaise science sous guise d'objectivité historique car il est impossible que cette méthode de dénombrement nominatif soit exhaustive. Elle ne vaut que ce que valent ses sources.
    Nous avons fait fausse route en nous y attachant sans souligner suffisamment ses limites et ses vides.

    Marc Leclair, le fondateur de l'AFSED, l'avait reconnu. Il avait réussi après un effort de plusieurs années à établir 3 500 dossiers en dépit des archives qui lui demeuraient fermées. Dans une interview avec Marc Babronski, paru dans France Soir du 17 avril 1982, il concluait que de meilleurs moyens lui auraient probablement permis de réunir 5 à 6 000 dossiers et qu'à force de vivre avec cette question il en était arrivé à la certitude que 9 000 Européens au moins avaient disparu après le cessez-le-feu. Presque trois fois plus que ses minutieux décomptes.
    Quand un blédard isolé décide de mourir dans sa ferme ou qu'une famille entière disparaît sur une route de l'intérieur, qui reste-t-il pour confectionner un dossier? Le gouvernement qui les a abandonnés, les terroristes qui les ont tués, c'est-à-dire personne.

    Que valent comme source d'un dénombrement les quelques fiches réunies à l'époque par les apparatchiks gaulliens, passées au crible et mises sous clé? Que vaut l'estampille de l'ANIFOM dont la mission est d'indemniser les ayants-droits de disparus dument reconnus et agréés par ses propres services? Quelle objectivité que d'aller chercher chez les coupables et leurs complices l'identité et le nombre de leurs victimes ? Qu'auraient valu les comptes de la Shoah établis par Hitler ou ceux du Goulag etablis par Staline ? Que valaient les dossiers des visiteurs de la Croix Rouge en Algérie en 1962 qui, faute de pouvoir se déplacer librement, n'avaient pu que rapporter des rumeurs d'européens civils et militaires mourant dans des camps inaccessibles et de jeunes filles et garçons pieds-noirs peuplant des bordels de l'ALN.

    Souvenons-nous des morts d'Austerlitz: 8000 Français comptés sur le champ de bataille mais 1306 seulement agrées après que Napoléon ait décrété que les orphelins des disparus seraient pris en charge par la Nation. Les pertes de l'ennemi restaient, elles, fermes à 18 000 morts. La situation est similaire, mais pour une raison bien différente.

   Il nous fait minimiser nos pertes et laisser les pertes du FLN gonflées à l'extrême, non pour témoigner de la valeur de nos armes mais pour mieux préparer une repentance nationale.

        C'est à ce point que nous voyons jouer un autre piège dont, malheureusement, nous n'avons pas su échapper à temps. Un piège à la fois sémantique et chronologique.
       Piège sémantique, car qu'entend-on par " Disparus " ? Pour nous, c'est clair. " Ceux qui ne sont pas revenus un soir ". Mais avec cette définition, nous excluons tous ceux dont on a retrouvé les corps - les assassinés et les suicidés du grand chagrin. Pire, s'appuyant sur le sens large du terme, les " disparus " deviennent simplement pour la presse et les associations ennemies tous les morts pieds-noirs de la Guerre d'Algérie. Quelques centaines. Une tornade, un séisme.
       Pourquoi tant de clameurs? Piège chronologique, car nous tombons dans le problème inverse.

      En se limitant aux pertes des Français d'Algérie après le cessez-le-feu, toute la période de désespoir et de colère qui avait déjà commencé en décembre 1960 quand De Gaulle a proclamé l'Algérie algérienne et que les SAU de l'armée française ont lancé à Alger les militants du FLN à l'attaque des quartiers européens, toute cette période est passée sous silence.
         Avec elle, le brutal changement de cap, la trahison, la capitulation ordonnée d'une armée victorieuse, la colère des officiers auxquels on demandait de trahir la parole donnée, l'abandon des musulmans du Parti de la France, le transfert au FLN des listes des militants Algérie-française, le début des massacres impunis voire consentis, le siège de Bab-el-Oued, la rage et le désespoir, tout passe à la trappe. A la trappe avec eux, Bidault, Soustelle, Salan, Challe, Zeller, Jouhaud, Godard et tant d'autres hommes de valeur qui avaient vu le désastre arriver et cru bon de résister.
      Parler des derniers jours de l'Algérie française sans une vue d'ensemble des mois qui les ont précédés, c'est trahir la vérité car tout ce qu'il reste alors est l'axiome dont on nous écrase : " La déraison de l'OAS a entrainé les représailles du FLN ". La cause est devenue l'effet.

        Avec nos disparus Pieds-Noirs, les 150000 musulmans du Parti de la France massacrés en 1962 sont aussi remis en question par la presse et les associations hostiles. Dès cette époque, sous l'appellation générale de "harkis" et en peignant ces victimes en mercenaires et " collabos ", la propagande officielle, tant en France qu'en Algérie, a aidé le grand public à accepter leur massacre en bonne conscience. Cette réduction sémantique a permis en outre aux énumérateurs gouvernementaux d'éliminer les civils du compte des victimes.

        Ainsi M. Louis Joxe annonçait le 27 novembre 1962 que, "selon ses informations", 10000 "harkis" auraient été tués à l'époque des accords d'Evian et de l'indépendance et que 7 000 pouvaient être encore détenus, -- chiffres qui, cette fois encore, défiaient la raison mais que des historiens, maghrébins et autres, avaient aussitôt brandi avec empressement en accusant de "victimalisme" ceux qui les questionnaient.

        En mai 1964, un rapport adressé au Conseil d'Etat, par le sous-préfet d'Akbou "dépositaire de nombreux témoignages" estimait à 1 000 ou 2 000 par arrondissement le nombre des victimes musulmanes de l'indépendance et parvenait à un total de l'ordre de 100 000.

        En 1977, le général Porret, chef du Service Historique de l'Armée auprès du Ministère de la Défense, avouait à son ministre par une note 2855 datée du 21 avril 1977 que son service ne détenait aucune information précise sur le sort des supplétifs, mais que selon un document n°270 du 27 mai 1975 du Bureau d'aide aux musulmans français, sis à l'Hôtel des Invalides, le nombre des supplétifs massacrés ou disparus au moment de l'indépendance se serait élevé à 150000, soit les trois-quarts des quelques 200.000 supplétifs incorporés.

       En 1991, le journal "Le Monde" du 7 août présentait un dossier "L'histoire refoulée des harkis" réalisé par Alain Rollat, peu suspect d'un biais "Algérie Française". Cet important article nous rappelait deux documents : un rapport à l'ONU datant de l'époque du cessez-le-feu de mars 1962 estimant à 253 000 le nombre d'hommes musulmans pro-français menacés par la venue au pouvoir du FLN. dont : 20 000 militaires de carrière, 40 000 militaires du contingent, 58000 harkis, 20000 moghzanis, 15000 membres des GMPR et GMS, 60000 membres des groupes d'autodéfense, soit 203000 militaires et similaires, plus 50000 civils élus, anciens combattants, fonctionnaires, etc.

        Il faudrait sans doute doubler ces chiffres, particulièrement le dernier, pour tenir compte des membres de leurs familles, notamment mâles, et des milliers de civils tués par simple vengeance personnelle ou jalousie à cette époque où il suffisait d'accuser quelqu'un de sympathies françaises pour que son assassinat ne soit ni un crime ni même un délit.

        Or nous savons que seulement 21000 musulmans et musulmanes, dont 12500 "harkis" et leurs proches, figuraient dans les statistiques officielles de septembre 1962 comme ayant pu s'échapper vers la France. Parmi l'énorme majorité de ceux qui sont restés là-bas et dont on n'a plus entendu parler, le chiffre de 150 000 massacrés qu'évoquait la note du général Porret devient non seulement plausible mais tragiquement certain.

        En 1995, dans "Les Combattants musulmans de la Guerre d'Algérie" (L'Harmattan, 1995) Maurice Faivre, partant du détail des effectifs, s'est livré à un décompte patient qui l'a amené à proposer un ordre de grandeur de 65 000 à 80 000 militaires et supplétifs musulmans massacrés à l'époque de l'indépendance. Mais à ce chiffre qui se réfère à des effectifs militaires et paramilitaires en exercice, il faut ajouter - comme noté plus haut - tous ceux qui chez les anciens combattants, dans l'administration et dans la politique locale avaient affirmé leur appartenance française et nous revoici au niveau des 150 000 musulmans morts et disparus de l'Abandon qu'on a englobé sous le terme " les Harkis ".

        En ajoutant pour la période antérieure de novembre 1954 à mars 1962 les dizaines de milliers de musulmans assassinés par le F.L.N en Algérie durant ses campagnes de mise au pli des populations, les 4200 autres réfractaires assassinés en Métropole par la Fédération FLN de France et les 4750 militaires et supplétifs morts pour la France, nous atteignons rapidement un ordre de grandeur de 200 000 musulmans victimes du FLN pour les 8 années allant de 1954 à fin 1962.

        Dernier fait à noter. Avant que la propagande algérienne se soit emparé de la question et la fausse définitivement, deux historiens peu suspects de collusion idéologique, Xavier Yacono et Charles-Robert Ageron, étaient arrivés séparément à un total de 234 000 à 290 000 pour l'ensemble des morts musulmans de tous bords au cours de la guerre d'Algérie. Non seulement nous voici loin du million (et demi !!) de martyrs revendiqués par le FLN, mais on peut conclure que ses "martyrs" sont en très large majorité ses propres victimes. Et, dernière ironie, Bouteflika demande de nous en repentir.

        (Une version antérieure et plus courte de cet article a été publiés dans la Lettre de Veritas, de Novembre 2006)

     Mes premières correspondances avec André Rossfelder datent du mois d'août 2002 à la suite de l'envoi du livre " Il était une fois… Guelma " dont un exemplaire fut dirigé à la "Hoover Institution", lié à la "Stanford University".
 André Rossfelder, Français d'Algérie de la quatrième génération a des attaches Guelmoises..
 Sa mère Louise Curel est née à Guelma en juillet 1901, sa mère Ida Peyre y était née aussi au début des années 1880, son père y étant receveur des postes. Le grand-père maternel, jean-Paul Curel, s'y était installé vers 1898 comme jeune notaire arrivant de Toulon, avant de poursuivre plus tard sa carrière
dans d'autres villes d'Algérie.

 
André Rossfelder peut donc se prétendre à moitié Guelmois
 Gilles Martinez
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Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE