Sétif-Guelma 1945 : Réponse à un journaliste Franco-algérien

R.Vétillard

Roger VETILLARD
roger.vetillard@wanadoo.fr
Monsieur le directeur de ReSPUBLICA
Toulouse le 20 juin 2009
Monsieur le directeur,
Dans le n° 617 de ReSPUBLICA ( 15/06/2009)

Monsieur Hakim Arabdiou évoque le 8 mai 1945 en Algérie et demande à la France de faire repentance. Ces lignes inspirent à l'historien de cette période algérienne 1 que je suis quelques remarques. Sur le plan historique, il y a des erreurs et quelques non-dits : loin de moi l'idée de reprendre ces particularités une à une, mais je me permets d'attirer l'attention de leur auteur 2, et si vous le jugez utile de vos lecteurs, sur celles qui me paraissent les plus signifiantes.

Ainsi, dire que la manifestation de Sétif en ce 8 mai s'effectuait dans le calme est un euphémisme quand on sait (je possède des témoignages concordants dont un venu d'Algérie que je vais rendre publiques dans la prochaine édition de mon livre) que le premier mort de ce jour fut un européen et que les manifestants étaient armés comme le démontrent plusieurs faits et quelques témoignages.
Il suffit également de se reporter aux écrits de Mohamed Harbi et de Renouad Ainad-Tabet qui ne sont pas suspects de connivence avec la puissance coloniale pour en être convaincus.

Il est bien énoncé dans cet article que la répression a fait suite à l'assassinat de plusieurs dizaines d'Européens, mais il aurait été utile de préciser que cette répression ne s'est effectuée que là où il y a eu massacres parfois atroces d'européens.
Je livre dans mon livre plusieurs rapports qui font état de massacres odieux de victimes innocentes auxquelles on ne pouvait rien reprocher.

1 J'ai publié un livre édité en février 2008 intitulé : Sétif, Mai 1945 : Massacres en Algérie - Editions de Paris 2008 - 599 p- ISBN 978-2-85162-213-6 2 J'ai adressé le 15 juin 2009 à monsieur Arabdiou un courriel lui proposant une amicale discussion autour de son texte. A ce jour je n'ai reçu aucune réponse.

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Ainsi par exemple Monsieur Edouard Deluca, maire de Sétif,proche de Fehrat Abbas, Monsieur Vaillant président du Tribunal Correctionnel d'Alger qui accorda un non-lieu à Tayeb El Okbi, ouléma accusé (à juste raison on le sait aujourd'hui) d'être le commanditaire de l'assassinat de l'imam francophile Kahoûl Bnedali ou encore Albert Denier responsable communiste favorable aux thèses indépendantistes.

Il s'agissait bien d'une chasse au faciès et non d'un combat politique. Il faut certes dénoncer la répression qui a suivi et qui a été dure ; elle a touché beaucoup d'innocents. Elle a été disproportionnée et a fait - non pas 15000 à 18000 morts - mais 4000 à 10000 victimes. C'est déjà énorme et à mon avis il n'est nullement besoin d'en rajouter d'autant plus qu'il est impossible d'en connaître avec précision l'étendue.

Mais le contexte historique et politique explique en partie les excès de cette sanction. Et les évaluations historiques les plus sérieuses (Raymond Aron, Charles-André Julien, Charles-Robert Ageron) rejoignent l'avis des personnes qui ont vécu en Algérie cette période et que j'ai pu me procurer avant et après la publication de mon livre.

A ce propos je n'accorde que très peu de crédit aux écrits de Jean-Louis Planche - auquel il est fait référence dans cet article où les erreurs de dates et de lieux, les évaluations fantaisistes et les analyses sommaires peu sérieuses foisonnent.
Je peux si vous le souhaitez vous les communiquer car elles ne sont pas toutes dans mon livre.

Je voudrai encore faire une remarque : Akim Arabdiou souligne la présence de "fours à chaux". Il aurait été souhaitable d'employer le singulier car une telle présence n'est à ma connaissance évoquée qu'à Guelma et ici il n'est cité qu'un seul four qui aurait servi à incinérer des cadavres.
J'en parle longuement dans mon livre. Mais depuis cette publication, j'ai obtenu le témoignage de plusieurs Guelmois qui connaissent bien ce four : ainsi l Jean-Marc Lavie m'a assuré qu'il était bien étroit pour accepter le corps d'un adulte et j'ai pu lire le courriel de Yasmina Adi (auteure d'un documentaire sur "L'autre 8 mai 1945") dans lequel elle confie à un de mes témoins que quand à Guelma on lui a désigné le four en question elle lui a répondu "Mais il s'agit en fait de la cartoucherie!".

Et quand Monsieur Akim Arabdiou, réclame que la France demande pardon pour les crimes coloniaux qu'elle a perpétrés et spécialement pour ce qui s'est passé en Mai 1945 dans l'Est algérien, je lui ferai remarquer que les premiers massacres de ce jour là sont le fait des indépendantistes et qu'ils ne sont pas très glorieux.
Car il faut le dire et je crois l'avoir démontré avec la quasi-totalité des historiens français et algériens (JL Planche excepté) qu'il y a bien eu une tentative d'insurrection ces jours là, qu'elle était programmée et qu'elle a échoué faute d'une préparation satisfaisante et à cause d'un malentendu.
C'est aussi l'analyse qu'a faite Hocine Aït Ahmed au Congrès de la Soummam le 20 août 1956 3.

Si la France doit demander pardon pour tous les crimes qui ont été faits en son nom, il faudrait aussi que l'Algérie le fasse également pour tous les crimes qu'elle a commis ou que ses dirigeants d'alors ont commandés pendant la période coloniale (mai 1945 et août 1955 par 3 Mohamed Harbi : Les archives de la Révolution Algérienne - pp 22/23 - Jeune Afrique éd. - Paris 1981

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Je rappelle simplement les avis de Reda Malek 4 (ex ministre algérien - négociateur à Evian) et d'Abdesselam Belaïd 5 ancien premier ministre qui très sagement ont pu dire respectivement que "L'Algérie a combattu et vaincu la France. Pourquoi, alors, demander à celle-ci de présenter des excuses au peuple algérien?" et qu'il n'était pas envisageable d'exiger de la France une telle repentance.

Faut-il rappeler que cette revendication de repentance a été formulée pour la première fois à la fin des années quatre-vingt par "la Fondation du 8 mai", présidée par un haut dignitaire du régime monsieur Bachir Boumaza, ancien ministre et alors président du Conseil de la Nation? Cela n'est pas anodin car cette exigence apparaît à un moment difficile pour le régime algérien.

Par cette initiative il est rappelé aux Kabyles qui parlaient d'autonomie ou de séparatisme qu'ils avaient participé aux combats pour l'indépendance de l'Algérie, aux islamistes du FIS que les responsables du FLN au pouvoir avaient avant eux mené un Djihad en 1945 et aux francophiles favorables à un rapprochement politico-économique avec l'ancienne puissance coloniale désignés sous le nom de Parti de la France (Hibz al França) que la France avait perpétré de terribles massacres lors de la période coloniale.
Rappelons que c'est le moment où la nouvelle constitution du 23 février 1989 était adoptée et que le FIS était en passe de remporter les élections législatives. Si bien que qu'il y a beaucoup de bonnes raisons pour que le pouvoir algérien ait fait de cette exigence une manoeuvre de politique intérieure qui n'a que très peu à voir avec l'histoire réelle.
Reprendre les assertions de l'histoire officielle dont on connaît le poids dans ce pays mérite tout de même réflexion.

Libre à ceux qui professent en France cette attitude de participer à la défense du pouvoir algérien et à la constitution de cette histoire contrôlée. Je doute que nous soyons de ceux qui souhaitent aider le pouvoir algérien à se maintenir.

Je vous prie de croire, Monsieur le Directeur, à l'assurance de ma plus haute considération en espérant que vos lecteurs auront connaissance de mes remarques.

Roger VETILLARD

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4 El Watan cité par Courrier International n°589 du 15 décembre 2005
5 El Khabar Hebdo : 8 mai 2005

    Dénaturer les faits c'est immoler l'Histoire,
      j'écrivais à un internaute qui m'interrogeait sur cette période, que rien n'est plus volatil que la mémoire, elle efface, occulte, transforme, embellit ce qui fut l'Histoire avec un grand H. Jusqu'à présent des narrateurs du 8 mai 45 ont déformé ou inventé des faits, ils évoluent entre l'histoire et une littérature dirigée tout en prévenant le lecteur qu'ils obéissent à un souci d'objectivité. En réalité ils ne disent, que ce qu'ils veulent, et que ce qui leur plait pour satisfaire un auditoire acquit par avance.

      Roger Vétillard qui exerce la médecine depuis 32 ans aborde directement dans son livre "Sétif, mai 1945 Massacres en Algérie", il apporte les preuves qui nous manquaient et analyse les causes de cette révolte.
     Avec lui, j'ai échangé pendant un an plusieurs courriels, afin de démêler cette période confuse de ma jeunesse, et je lui ai posé les questions suivantes
       1. Les algériens affirment qu'il n'y a pas eu de soulèvement indépendantiste mais une provocation des colonialistes, vos commentaires ?
       2. La fondation du 8 mai 45 martèle le chiffre mythique de 45000 morts. Y.Addi que j'ai interrogée après son tournage en Algérie m'avait répondu je la cite : si cela s'était passé en 1970 les algériens auraient comptabilisé 70.000 morts.
       3. Y avait-il une milice à Sétif ? Est-ce que les civils ont tiré sur la foule depuis les balcons ? pour ma part, je n'ai vu qu'un mort, un cul-de-jatte piétiné par la foule des émeutiers en fuite.
       4. La répression a-t-elle été générale sur tout le territoire Algérien ou ciblée dans les régions à crimes contre les européens ou les français-musulmans fidèles à la France ?
       5. Quels étaient les rôles du préfet l'Estrade-Carbonnel à Sétif; et du sous-préfet Achiary à Guelma ?
       6   La garde civile Guelmoise; était-ce des "cow-boys" à la chasse au scalp? agissait-elle sous l'autorité de la gendarmerie ou de l'armée ?
       7. Y.Addi estime qu'il y a eu 1500 morts dans le département. Le rapport du général de gendarmerie TRUBERT donne (pour la ville de Guelma) une estimation de 500 à 700 musulmans selon les milieux musulmans, votre avis ?.
       8. J'ai interrogé monsieur Jean-Marc Lavie au sujet du mythe "des fours à chaux" d'Héliopolis, sa réponse est sans appel : il y avait bien un four à chaux mais où il était impossible qu'un homme y entre.
       9. Si l'armée n'avait pas réagi, cette émeute n'aurait-elle pas débouché sur une épuration ethnique avant l'heure ?

       Je tenais à poser à Roger Vétillard ces questions car je considérais que mon interview sur 'France 2' par Yasmina Adi sur "L'autre 8 mai 45", n'apportait que le vide du parti pris et l'éclairage d'une bougie. Après avoir protesté contre cette partialité au montage auprès du président de la Compagnie des Phares et Balises, puis au président de la république française et enfin à Patrick de Carolis (France2), j'ai tenu à écrire en ces termes à Yasmina Addi:

      Dois-je vous rappeler madame le texte fondateur du Syndicat National des Journalistes qui date de 1918 :
Un journaliste digne de ce nom tient la calomnie, les accusations sans preuve, l'altération des documents, la désinformation des faits, le mensonge, pour les plus grandes fautes professionnelles "

      En effet cette " documentaliste d'investigation " a assassiné mon interview par des découpages et des juxtapositions de témoignages orientés, elle a joué avec les événements aidée en cela par un historien engagé.
     Je m'attendais, comme il était prévu et planifié, à un dialogue constant et vrai entre les deux communautés au lieu de cela, elle a donné le beau rôle aux algériens. Ils étaient 19 à témoigner, alors que du côté européen nous n'étions que deux. Le vécu de ces deux témoins a été tout simplement coupé au montage pour ne garder que du " sensationnel réchauffé ".
     Ainsi n'apparaissent pas les souffrances et assassinats de la population européenne de Kherata. La tuerie de la famille Bovo (oncle et tante) à Chevreul et mon angoisse devant ce déferlement de violence, (j'avais 11 ans), devant la pâtisserie Répiton.

Gilles Martinez

      PS; Avec Roger Vétillard, nous nous étions donné rendez-vous sur son lieu de conférence à Perpignan. Notre conversation fut brève et je regrette de ne pas l'avoir invité à déjeuner chez moi, persuadé qu'il était l'hôte des promoteurs de la conférence.
Mais cela n'est que partie remise probablement en septembre et cette fois en une réunion ouverte à tous.

     
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Roger Vétillard, né à Sétif, a consulté les archives françaises, algériennes, helvétiques et anglo-saxonnes, rencontré des témoins et des acteurs français, algériens, civils et militaires de ces journées.
Il livre les résultats d'une enquête longue de 7 ans, et donne parfois, sans parti pris, plusieurs versions des faits. Il insiste sur le contexte politique, économique, national, international et religieux. Ses conclusions ne concordent pas toujours avec l'historiographie officielle algérienne et française. C'est ainsi que l'estimation du nombre de victimes de la répression qui a suivi les attentats contre les Européens, le rôle des différentes factions politiques et religieuses, celui des autorités civiles et militaires, l'implication des milices civiles et celle des puissances étrangères sont analysés en détail.


Interview donnée au quotidien algérien "Algéria News " - 07 Mai 2008

1- Dr Vétillard, de la médecine à la recherche historique, quelle trajectoire ! On vous verrait plutôt traquant les affections et les microbes…

RV - Comme beaucoup de ceux qui sont nés à Sétif et dans sa région après 1940, durant toute mon enfance et mon adolescence, j'ai entendu parler des "événements de 1945". Il est vrai que dans ma famille il y a eu 2 morts, des blessés, une maison incendiée et surtout des conséquences psychologiques importantes qui ont marqué toute une génération. Depuis plus de 32 ans j'exerce à plein temps le métier de médecin et je continue en bon pneumologue à traquer microbes, cancers et insuffisance respiratoire. Je n'avais pas eu la curiosité de m'informer sérieusement sur Mai 1945 à Sétif, jusqu'au jour où sollicité régulièrement par des collègues ou des amis qui voulaient savoir ce qu'il s'était passé dans la ville où je suis né, j'ai voulu répondre aux interrogations. Et j'ai été surpris de constater que les publications sur ce sujet si important étaient peu nombreuses, souvent partiales, partielles, incomplètes. Les auteurs qu'ils soient algériens ou français s'ignorent. Mieux même je n'ai retrouvé en Algérie et en France, qu'une seule thèse universitaire, celle de l'algérien Boucif Mekhaled, sur le sujet. A posteriori, pour des événements aussi dramatiques que ceux survenus en Mai 1945 dans l'Est Algérien, ce constat me déçoit. Car cette absence de documents et de réflexion sur un sujet aussi grave a ouvert la porte aux allégations les plus fantaisistes. J'espère avec peut-être un peu de prétention pallier en partie cette carence. Et, en bon médecin, j'ai intitulé mon travail " Mai 1945 en Algérie - La révolte Musulmane et sa répression - Eléments de diagnostic historique" avant que mon éditeur n'en modifie le titre. C'est dire que je ne prétends pas révéler une vérité, mais simplement apporter des éléments de raisonnement, des documents, des témoignages et une interprétation des faits historiques qui permettent de mieux connaitre et comprendre cette période si dramatique de notre histoire.

2- Certaines archives (celles du CAOM en particulier) restent, plus de 60 ans après, inaccessibles aux chercheurs. Que pourraient-elles cacher ? Une plus juste appréciation du nombre de victimes algériennes ?

RV - Je ne suis pas compétent pour vous répondre. La seule chose que je peux vous dire c'est ce qui m'a été dit quand j'ai voulu accéder à certains dossiers : "Dans ces archives il y a des noms de personnes qui ne peuvent pas être divulgués tant que certaines d'entre elles sont encore vivantes". Mais en usant de certains artifices, j'ai pu consulter quelques dossiers réputés inaccessibles et je n'y ai pas trouvé d'éléments inavouables. Peut-être m'a-t-on laissé y accéder justement pour cette raison? Il est inconcevable de ne pas autoriser les chercheurs, en dépit des affirmations les plus officielles, à consulter des archives concernant des faits qui remontent à plus de 60 ans. Un jour peut-être nous en saurons les raisons. Ceci dit, j'ai également écrit aux instances judiciaires de Constantine pour savoir dans quelles conditions je pourrais avoir accès aux archives des tribunaux qui ont siégé dans cette ville en 1945 et qui y sont conservées : j'attends toujours une réponse.

3- Votre ouvrage s'ouvre directement sur le déroulement des massacres de mai 1945. Vous n'en abordez les causes que dans une 2ème partie. La logique voudrait que l'on inverse les chapitres afin que le lecteur n'ait pas l'impression que cette tragédie tient de la génération spontanée. Est ce un choix délibéré de votre part et pourquoi ?

RV - Je me suis posé la même question. Comment présenter mon travail ? Et finalement j'ai fait le choix de commencer par relater ce que l'on croît connaître le mieux : le déroulement de la tragédie. J'ai agi en médecin et en scientifique : je constate un fait. Je l'examine le plus en détails possible. J'en cherche les prémices, les causes puis les conséquences. Et si possible j'en cherche les remèdes. En effet j'ai préféré dans un premier temps tenter de démêler le vrai du faux, la mémoire et l'histoire, avant de se poser les vraies questions: pourquoi cela est-il arrivé ? Est-ce une révolte spontanée? Quels en sont les protagonistes? Pourquoi cet épisode reste-t-il d'une constante actualité? Quel en est le contexte ?
Même a posteriori, je n'imagine pas plus logique de commencer par traiter d'une ambiance, de la genèse ce cette affaire, des acteurs.
Je conçois que cela est sinon contestable, du moins discutable. En fait je me suis placé dans la position de celui qui comme cela se passe en France et probablement en Algérie, lit dans la presse chaque année au début de mois de mai le même récit de scènes pénibles et se pose des questions. C'est à ces questions que j'ai voulu apporter des éléments de réponses.
Je donne des pistes de réflexion, je soulève des questions inédites, et souvent je laisse le lecteur libre de son jugement. Et je crois tout au long de trois chapitres au moins avoir précisé que ce soulèvement ne relevait pas de la génération spontanée mais avait été longuement préparé, notamment par le PPA et les Oulémas, et qu'il n'était pas sans raison ni fondement.

4- " Je vous ai donné la paix pour 10 ans " déclarait le général Duval, responsable militaire de répression. L'indépendance ne vous semblait-elle pas inéluctable, même si les autorités françaises de l'époque avaient appliqué une politique, disons plus libérale ?

RV - A son départ d'Alger en 1948, le gouverneur général Yves Chataigneau a confié à des amis que l'indépendance de l'Algérie se ferait avant 20 ans. Dès la fin des années quarante ils ne sont pas rares les Français qui regagnent la métropole ou qui y achètent un appartement ou une propriété.
Avec le recul, il m'apparaît qu'en 1945 l'indépendance était inévitable. Je crois en effet que les peuples ne sont pas interchangeables, ils ne sont pas réductibles à une même personnalité. Lorsqu'on interroge l'histoire, on constate que les colonisations qui ont "réussi" sont les colonisations de peuplement où les autochtones ont d'une manière ou d'une autre été submergés par les colonisateurs. Que cette submersion ait pour origine un ethnocide (Australie, Amérique du Nord), une prédominance démographique (Nouvelle-Calédonie, Nouvelle Zélande) ou une assimilation culturelle (Amérique du Sud). Or, compte-tenu du faible poids démographique de la population européenne en Algérie (10%), compte-tenu du fait qu'elle avait abandonné la quasi totalité du territoire rural aux autochtones pour se cantonner essentiellement dans les centres urbains, il apparaît rétrospectivement que l'indépendance de l'Algérie était inéluctable. Mais, n'aurait-on pas pu imaginer une autre solution plus humaine que celle qui a prévalu? Les pieds-noirs (c'est à dire les algériens d'origine européenne) auraient pu trouver leur place dans un pays qui était aussi le leur, à l'image de ce qui se passe en Afrique du Sud. Il aurait fallu que Fehrat Abbas, qui aurait pu être le Mandela de notre pays, soit entendu par tous les protagonistes (mais les esprits étaient loin d'être prêts) et aussi qu'en 1937, le parlement français accepte d'entériner le projet de loi Blum-Viollette pour permettre progressivement à la majorité non européenne d'accéder à la majorité démocratique. L'abandon de ce projet a sonné le glas de bien des espérances. Et l'abrogation en 1940 du décret Crémieux de 1870 (qui avait octroyé la nationalité française aux juifs algériens) a fini par convaincre les hommes de bonne volonté qu'il n'y avait rien à attendre de la France, ce pays qui, comme a pu le dire Fehrat Abbas en 1943 "enlevait d'une main aux petits-enfants ce qu'elle avait donné de l'autre aux grands-parents"

5- Au-delà des passions, il semble que le dossier s'achemine vers l'apaisement, chaque partie faisant un pas (timide) vers l'autre. Le fait de confier le dossier aux historiens des deux rives peut-il conduire à une meilleure connaissance de la tragédie, sachant que chaque chercheur vient avec toute sa subjectivité ?

RV - Vous me permettrez de vous répondre sans aucun fard en vous donnant le fond de ma pensée au risque de vous déplaire. Dans ce dossier, les obstacles historiques ne sont pas les plus infranchissables. Il y a, à mon avis, une somme de non-dits politiques et de difficultés irrationnelles qui ne peuvent que ralentir toute avancée vers l'apaisement. Ainsi avant 1980 avec les publications de Mahfoud Kaddache et de Renouad Ainad-Tabet qui ont tenté avec un louable esprit d'objectivité de commencer à étudier cette problématique, il était possible de réaliser un travail de synthèse de nature scientifique. Et il n'est pas anodin de constater que c'est à la fin des années 1980 que le dossier est devenu un contentieux. Le contexte algérien de politique intérieure, je vous le rappelle, était à cette époque très particulier avec la montée du mouvement islamiste, la "contestation kabyle" et l'émergence controversée d'un courant favorable à la normalisation des relations avec l'ancien colonisateur. L'unité nationale était menacée. Si bien que la mise en accusation de la France, désignée comme bouc émissaire, était une solution de facilité. A mon avis le dialogue entre les historiens des deux rives ne peut que contribuer à une meilleure appréciation des choses. Je n'en veux pour preuve que les échanges que je peux avoir avec mes lecteurs algériens, amis connus ou personnes inconnues, qui m'écrivent ou me téléphonent pour me parler à propos de mon livre d'apaisement, d'objectivité, de normalisation ou pour m'affirmer qu'on ne pourra plus parler du 8 mai 1945 en Algérie, de ce qui a précédé ou suivi, sans faire référence à mes écrits. Bien sûr, les critiques algériennes ne manquent pas mais pour l'instant elles ne concernent que des éléments parfois importants mais ne remettent pas en cause l'essentiel. J'espère en quelque sorte être à l'origine du déclic qui va permettre un dialogue entre algériens et français. Il suffit que les interlocuteurs travaillent en toute loyauté intellectuelle et acceptent d'entendre les arguments qui ne sont pas les leurs.

6- En toute honnêteté, comment votre ouvrage a-t-il été perçu en France ? En avez- vous des échos ?

RV- Mon livre est paru en février dernier. Je commence seulement maintenant à entendre les premières réactions. Ma réponse sera donc incomplète. Ceci dit, il y a en France quelques réactions négatives relatives au nombre des victimes algériennes. Pour l'instant elles émanent essentiellement de milieux "conservateurs", c'est à dire de gens pour lesquels l'histoire a déjà jugé qu'il y avait eu moins de 2000 morts et pour affirmer qu'il est inutile de vouloir revenir sur ce point. On a même accusé le français que je suis, natif de Sétif d'être un traître! Mais cette réaction pour l'instant est très minoritaire. Et puis il y a, et le contraire serait étonnant, des gens qui contestent un témoignage, une idée, une affirmation. Je suis très ouvert à ces avis, ils peuvent aider à une évaluation plus précise. Mais pour l'essentiel jusqu'à aujourd'hui, les réactions sont très positives : on me remercie d'avoir réalisé une somme originale sur des événements qui n'ont jamais fait en France l'objet d'une étude de fond. Les historiens universitaires spécialistes de l'Algérie comme Guy Pervillé, Jacques Frémeaux, Robert Davezac, Alain Lardillier, Jean Monneret, Maurice Faivre et quelques autres me remercient de cette contribution à une meilleure connaissance de cette période de Mai 1945 en Algérie en disant comme Guy Pervillé "qu'il ne s'agit pas pour autant de faire de mon livre la seule réponse à toutes les questions que nous devons nous poser au sujet de ces terribles événements. L'important est qu'il puisse contribuer à entretenir le débat entre tous les chercheurs, au lieu de laisser s'imposer une nouvelle orthodoxie. Qu'il soit un maillon utile dans une chaîne de recherches permettant le dépassement d'une cruelle vérité pour le bien des deux pays en cause, et non son exploitation politique à sens unique". Je ne peux que souscrire à un tel programme. Et j'espère ainsi que le débat sera fécond sur le plan historique mais également sur le plan humain.

7- Un dernier mot pour les lecteurs d'Algérie News

RV - J'ai pu très récemment mesurer combien il est encore aujourd'hui difficile en Algérie d'évoquer ce qui s'est passé il y a plus de 60 ans dans ma ville natale sans provoquer des réactions imprévisibles et irrationnelles. Mais je me suis également heurté au cours de mon enquête à une difficulté que je n'imaginais pas lors des rencontres avec des pieds-noirs qui ont vécu ces instants : une sorte de pudeur, de retenue et d'immense tristesse qui les empêchaient quelques fois d'aller au bout de leur témoignage. Ces instants de mai 1945 ont été terribles. Ils ont laissé des traces indélébiles dans la mémoire de tous ceux qui les ont vécus, mais également dans la mémoire collective de leurs descendants.
J'en suis un exemple.
Je sais que j'ai tenté de m'abstraire de toute subjectivité. Je sais aussi que cela est très difficile. Un de mes amis algériens m'a dit l'autre jour

" j'ai du mal à me mettre dans ta peau, tout comme tu as du mal à imaginer ce que je ressens à l'évocation de cette tragédie".

Il a raison. Ce que j'espère, c'est qu'après la lecture de mon livre, chacun pourra dépasser le mythe pour entrer dans l'Histoire.

Algeria News - 07 Mai 2008 Interview et dossiers réalisés par A. Fehti


Un livre étonnant

Voilà un livre étonnant qui n'a pas été écrit par un professionnel. Mais par un médecin de Toulouse. Né à Sétif au moment de ces événements, il a voulu savoir ce qui s'est réellement passé dans cette petite ville d'Algérie, et dans les régions environnantes, le 8 mai 1945. Et à partir des livres, documents, journaux, mené une enquête qui a duré sept ans. En bref, un soulèvement durement réprimé et exploité avant 54 et après 62 par les nationalistes algériens (suivi par leurs complices français) qui en ont fait un "génocide". Roger Vétillard dans plusieurs chapitres denses donne des réponses, parfois des hypothèses sur des questions qui se posent : "Combien de morts ?" Cela va de 200 à 80 ou 100000! "Qui est responsable?", "Quel était le contexte politique, économique de l'Algérie en 1945?", " Y a-t-il eu complot ?", etc… Ce qui lui permet de rectifier mensonges et désinformations, sans cacher sur le terrain d'affreuses réalités. Car il n'est pas question de nier que ces événements furent très graves. Pas une insurrection généralisée (une manifestation qui dégénéra), mais elle avait été prévue, fut décommandée, en hâte, par l'état-major nationaliste algérien. Les autorités militaires commandées par le général Duval, disposant de forces restreintes où des éléments locaux (les tirailleurs algériens) sont nombreux, ont paré au plus pressé et circonscrit l'incendie. Jaillis au bled, au nom du "djihad" les insurgés avaient tué et mutilé des Européens (hommes et femmes isolés). La répression fut parfois massive. Il y eut aussi dans la région de Guelma sous les ordres du sous-préfet gaulliste Achiary une milice d'où avaient été écartés les "pétainistes et racistes avérés" (p194), composée de volontaires (dont des communistes) qui se livra à de sanglantes représailles. D'autant plus que le parti communiste algérien avait attribué la révolte et des conséquences à des algériens "complices d'Hitler". Autant dire que leur épuration était justifiée… Le gouverneur général Chataigneau avait dans un premier temps cautionné cette affabulation meurtrière. De Gaulle dans ses mémoires ne consacre à mai 45 en Algérie que quelques lignes. Il avait donné l'ordre en quittant Alger que tout soit fait pour "tenir l'Afrique du Nord".
Le contexte local (le Constantinois) a beaucoup joué. Notamment la faible proportion des Européens (un pour 50 ou 100) faces aux masses algériennes chauffées à blanc par des nationalistes extrémistes espérant une intervention étrangères (de l'ONU, des pays arabes, des Américains). A noter que l'administration, par ailleurs épurée, avait laissé se développer entre 43 et 45 une propagande violemment anticolonialiste. " Vous avez la paix pour dix ans" (titre du livre, très cité, de notre amie Francine Dessaigne) avait prophétisé le général Duval quand l'ordre fut rétabli. A noter qu'il y eut ensuite des enquêtes, des procès légaux et même en 1946 une large amnistie. Il a fallu attendre plus longtemps pour des faits moins graves… Même si des accusations injustes et à sens unique ont été lancées contre la colonisation française, les Français d'Algérie, leurs représentants pour la période 45-54, il faut reconnaître (avec le recul historique) que ce temps fut gaspillé ou perdu et des réformes essentielles retardées. Le 8 mai 45 démontrait qu'il y avait en profondeur, une Algérie hostile, pas francisée, et violente qui ne désarmerait jamais. Le livre est complété par une très abondante bibliographie et des annexes. Il y manque malheureusement une carte des régions meurtries.

Jean-Paul ANGELELLI Docteur en Histoire - Journaliste - Auteur d' "Une guerre au couteau"


Votre livre est avant tout préoccupé de vérité historique. Je l'emporterai pour le lire entièrement à Alger le mois prochain. A mon retour, je vous enverrai un commentaire complet. Je vous signale déjà une erreur très répandue : le nom du gouverneur Viollette apparait avec un seul "l" comme la fleur, pourtant il 'était pas en odeur de sainteté. Il porte deux "l" ce qui sans doute lui a permis de voler bien au-dessus de ses contemporains, sans succès d'ailleurs pour le feu projet Blum - Viollette. Bravo pour la somme de travail que vous a coûté ce monument. Tout le monde devrait désormais s'y référer avant d'écrire sur Mai 45 et les circonstances qui ont précédé et suivi. Au fait, je pense que mai 45 n'a nullement été la cause de novembre 54. Si la majorité des décideurs avait eu votre esprit, la guerre d'Algérie aurait été évitée. Mais sachez qu'il y a encore hélas en Algérie des esprits qui ont peur de la vérité. Ils me font penser à ces animaux qui se complaisent dans leur vermine ; elle leur tient chaud. 50 ans de propagande outrancière, mensongère, ont déformé de trop nombreux esprits."
Hocine Benhamza

Massacres de Sétif, ce n'est pas un détail !
Roger Vétillard est médecin. Il s'est penché sur les massacres de Sétif et Guelma, exaspéré par l'instrumentalisation dont se trouve régulièrement faire l'objet cet épisode noir de l'histoire de la colonisation de l'Algérie. Est-ce son métier d'origine qui le rend méticuleux ? Est-ce un mystérieux effet de la logique des noms qui le pousse à peser chaque détail de manière parfaitement vétilleuse ? Son livre en tout cas est une somme. L'événement est tourné et retourné dans tous les sens. Des témoins oculaires sont interrogés. Les sources littéraires compulsées. Au bout de 600 pages, Roger Vétillard peut dire, en grand honnête homme qu'il est : " La synthèse de ces documents et déclarations me permet de raconter ce qui s'est passé avec un faible coefficient d'erreur. " De quoi s'agit-il ? Alors que vient d'être proclamée la fin de la guerre, le 8 mai 1945, une manifestation musulmane est organisée à Sétif dans le Constantinois. Malgré les engagements pris par les organisateurs, des drapeaux algériens jaillissent et des slogans indépendantistes fusent. Le sous-préfet Butterlin, un métropolitain récemment nommé pour remplacer des administrateurs locaux qui ont été épurés, ordonne d'arrêter la manifestation. " Il va y avoir de la bagarre ", promet-il. Il ne croyait pas si bien dire. En réponse des cris fusent, en arabe : " Ektelhou, edhebou " (" Tuez ! Égorgez !). Les quelques éléments de la police présents doivent rapidement battre en retraite. Et la chasse aux européens commence. C'est une petite fille de huit ans, Arlette Nakache, qui est tuée la première. Vétillard établit clairement la préméditation de ce coup par les indépendantistes (alors que deux jours plus tôt, on avait tenté de faire échapper Messali Hadj, le leader indépendantiste, qui sera évacué sur Brazzaville). Il souligne l'ambiguïté entre guerre d'indépendance politique et djihad, guerre religieuse. Il pointe le manque d'expérience des fonctionnaires récemment nommés par le gouvernement provisoire et le manque d'effectifs de la police et de l'armée, alors que toutes les jeunes classes d'âge sont encore en Allemagne. La répression, trop tardive, sera terrible. Plusieurs historiens algériens, suite à une évaluation de l'ambassade américaine (qui, sur le moment, joue bien sûr en faveur des indépendantistes) parlent de 45.000 morts. On évoque des actes de barbarie, commis par les soldats. Vétillard, conformément d'ailleurs à un chiffre qui tend aujourd'hui à s'imposer parle de 7000 à 10.000 morts. La répression aura duré trois semaines, couverte encore par l'atmosphère de guerre. Messali Hadj, fondateur du Parti populaire algérien, est traité, ainsi que ses séides, de collaborateurs, à cause des liens qu'il a entretenus avec l'Allemagne nazie. Le préfet gaulliste Yves Chataigneau qualifie les rebelles de " meneurs hitlériens ". De fait, les slogans antisémites (" Tuez les Français et les Juifs ") fleurissent parmi les manifestants. Mais ils crient aussi " Vive la démocratie et les alliés " : l'ambassade des États-Unis a contribué d'une manière ou d'une autre à les armer. Les musulmans attendent le soutien des Américains. Lorsque le 27 février 2005, notre ambassadeur à Alger parlera d'" une tragédie inexcusable ", il faut bien reconnaître la pauvreté de son vocabulaire. Assurément injustifiable, la tragédie de Sétif était hélas dans l'air du temps... qui en connut beaucoup d'autres. Ce qui, en tout cas, est inexcusable, note Vétillard, c'est que la IVe République n'ait pas été capable de recevoir ce massacre comme un signal fort pour faire cesser l'immobilisme en Algérie... Neuf ans après Sétif et Guelma, c'est la Toussaint rouge.

http://www.juif.org/blogs/8112,setif-8-mai-1945-la-verite.php

Bonjour Monsieur Vétillard,
Je m'appelle Kader B°., je suis enseignant à l'Université en Algérie. Je tiens à vous féliciter d'avoir écrit votre livre sur Sétif 1945 : Massacres en Algérie. Vous avez su additionner les 2 talents que vous avez celui de l'écrivain et celui du scientifique pour nous donner une oeuvre qui n'a pas d'égale. L'analyse historique que vous faites est pour une grande part très fine et réaliste. Pour le nombre des victimes, vous vous heurtez aux vérités officielles et définitives que nous enseignons. Mais je tiens à vous faire des remarques importantes : Pour Guelma vous n'avez pas voulu souligner le rôle hautement néfaste du sous préfet Achiary. C'est une erreur car l'historien méticuleux que vous êtes ne peut ignorer qu'il était franc-maçon comme son compère Lestrade-Carbonnel ? Pourquoi croyez-vous qu'il a été couvert par son supérieur lui et pas son homologue de Sétif qui a tout de même fait des choses moins graves? Car Vous ne dites pas avec assez de clarté : il n'y a pas eu de soulèvement nationaliste à Guelma. Il y a eu un sous-préfet qui a mobilisé la police, la gendarmerie et 200 civils a moitié fous, racistes et qui ont profité de ces moments pour régler leurs comptes soit envers un commerçant qui faisait le prêt sur gages, soit contre Regui ce cafetier naturalisé français qui allait se présenter aux élections municipales. Et c'est devant des exactions innommables, quand les gens du bled ont voulu aller au secours des gens de la ville qu'ils se sont heurtés à la milice et à la gendarmerie. Si vous avez l'occasion d'en reparler, il vous faut être plus clair. La religion musulmane n'est pas une religion guerrière, les vrais musulmans sont des gens de Paix. Vous ne connaissez pas assez cette religion pour vous permettre de donner des arguments décisifs comme ceux que vous utilisez. Bien sûr il y a des gens qui utilisent le Coran et la Tradition, pour obtenir de la foule des croyants incultes qu'ils satisfassent des ambitions politiques. Mais il ne faut pas faire de ces exceptions, une règle. Enfin, vous semblez dire que Kabyles (ou Berbères) et Arabes s'opposent dans notre Algérie. Vous reprenez un thème qui a été utilisé vainement par les colonisateurs français. Et ce thème est peut-être utilisé par des Kabyles que vous rencontrez en France mais il est inexistant dans notre pays. Les Kabyles sont de très bons musulmans, de très bons nationalistes algériens, A Tizi-Ouzou et dans toute la willaya, tout le monde parle arabe. La langue kabyle est utilisée par une minorité. Il serait bon que vous révisiez ces affirmations. Et le mieux pour vous convaincre de ce que je dis est de venir en Kabylie constater ce qui s'y passe. Voilà des remarques importantes mais elles n'altèrent pas la qualité de votre travail. Et pour être franc, je vous avoue que je suis surpris que ce soit un non-historien, pieds-noirs de surcroît, qui fasse un tel travail : vous allez être honnis par les historiens et peut-être aussi par les pieds-noirs. Merci de m'avoir permis cette lecture Kader B°. le 22 avril 2008 (le nom est communiqué)

Roger Vétillard analyse le texte de la thèse de
Jean-Pierre Peyroulou
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"GUELMA, 1945 - une subversion française dans l'Algérie coloniale" Préface de Marc Olivier Baruch - La découverte édit. - Paris 2009 - 404 pages - ISBN 978-2-7071-5464-4" de Jean-Pierre Peyroulou.

Jean-Pierre Peyroulou est professeur agrégé d'histoire, docteur en histoire, enseignant-chercheur à l'EHESS. Il vient de publier le texte de sa thèse soutenue en septembre 2008 où il s'intéresse aux événements de Guelma survenus en mai et juin 1945.

C'est un travail original, important et passionnant qui mérite une lecture approfondie. Pour qui comme moi a étudié cette période de l'Est Algérien; je note des points de convergence avec mon travail : Il a bien existé un soulèvement indépendantiste dans la région de Sétif, à la suite des graves incidents qui se sont produits dans cette ville le 8 mai 1945 à 9 heures du matin.- Ce qui s'est passé le même jour à Guelma est de nature différente dans la mesure où à 15 heures les autorités civiles et militaires de cette ville étaient informées des événements qui ont débuté 6 heures plus tôt 200 km à l'Ouest. Je confirme que le préfet Lestrade-Carbonnel a téléphoné en début d'après-midi du 8 mai à Achiary sous-préfet de Guelma mais c'est vers 13 heures selon mon témoin. Il lui intima l'ordre d'éviter tout désordre et d'agir éventuellement par la force après les sommations réglementaires. Il est acté comme le dit J.P Peyroulou qu'un télégramme a confirmé vers 15 h ces paroles, heure à laquelle le sous-préfet était au monument aux morts. ~ Il n'y a pas eu de victimes européennes à Guelma-ville et l'action menée sous la conduite du sous-préfet André Achiary fut surtout préventive. - L'auteur paraît confirmer l'hypothèse que j'ai avancée selon laquelle l'assassinat de Mohamed Reggui n'était pas sans rapport avec sa décision de mener une liste AML aux élections municipales prévues quelques semaines plus tard. américains cités par Francine Dessaigne et mentionnés dans son documentaire filmé par Yasmina Adi2o Ces documents démontrent très clairement que les estimations du nombre des victimes ont rapidement progressé de façon exponentielle. Certains de ces chiffres sont fantaisistes comme ceux de Taher, région natale de Fehrat Abbas, où il est annoncé 8000 morts alors que même de nos jours dans cette petite commune de la région de Djidjelli (Jijel) personne n'en parle.

- Les causes du suicide du colonel Halpert le 15 février 1946 bénéficient d'éléments nouveaux qui ne contredisent pas celles déjà analysées ; elles peuvent suggérer que l'amnistie annoncée par le ministre qui interrompait l'action judiciaire a pu déstabiliser le procureur.
- L'auteur rappelle que Donat Maubert, maire de Guelma, a tenté de dissuader André Achiary de créer une milice et s'est opposé à lui La menace de lui opposer un rapport défavorable du commissaire Tocquard pour avoir dirigé un conseil municipal de droite pendant Ia période vichyste en cette période d'épuration l'a dissuadé de maintenir son opposition.
- Par ailleurs, ce qui s'est passé à Guelma à cette époque est sous la responsabilité de la France Combattante, c'est à dire de la gauche anti-vichyste qui unissait radicaux, socialistes et communistes.
- Peyroulou comme tous les auteurs qui ont étudié cette période rappelle que le parti communiste après avoir dénoncé le "complot fasciste des pseudo-nationalistes algériens" a affirmé quelques jours plus tard qu'il s'agissait d'une "répression fasciste accablant les nationalistes".
- L'auteur confirme mes informations selon lesquelles à Guelma et dans les villages alentours (Millésimo, Petit, Kellermann, Lapaine, Galliéni, ... ) la population musulmane adhérait en bloc aux sections des AML dominées par le PPA (p85).
- La colonisation de peuplement européenne en Algérie a échoué dès la fin de la première guerre mondiale et les Français surtout dans l'Est se sont dès cette époque, repliés en zones urbaines. Cette opposition parfaitement analysée entre espaces urbains et ruraux notamment par Mohamed Harbi me paraît également importante à souligner.
- L'auteur rappelle avec raison qu'au même moment en métropole, dans le cadre de l'épuration, des tribunaux populaires ou des cours martiales ont fonctionné en toute illégalité et ont prononcé des condamnations à mort sans possibilité de recours avec exécution immédiate des sentences. Tout désaveu officiel de ce qui s'est passé à Guelma n'aurait pas manqué de faire jurisprudence dans certaines de ces affaires
- Enfin Peyroulou me rejoint pour contester l'action de la Fondation de 8 mai qui utilise à des fins politiques la mémoire algérienne.
Certains points sont nouveaux et doivent être soulignés.

L'auteur a eu accès à des archives que je n'ai pu consulter en totalité et il livre grâce à elles une analyse très importante.
Ainsi les archives des tribunaux militaires de Constantine et de Sétif lui permettent de mieux comprendre le sort réservé au sous-préfet Achiary et au président de la France Combattante de Guelma Henri Garrivet.
Une information judiciaire a été lancée contre ces 2 responsables et les membres de la milice de Guelma. Le sous-préfet a été mis en congé de ses fonctions durant tout ce temps.
Cette action de la justice a été interrompue au moment de l'amnistie.
Mais sur plusieurs points je dois dire mon désaccord (qui n'est pas fondamental sur plusieurs points) avec Jean-Pierre Peyroulou:

- Signalons une erreur manifeste p 80 : les chiffres de la population européenne et musulmane en 1936 dans le département de Constantine sont inversés: il y avait 213.000 européens et 2.500.000 musulmans. Et à la page 251, il est dit que "8000 (*) guelmois, soit la moitié de la population européenne, se rassemblèrent pour soutenir le sous-préfet" : cela me laisse interrogatif (il y avait 4000 européens à Guelma et moins de 11000 dans l'arrondissement en 1945 sans compter tous les absents car mobilisés soit près de 600 personnes, ce qui permet de comprendre pourquoi la milice était composée de très jeunes hommes et de personnes plus âgées comme le montrent toutes les photos).

- Plusieurs erreurs fréquemment rencontrées concernant Sétif sont reprises: la manifestation n'était pas interdite; l'adjoint au maire El Hadj Mostefaï n'a pas été convoqué le matin du 8 mai à la sous-préfecture. La rencontre entre les promoteurs de la manifestation et le sous-préfet a eu lieu la veille à 16 heures à la sous-préfecture. Et donc la police n'avait pas à s'opposer à cette manifestation (p109). Ferhat Abbas des AML et El Hadj Mostefaï.du PPA n'étaient pas en bons termes. Dire qu'ils étaient amis est une erreur.
- Le colonel Vaucquaire était absent de Guelma le 8 mai. Son adjoint le commandant Fossard n'a pas voulu Prendre de responsabilités ; c'est pourquoi l'armée s'est tenue à l'écart de toute intervention. Le commandant refusa de prendre le commandement de la milice. Je tiens cette information de la famille du commandant Fossard.
- La responsabilité du préfet Lestrade-Carbonnel est basée sur des paroles rapportées qu'il aurait prononcées le 13 mai à Guelma. J'ai de bonnes raisons de penser que ces paroles sont apocryphes. Je m'appuie pour le dire sur le témoignage d'anciens membres de la milice de Guelma qui ont entendu le préfet ce 13 mai 1945 et qui n'ont gardé aucun souvenir de ces paroles qui si elles avaient été effectivement prononcées n'auraient probablement pas été oubliées. Faut-il rappeler que le Préfet a démissionné après avoir obtenu la promesse que ses subordonnés de Sétif et de Guelma ne soient pas intégrés dans la préfectorale comme l'attestent d'une part les archives familiales de ce responsable et un document du CAOM dont j'ai eu connaissance et que Yasmina Adi a dit avoir consulté. De plus Monsieur Lestrade-Carbonnel a été le 1 er adjoint de Jacques Chevallier, maire libéral d'Alger de 1953 à 1958, secrétaire d'Etat à la guerre du gouvernement de Pierre Mendès-France, qui n'a jamais été gaulliste et la mémoire familiale et les proches amis du préfet n'ont pas conservé de cet homme le souvenir d'un adhérent au RPF, mais bien plus d'un antigaulliste déterminé dès la fin des années quarante, ce qui s'inscrit en faux contre la proximité politique d'Achiary et de Lestrade-Carbonnel. Je pense donc que cette parole attribuée au préfet a pu être une forme de défense des personnes incriminées comme me l'a laissé entendre un ancien membre de la milice.
- Il me paraît de la même façon très improbable que Jacques Chevalier maire libéral d'Alger, qui fut pendant 1 an en 1954 un éphémère secrétaire d'Etat à la guerre ait pu intercéder en faveur d'Achiary qu'il n'estimait pas beaucoup et auquel l'opposait une vision de l'avenir de l'Algérie bien différente de celle de l'ex sous-préfet. De plus à cette date, plus de 8 ans après l'amnistie toute action publique était éteinte. - Dire que Guelma en 1945 a été la préfiguration de l'OAS de 1961/62 me paraît audacieux et ne résiste pas à une analyse historique. Les différences sont importantes : Guelma a été essentiellement une affaire de civils, l'armée en a été tenue éloignée. L'OAS de par la volonté des généraux Challe et Salan a été créée en avril 1961 et ne fut jusqu'en juillet 1961 qu'une affaire militaire d'où l'on voulait éloigner les civils dont on craignait les partis-pris politiques. La plupart des militaires impliqués à l'origine n'étaient pas résidants ou originaires d'd'Algérie et n'appartenaient pas au système colonial.
De plus le contexte historique et surtout psychologique de la création et de la " pérennisation provisoire" de l'OAS est bien différent de celui qui a présidé à la création de la milice à Guelma. Ce qui s'est passé en 1945 à Guelma n'a aucun support légal ou légitime alors qu'en 1961 la création de l'OAS était certes illégale mais elle avait, au moins aux yeux de certains, eu égard à ce qu'il s'était passé en 1958 et 1960, un aspect légitime. Pierre Sergent a pu dire à ce propos que la discipline de certains militaires avait été jusqu'à l'indiscipline3o Enfin, à juste titre Jean Pierre Peyroulou rappelle que l'Est algérien était très majoritairement musulman sur le plan démographique en 1945 (argument avancé pour rendre compte de la genèse de cette insurrection) alors que ce n'était pas le cas à Alger et à Oran en 1961 et 1962.
- Les cas du Maroc et de la Tunisie ne doivent pas être comparés à celui de l'Algérie (cf p 37). Le Maroc n'était qu'un protectorat français depuis 1904, avec une histoire propre, une dynastie régnante, les français y étaient peu nombreux sans idée coloniale et l'indépendance était une perspective peut-être lointaine, mais clairement annoncée. C'est aussi le cas pour la Tunisie sous administration française depuis 1878. Les Français y étaient peu nombreux, moins nombreux que les Italiens et les Maltais, mais ce pays avait une légitimité historique et une indépendance non exclue.
- Détail non signalé dans cet ouvrage: des hameaux entiers ont été déplacés depuis la Kabylie dans la région de Guelma en 1871 à la suite de la révolte du bachaga Mokrani, notamment si mes renseignements sont exacts à Millesimo et Gallieni, là où justement les indépendantistes étaient les mieux implantés.
- Jean-Pierre Peyroulou ignore la tentative d'évasion de Messali Hadj de Reibell en Avril 1945. C'est pour cette raison que le leader du PPA fut envoyé à El Goléa puis à Brazzaville. L'évasion était programmée pour permettre près de Sétif (ferme MaTza), la constitution d'un Gouvernement algérien provisoire qui devait représenter les indépendantistes algériens à la conférence de San Francisco : cet épisode est connu de nombreux historiens de Mohamed Harbi à Jacques Valette, de Guy Pervillé à Annie Rey-Golzeiguer et est confirmé par Ait Ahmed dans ses mémoires. Je l'ai signalé dans mon livre. Le projet de soulèvement initié par le PPA est une réalité mais l'organisation sommaire de ce parti, les difficultés de communication et les incidents sétifiens qui n'étaient pas programmés ont fait avorter l'insurrection. Mais dire qu'il n'y avait pas de soulèvement prévu n'est pas exact.
- La relation des incidents qui se sont produits en tête du cortège de Sétif devant l'hôtel de France n'est pas conforme à la réalité. Le commissaire Valère n'a pas reçu un coup de matraque, il s'agit en fait de son collègue Olivieri. Le commissaire n'avait pas de mitraillette mais un simple révolver. La cérémonie officielle "européenne" était prévue à 15 heures au monument aux morts. Ce matin là, il n'y avait pas d'officiels européens au monument aux morts ... Bouzid Saal n'était pas un scout: ce fait est reconnu par sa sœur et a été signalé par El Watan sans recevoir de démenti.
- Le colonel Schmidt est arrivé à Guelma avant le 26 mai probablement le 23 ; son rapport daté du 30 mai 1945 en fait foi (SHAT 246 1 H 2818). Il y signale qu'avec ses goumiers il a participé le 29 mai aux opérations dans les campagnes ce qui permet de s'inscrire en faux contre l'affirmation de la page 20 1 qui fixe au 13 mai la fin des opérations militaires dans la région.
- Il n'y a pas dans ce livre de témoignages des membres de la milice de Guelma. J'en possède 5 et ce que je retiens de ces documents tourne autour de plusieurs pôles: les miliciens n'ont pas conscience d'avoir agi dans l'illégalité, car disent-ils il y avait toujours avec nous un gendarme qui dirigeait le groupe, le sous-préfet dirigeait la manœuvre, les personnes qu'on arrêtait étaient très menaçantes et le fait que les premières victimes aient été des Maltais a entrainé la mise en œuvre d'une sorte de "vendetta" propre aux iliens de la Méditerranée. L'auteur semble en effet avoir privilégié les sources algériennes. Ainsi, autre exemple, il est allé à Guelma pour consulter les archives de la Dépêche de Constantine alors qu'elles sont disponibles à la BN à Paris où il travaille, ou encore il adopte le vocabulaire algérien actuel faisant de tout non-musulman un colon. Tout cela donne une impression d'unilatéralité qui nuit quelque peu à l'objectivité attendue.
- La comparaison avec la bataille d'Alger de 1957 ne me paraît pas pertinente (p 201): l'auteur méconnaît la mise au point de Guy Pervillé parue en 2004 dans laquelle il explique pourquoi les affirmations de Paul Teitgen à ce sujet ne sont pas crédibles. De plus à la page 307, J P Peyroulou fait de l'attentat organisé rue de Thèbes par l'ORAF le 10 août 1956 à Alger le premier attentat dans la capitale auquel auraient répondu les attentats du FLN. C'est méconnaître que le FLN débuta ses attentats à Alger le lundi 12 décembre 1955 par l'explosion de 2 bombes dans 2 salles de cinéma blessant 21 personnes et les européens furent ciblés dès juin 1956 à la suite de l'exécution de plusieurs condamnés à mort.
- L'analyse selon laquelle les insurgés des campagnes autour de Sétif réagirent davantage par solidarité musulmane avec les morts de la ville que sous l'emprise du nationalisme n'est pas en accord avec les documents et témoignages que j'ai réunis sur ce sujet. Certes le côté religieux était présent et le rituel du Djihad mis en œuvre, mais cela n'explique pas ce qui s'est passé à Kerrata quand à la seule vue de traces d'impact sur un autobus les tribus de la région se sont mobilisées. Cela n'explique pas que des morts sont survenues à Ain Abessa avant que le taxi de Djiffari El Mabrouk ne vienne annoncer les événements de Sétif, cela n'explique pas qu'à Périgotville la population soit descendue dans les rues quelques minutes seulement après l'arrivée du taxi... Comme je l'ai dit dans mon livre, je pense que l'insurrection était prévue, que les sections politiques étaient en alerte et que les incidents du 8 mai à Sétif ont été à tort interprétés dans plusieurs centres comme le signal du déclenchement de la révolte.

Mes remarques sont nombreuses; elles témoignent de tout l'intérêt que j'ai porté à la lecture de cet ouvrage et ne doivent pas être interprétées comme le signe d'une critique de fond de ce gros travail qui est très sérieux, infiniment respectable, bien informé et qui a su utiliser les archives. La seule critique de fond que je peux faire est d'utiliser le vocabulaire politiquement conforme au vocabulaire algérien actuel. Ainsi avant 1962 en Algérie seuls ceux qui cultivaient les terres avaient droit au qualificatif de colon. Les fonctionnaires parfois mutés de métropole (c'est le cas d'Henri Garrivet qui n'était à Guelma que depuis peu, nommé par le Ministère de l'Education Nationale), les responsables d'entreprises, les petits employés, les ouvriers se défendaient d'être des colons. Les immigrés que furent espagnols, italiens ou maltais ne doivent pas être qualifiés de colons. Aurait-on l'idée de parler de colons pour tous les immigrés non européens qui sont arrivés en France depuis un demi-siècle? Je sais que c'est le vocabulaire qui a cours en Algérie actuellement mais ce n'est pas une raison suffisante pour l'utiliser.
Ces notations ainsi formulées doivent être incluses dans un corpus d'échanges positif pour une meilleure compréhension de l'histoire de cette période. C'est ainsi que les éléments reçus après la publication de mon livre m'ont conduit à modifier mon texte sur de nombreux points en vue d'une seconde édition.
Roger VETILLARD 15 Mars 2009

NDRL (*)Il y avait en 1945 à Guelma 3346 européens (femmes, veillards, enfants et hommes de moins de 21 ans et de plus de 50 ans et 14409 musulmans

Roger Vétillard
à Monsieur le Rédacteur en chef du Point
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Roger VETILLARD 26 rue du Mont Vallier 31130 Quint·Fonsegrives r. vetillard@wanadoo.fr

Monsieur le Rédacteur en chef du Point
Messieurs,

Après la lecture du dossier consacré à l'Algérie Française (Le Point n° 1862 du ,: 28/05/08), je me dois de réagir, en particulier à l'article de Monsieur François Malye relatif aux événements de mai 1945 à Sétif, Guelma et Kerrata.

Je suis l'auteur d'une étude historique bien accueillie par des historiens français et algériens et publiée en février 2008 aux Editions de Paris sous le titre "Sétif 1945 : Massacres en Algérie". Ce livre a été adressé en service de presse à vos publications. C'est pourquoi je pense être autorisé à vous apporter quelques précisions et commentaires, sachant que toutes mes affirmations trouvent leurs sources et références dans le livre sus-cité.

En préambule, je crois qu'il faut dans un souci d'objectivité ne pas confondre mémoires et histoire. On ne refait pas l'histoire à partir de 4 témoignages recueillis 63 ans après la période étudiée, au risque de s'exposer à de graves erreurs, lacunes et anachronismes.

Ainsi à Sétif le 8 mai 1945, les 20 gendarmes ne sont arrivés sur les lieux des affrontements qu'après que l'essentiel des victimes européennes (plus de 20 morts et plusieurs dizaines de blessés dont certaines décéderont dans les jours suivants) aient été atteintes. Il me paraît important de ne pas renverser l'ordre des événements.

Il y eut tant parmi les musulmans (telle la mère de Kateb Yacine) que parmi les européens des conséquences psychologiques importantes.

Le rôle du croiseur Duguay-Trouin est surévalué. Il faut dire qu'il a tiré le plus souvent des munitions d'entrainement aux effets dissuasifs importants, mais rares ont été les tirs à munitions réelles. L'intervention de ce bâtiment de guerre avait pour objectif essentiel d'éloigner les émeutiers des zones habitées par les européens. D'autres bâtiments dont le Tigre sont intervenus parfois plus durement que le DuguayTrouin.

De la même façon, l'aviation a eu le souci de ne pas faire autant de dégâts que vous ne le suggérez. L'utilisation de leurres a été une règle, et celle des bombes à fragmentation était impossible pour l'excellente raison qu'à cette époque en Algérie l'aviation française ne pouvait en disposer.

Le nombre des victimes se situe très vraisemblablement entre 5000 et 10000.
La plupart des historiens objectifs en conviennent.

A Guelma, la manifestation des indépendantistes était interdite. La citation exacte semble-t-il sur le fond n'est pas conforme sur la forme, mais cela a peu d'importance. Elle a été prononcée 3 jours après la manifestation du 1 er mai, pour bien signifier aux responsables indépendantistes qu'il ne serait plus autorisé d'autre manifestation indépendantiste.

Anecdote: le médecin que je suis s'étonne qu'une balle qui atteint un fémur laisse un pied-bot comme séquelle! Imprécision des termes ou abus de langage? Mohamed Regui a été assassiné le 11 mai en fin de soirée près de la Poste.

Son corps n'a pas été exposé durant des heures, les témoins dignes de foi que j'ai rencontrés et Marcel Reggui son frère (Les Massacres de Guelma- la Découverte éditeur) ne confirment nullement cette assertion.

Maurice Papon n'était pas préfet de Constantine en 1946, il ne le sera qu'en 1949 puis en 1956. En 1946 le préfet de Constantine était René Petitbon. André Achiary a quitté Guelma en juin 1945. Les 2 hommes n'ont donc pu se rencontrer dans l'exercice de leurs fonctions en 1946 ...

J'ai interrogé ces derniers jours six guelmois français, algériens, français-musulmans qui ont tous plus de 75 ans et qui ont donc vécu cette période: ils m'ont tous confirmé qu'il n'y avait pas de trottoir interdit aux musulmans dans cette ville. Certes en Algérie à cette époque la cohabitation des différentes communautés était loin d'être idyllique mais si de tels faits ont pu exister ils relevaient d'initiatives individuelles et étaient illégaux.

Le préfet Lestrade-Carbonnel était un honnête homme à qui la rumeur algérienne a fait un procès bien tardif. Savez vous que cet homme et sa famille n'ont quitté l'Algérie qu'en 1963, c'est dire qu'il ne se sentait pas menacé après l'indépendance de ce pays? La phrase que vous lui attribuez a bien des chances d'être apocryphe. A son propos, je reprendrais bien volontiers la phrase de Georgina Dufoix prononcée dans un autre contexte en 1991 " Responsable mais pas coupable". Cet homme a assumé ses responsabilités, a obtenu que les sous-préfets de Guelma et Sétif ne soient pas intégrés dans la préfectorale et a ensuite démissionné de l'administration le 26 août 1945 à 62 ans. Faut-il rappeler qu'à cette époque l'administration française était complètement désorganisée, qu'elle manquait cruellement de cadres. 20 des 21 sous-préfets d'Algérie venaient d'être nommés. Certains (Blida, Bône, Bougie) ont su réagir de manière adéquate. D'autres (Sétif ou Guelma) ont répondu avec leur tempérament.

A monsieur Maylier, je veux enfin dire: pourquoi jeter inutilement de l'huile sur les braises 60 ans après ces tragiques événements? N'est-il pas venu enfin le moment de permettre aux mémoires antagonistes de ces communautés qui ont tant souffert en ce printemps 1945 de se retrouver dans une analyse similaire des événements qu'elles ont toutes deux vécus si douloureusement? Et l'accueil qui est réservé à mon livre par bien des membres de ces communautés qui vivent aujourd'hui des deux côtés de la Méditerranée me confirme que ce vœu n'est pas une chimère.

J'aurai beaucoup de choses à dire encore à propos de ce dossier, mais je préfère en rester là. Je reste à votre disposition et vous assure, Messieurs, de ma parfaite considération.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE