EUGENE VALLET
UN DRAME ALGÉRIEN
LA VERITE SUR LES EMEUTES DE MAI 1945

PRO MEMORIA...

      Des désordres sociaux d'une extrême gravité se sont produits en Afrique du Nord, pays français depuis cent quinze ans, au début du mois de mai 1945. Brusquement, les Français d'Algérie se sont trouvés en présence du commencement d'exécution d'un complot de vaste envergure, s'étendant sur tout le territoire des trois départements de Constantine, Alger et Oran. Ce complot, préparé de longue main, avait pour but de faire disparaître, par le fer et le feu, tout ce qui portait un nom français dans le pays, pour y instaurer on ne sait quelle organisation berbère, à la solde ou agissant pour le compte de puissances occultes non encore divulguées, mais s'appuyant ouvertement sur les partis extrémistes dont la France rencontre l'action destructive chaque fois qu'un conflit mondial met son existence en péril.

         Il s'en est fallu d'un simple hasard que l'incendie allumé n'ait pas eu l'entier effet qui était escompté par ses auteurs : l'anéantissement total de l'œuvre plus que séculaire édifiée par la France en Algérie, œuvre pour laquelle les étrangers eux-mêmes ont manifesté si souvent, dans le passé, leur admiration. En effet, sur deux points du territoire, Sétif et Guelma, et le jour même de la proclamation de la victoire de la civilisation sur la barbarie - ce qui est particulièrement significatif- les populations autochtones, savamment et longuement travaillées et entraînées, ont confondu préparation et exécution. Ce malentendu a faussé le point de départ du mouvement, en enlevant à l'action son caractère d'explosion générale devant prendre l'autorité au dépourvu et empêcher toute réaction efficace. C'est ainsi qu'au lieu de se trouver en présence de près de huit millions de manifestants armés, les Français ont eu à faire face à deux foyers actifs d'insurrection, couvrant près de 6.000 kilomètres carrés, en deux régions à population très dense, où l'émeute - les constatations faites l'ont démontré - n'avait même pas l'excuse de la misère. Presque simultanément, se sont produits sur tout le territoire, entre Bône et Saïda, c'est-à-dire sur 900 kilomètres de distance, des remous démontrant la préparation d'une action offensive qui n'était, du reste, un secret pour personne. Car tous les Français habitant la colonie, de Nemours à La Calle, d'Alger aux confins sahariens, connaissaient le danger qui, chaque jour, s'aggravait avec une audace déconcertante. Les Pouvoirs publics, chaque jour étaient alertés, avec une insistance pressante, par des rapports de fonctionnaires, des relations de gendarmeries, des protestations d'élus, des pétitions citant des faits inquiétants ou graves, soulignant des attitudes, proclamant l'urgence des mesures à prendre pour éviter une catastrophe qui s'annonçait prochaine et dramatique.

       C'est à Sétif qu'a jailli la première étincelle qui amis le feu à la petite Kabylie, en mai 1945. Sétif, devenue un centre commercial important, collectant les grosses productions d'une région où les colons, depuis de nombreuses années, ont appliqué les formules scientifiques de la culture des céréales, était administrée par un maire débonnaire et conciliant estimé de tous : M. Deluca, avoué, nommé, depuis quelques mois, Président de la Délégation provisoire. M. Deluca succédait à un maire élu, le Dr Masselot, Administrateur pondéré et équitable, jouissant également de la sympathie générale. On peut donc dire que les municipalités sétifiennes ne donnaient aucune excuse au mécontentement des indigènes. Mais Sétif était un centre d'agitation antifrançaise, où des incidents nombreux s'affirmaient comme tendancieux et visant directement l'autorité française.
        Déjà, cette cité avait été le théâtre d'un drame évocateur d'un état d'esprit particulier. Une émeute à caractère militaire avait, été esquissée le 1er février 1935. Il s'en était fallu de peu que l'affaire prît une importance des plus grave. On lui avait donné une couleur antijuive, ce qui n'a pas été démontré, cette traduction pouvant cependant s'expliquer par les troubles qui, le 5 août 1934, avaient ensanglanté les rues de Constantine et dont les détails horrifiants sont encore présents à la mémoire de tous les Algériens. Malgré les démentis officiels, il est établi que les incidents de février 1935, à Sétif, ont eu pour acteurs principaux des soldats indigènes, précipitamment sortis de la caserne pour venger les camarades engagés dans une querelle de maison close. Il y eut des morts : un militaire et un agent de police français, M. Colas, tombé au cours de l'assaut forcené d'un poste de police. Des civils venant renforcer le groupe de perturbateurs, l'émeute gagna la ville et des pillages de magasins se sont produits. Il fallut une intervention énergique pour mettre fin à la manifestation.

        Ces événements n'avaient pas manqué d'avoir une répercussion dans tout le département - notamment à Canrobert, Aïn-Beïda, Guelma. Un rapport officiel donne ces conclusions précises : " Il n'est pas exagéré de dire qu'à cette heure, l'autorité française est méconnue. Partout, dans les villes comme dans les campagnes, les indigènes sont exaltés au point d'être convaincus qu'ils constituent une force, avec laquelle nous devons désormais compter. L'ordre public est à la merci du moindre incident ou d'un faux bruit quelconque. Il est juste temps de réagir si l'on ne veut pas que la situation, grave aujourd'hui, devienne sans issue demain. " 1935... on n'a pas réagi. Et les événements de 193944 n'étaient pas faits pour décourager les fauteurs de troubles.

        C'est à Sétif qu'habitait Ferhat Abbas, le pharmacien nanti de nombreux mandats électoraux, devenu le chef de l'organisation ayant pour programme la disparition de tous les Français d'Algérie, puis le député siégeant à la Constituante de 1945. C'est à Sétif qu'avait été rédigé le manifeste du 3 février 1943, résumant, en des phrases impératives, les prétentions du nouveau parti xénophobe issu de l'ancien parti du Dr Bendjelloul, conseiller général du chef-lieu. Nous aurons à revenir sur l'action agressive des " Amis du Manifeste ", alliés au parti populaire algérien (P.P.A.) et soutenus par le groupe des Oulémas, prenant ses mots d'ordre en Orient, et créateur des Médersas occultes, installées peu à peu dans tous les centres urbains et ruraux du département de Constantine et des groupes de scouts, jeunes musulmans entraînés pour les assauts futurs... Bornons-nous ici à enregistrer les faits qui se sont déroulés le 8 mai 1945 dans la cité sétifienne : Le 18 mai, dix jours après, l'administration communiquait à la presse la note officielle qui suit : " Le 8 mai, un cortège de musulmans devait partir de la Mosquée de la gare, vers 9 h. 15, pour se rendre au monument aux morts. L'autorisation avait été accordée, sous réserve expresse que la manifestation n'aurait pas un caractère politique, et que le défilé s'effectuerait sans pancartes ou banderoles. Cette promesse ne fut pas tenue. Des panneaux portant des inscriptions telles que : Libérez Messali ! Nous voulons être vos égaux ! furent exhibés. Les manifestants, au nombre de 8 à 10.000, déferlèrent dans la rue Clemenceau et se heurtèrent à la police, à hauteur de l'Hôtel de France. Aussitôt des coups de feu claquèrent et les passants furent agressés et abattus à coups de pistolets, de couteaux et de bâtons. " La police et la gendarmerie réagirent vigoureusement, aidées par la troupe alertée, dont l'arrivée sur les lieux fut presque immédiate.

        " Les manifestants, repoussés, continuèrent toutefois à attaquer les Français isolés dans les différents quartiers de la ville, et notamment au marché, où des émeutiers, qui obéissaient sans doute à un mot d'ordre, assassinaient tous les passants qu'ils rencontraient. " " Vers onze heures, l'ordre fut rétabli et la force publique commença les opérations de nettoyage, effectuant les perquisitions et les arrestations qui s'imposaient. " Nombre des victimes : 22 tués, dont M. Deluca, président de la Délégation spéciale de Sétif ; Vaillant, ex-président du Tribunal civil, Raynal, maréchal des logis de gendarmerie, 48 blessés. " " A l'appui de cette note, précise dans sa sobriété, nous pouvons donner les renseignements suivants qu'a bien voulu nous faire parvenir un vieux Sétifien, dont l'esprit pondéré et le témoignage ne sauraient être mis en doute. " Depuis quelques semaines, l'arrogance des indigènes se manifestait, à Sétif, dans toutes les circonstances. Les scouts " El Ayat " avaient parcouru l'arrondissement, exaltant la fierté musulmane. Le préfet (1) avait eu du mal à se faire respecter à Aïn-Zada. Mostefaï, lieutenant de Ferhat Abbas (2) avait fait des conférences à Périgotville et ailleurs. Abbas lui-même avait provoqué, à la salle des fêtes de la mairie, une réunion au cours de laquelle il faisait acclamer la libération de Messali. Les enfants des écoles communales se séparaient, à la sortie des classes, aux cris de " Vive Messali ". Le lundi de Pâques (2 avril) une foule d'indigènes se rassemblaient au pont du Bousselam, sous les arbres, à l'endroit où, d'une façon presque rituelle, la population française avait l'habitude de se rendre pour déjeuner sur l'herbe. Leur attitude était hostile et des incidents ne furent évités que par la grande patience des Français. " Le 7 mai, quelques incidents permettaient de penser que le grand jour n'était pas loin. Spontanément les élèves français du collège s'étaient réunis pour défiler, rire, chanter et danser ; sur leur passage, ils entendirent des réflexions dans le genre de celle-ci :
" Vous pouvez rire aujourd'hui, demain ce sera notre tour ! "


Un défilé populaire s'était organisé. Un facteur communiste, du nom de Ducros, se trouvait dans la foule, portant une poterne à laquelle était pendue l'effigie de Pétain.
Il était entouré d'Israélites.
L'effigie fut ensuite brûlée. Mais au moment de la mise à feu, une femme s'était avancée, seule, et avait crié :
" Non ! pas vive de Gaulle ! mais vive Pétain ! "
Huée et houspillée par les Israélites, quelques bagarres eurent lieu entre ces derniers et les Arabes.
Est-ce là la raison pour laquelle le lendemain aucun Juif n'était dans les rues ? Aucun ne se trouvait au marché qui s'ouvrait le mardi 8 mai.
" Nous voici donc au matin de ce triste jour. "

Toute la ville est pavoisée. Les bâtiments publics ont arboré le grand pavois. Il n'est pas un balcon qui ne soit orné de drapeaux. Un grand défilé de toute la population est prévu pour 10 heures.
Tous les enfants sont dehors, prêts à créer, par leur enthousiasme, l'atmosphère désirable en ce jour de liesse.

" Vers 9 h. 1/2, l'Inspecteur de la Sûreté, M. Oliviéri, ayant entendu dire qu'une manifestation indigène allait avoir lieu, va s'entendre avec les dirigeants. Ceux-ci donnent leur parole qu'aucune bannière ne sera déployée. Moyennant quoi l'autorisation de défiler est accordée.
Ce défilé indigène est précédé des scouts musulmans. Aussitôt après eux vient une énorme masse d'indigènes, précédés de bannières portant des inscriptions :
" Vive Messali ! ", " L'Algérie à nous ! ", " A bas la colonisation ! ", etc. ;

Le point de rassemblement était dans la zone du parc à fourrages, centre géométrique de toutes les cités indigènes. Aucune bannière ne réclame du pain ou de la semoule. Il s'agit donc bien là d'une manifestation politique et non pas d'une manifestation faite par des affamés.

" M. Oliviéri s'avance pour rappeler aux dirigeants la promesse qui a été faite et non tenue. Il ordonne de faire disparaître les bannières.

Devant le refus des indigènes, il tente de s'en emparer. Il est menacé et serait frappé si deux Français ne venaient à son secours.

Un indigène sort un revolver. M. Oliviéri le prévient et tire un coup de revolver en l'air.

Aussitôt, les debbous, les couteaux, les revolvers sortent comme par enchantement. " Cet incident se passe devant le café Repiton. Des collégiens y sont attablés. L'un d'eux joue du violon. Ce violon appartient à l'oncle d'un de ces enfants. Les collégiens sont allés le chercher au faubourg de l'Industrie et ont été lapidés en cours de route. Ils sont tout à leur joie maintenant. "

Repiton leur a recommandé son matériel. Mais ce matériel vole entre les mains des manifestants : carafes, tables, verres. La note gaie est donnée par ce restaurateur qui se lance en pleine bagarre à la recherche de son matériel et supplie les collégiens de l'aider.
Les coups pleuvent. Le jeune Chaabane a l'œil droit éclaté. Son père est à moitié assommé.
" Le maire, Deluca, qui habite à côté, sort pour se rendre compte de ce qui se passe. Il est rejoint par deux de ses amis. Il ne réalise pas exactement la gravité de la situation, puisqu'il menace de révocation un agent qui tire sur les indigènes. A ce moment, il est touché au ventre par une balle, tirée par un indigène. " A signaler que M. Chauveau, commissaire central de Sétif, mis à pied pour des sentiments vichyssois, et un rapport établi par lui contre le Dr Ben Chaout, bien qu'étant là en curieux, prend la tête du service d'ordre.

Reconnu par ses anciens agents, il les regroupe et coordonne leur action. Les Français rencontrés par les assaillants sont battus ou assommés. Ils ne trouvent leur salut qu'en se réfugiant dans les couloirs des maisons les plus proches, ou chez les particuliers.

Au local " Scouts de France " 300 enfants sont rassemblés. Les aînés sont prêts à se sacrifier, mais la vague déferle devant eux, se rendant au marché, qui est rempli d'indigènes des campagnes.

En cours de route, elle abat les Français, rencontrés. Ceux qui n'ont pas d'armes cassent des branches d'arbres.

Surpris au marché, les Français sont tués à coups de debbous ou à coups de cailloux. Les you-you des femmes encouragent les émeutiers.

En cours de route, Denin, agent des P.T.T., chef communiste, est abattu d'un coup de gourdin ; un coup de couteau lui perfore la plèvre. Étant à terre, ses avant-bras sont sectionnés à coups de hache (1).

" La meute remonte vers la ville, mais rue Sillègue, importante artère sud-nord de la ville, les gendarmes et les gardes mobiles interviennent. Sans en avoir reçu l'ordre, se rendant compte de la gravité de la situation, le commandant Bobillon fait ouvrir le feu (2).

Son attitude énergique arrête net les meurtriers. Les tirailleurs, qui, pourtant, ont été consignés, avec leurs officiers, depuis 5 heures du matin, arrivent. Aucune arme automatique ne leur a été distribuée. Ils ont l'ordre ne pas tirer. L'officier, qui les commande et qui revient du front, donne, malgré tout, l'ordre d'ouvrir le feu. Les gradés seuls ont des cartouches à balles. Cela suffit, la masse des indigènes se disperse et s'évanouit. Mais on compte 27 morts français et des quantités de blessés.

" Emile Dussaix, père de cinq enfants, a été froidement assassiné par un indigène qu'il connaissait et à qui il a dit :
" Tu ne vas pas me tuer ! " " Toi, comme les autres ! " lui fut-il répondu, pendant qu'il recevait un coup de revolver mortel, tiré à bout portant.

Peguin, directeur d'école indigène, a été tué également. Il a été achevé dans des conditions horribles. On a constaté sur sa tête de grosses ecchymoses dues à des coups de talon. Le cou était à demi tranché, l'oreille gauche complètement détachée, 14 coups de boussaadis et de sabres étaient relevés au flanc et au bras droits. La montre et le portefeuille de la victime ont été retrouvés sur le corps.

" De même, M. Vaillant (1), ancien président du Tribunal, est mutilé. De même, Joncha, Tisch, Malvezin, Clauzier, Pons, Mme Parmentier, chef de bureau à la mairie, Gourlier, contrôleur des marchés, Hayes, Cros Albert, Jaulin, etc.

"
Pendant l'émeute, un taxi est parti vers les Amouchas, pour donner l'ordre de révolte (2). C'est ainsi qu'un prêtre, le curé Navarro, aumônier de la garnison, a été assassiné et odieusement mutilé, alors qu'il passait sur la route en motocyclette.

" Le lendemain de ce jour funeste, les drapeaux ont disparu ! La ville était en deuil... Quelques heures après le drame, Sétif recevait la visite du préfet de Constantine, M. Lestrade-Carbonnel, et du général Duval, commandant la Division.
" Le lendemain ont eu lieu les obsèques des malheureuses victimes. Le gouverneur Chataigneau est venu, vêtu en civil, accompagné de deux officiers d'ordonnance indigènes. Il est reparti sans avoir accompagné nos morts jusqu'au cimetière...
" On a fait beaucoup d'arrestations. Mais les vrais coupables, nous les connaissons tous, sont en vie. Ils sont au régime des internés politiques. Ce sont ceux-là qu'il fallait frapper d'abord, ceux qui étaient les dirigeants et formaient les cadres ! Pour tuer un serpent, on ne lui coupe pas la queue. " Pauvre Sétif ! Pauvre Algérie ! Pauvre France ! "

Ajoutons à cette lettre, qui méritait d'être reproduite intégralement, quelques renseignements inédits :

Au Collège de Sétif, le lendemain des émeutes, les élèves internes indigènes avaient écrit à la craie, sur les tableaux noirs, en grosses lettres :
Honneur à nos martyrs musulmans !

Douze d'entre eux ont été exclus des collèges algériens. Quatre professeurs déplacés. Le rassemblement des manifestants de Sétif aurait été sonné par un clairon. De la ville, la nouvelle du soulèvement a été portée, en direction des Babors, par des émissaires, la plupart des chauffeurs de taxis ou de voitures, dotés d'autorisations de transports, grâce à la complaisance d'élus indigènes.

Nous citons ce fait non pas dans le but d'adresser des critiques à l'autorité, qui a su faire son devoir, d'une façon on peut dire générale, en présence des événements, mais pour donner un exemple de l'audace des organisateurs, abusant de la bienveillance administrative pour arriver à l'exécution de leurs horribles desseins. A Sétif, comme ailleurs, les chefs de la révolte étaient absents le jour du drame.

Cela devait leur permettre d'invoquer un alibi si l'affaire ne réussissait pas. Enfin, des femmes indigènes mêlées aux manifestants ne se contentaient pas d'encourager les meurtriers par des " you-you ".

On en a vu achevant des blessés. D'une façon générale la participation des femmes s'est affirmée dans toute l'étendue des territoires où a sévi le drame.

L'émeute de Sétif s'était produite en plein jour, ce qui a permis de recueillir des indications utiles pour l'enquête qui a suivi. Mais la preuve légale des faits incriminés a été difficile à établir. C'est ce qui explique le peu de condamnations prononcées par les tribunaux en présence de dossiers dont beaucoup étaient incomplets. La solidarité dans l'action a provoqué la solidarité dans la défense. Le silence collectif a joué, au cours des instructions ouvertes, en faveur des accusés. De telle sorte que les audiences des tribunaux militaires n'ont pu révéler qu'une faible partie des détails du drame dont nos villes et nos campagnes ont été les victimes, dans les journées des 8, 9, 10 mai 1940. Certains de ces détails n'en ont pas moins été affirmés officiellement au cours des débats publics qui ont eu lieu, et ils ont été reproduits par la presse. Nous lisons dans la Dépêche de Constantine, le grand journal d'informations de l'Est algérien, à propos de Sétif : 16 octobre 1945. - " Le Tribunal militaire de Constantine a jugé, samedi, plusieurs graves affaires de pillage, assassinat et incendie volontaire. " Ce fut d'abord le meurtre de M. Jean Jaulin, àSétif, qui était évoqué. On se souvient des faits : Le 8 mai, au marché arabe, M. Jaulin (1) était attaqué par des indigènes et abattu d'un formidable coup de matraque sur la tête, coup qui lui était porté par Ahmed ben Djibel. Un boucher, Saoud Khier, s'avançait alors muni d'un couperet, et en portait un coup au visage de la malheureuse victime, ce qui entraîna, d'après le certificat médical, la section totale de la mâchoire inférieure. La mort s'ensuivit immédiatement. " Les vêtements de la victime furent ensuite fouillés et les assassins s'emparèrent de tout ce qui pouvait présenter une certaine valeur. " Ahmed ben Djibel et Saoud Khier ont été condamnés à mort. Deux complices se sont vu infliger, l'un vingt ans de travaux forcés et vingt ans d'interdiction de séjour, l'autre en raison de son jeune âge. dix ans de colonie correctionnelle. " 6 novembre 1945
"

Pour la seconde fois, les assassins de MM. Capotti, Carré, Grosso, Péguin et Pons répondent de leur crime devant le tribunal militaire de Constantine. Pour la seconde fois, car ces meurtriers de 20 ans ont déjà comparu devant les juges, le 22 août dernier.
Mais, sur pourvoi, le jugement qui les condamna à mort fut cassé pour vice de forme.

" L'affaire revient donc aujourd'hui. On y a joint celle du meurtre du gendarme Renald, qui y est étroitement liée. Si bien que ce sont onze émeutiers (deux sont en fuite) qui sont assis au banc des accusés.

" Et de nouveau, c'est le drame de Sétif qui est évoqué, l'émeute qui déferle le 8 mai sur la ville, les bandes de forcenés se répandant dans les rues, tuant et massacrant tous les Européens rencontrés. Successivement, MM Capotti, Carré, Grosso, Péguin et Pons .

Dans une autre rue, c'était le gendarme Renald qui, après avoir été assommé à coups de bâton, était achevé d'un coup de couteau .

Meurtres horribles, commis avec une férocité inouïe et dont la seule évocation fait frissonner.
" Pâles, livides, les accusés écoutent avec attention la lecture de l'acte d'accusation et c'est en tremblant qu'ils viennent à la barre répondre à l'interrogatoire du Président, le colonel Faivet. Mais, condamnés à mort une première fois, ils savent qu'ils jouent leur tête. Et ils vont tout nier, même leurs propres aveux, accusant les policiers de les avoir arrachés par la violence. " Après l'interrogatoire, on entend divers témoins, notamment les inspecteurs de la Sûreté qui menèrent l'enquête. " 7 novembre 1945 " Voici les condamnations prononcées par le Tribunal militaire. " Peine capitale : Akli Mohamed (par contumace), Saoudi Saad, Laoula Mohamed, Djaouati Mohamed, Akli Hamêche, Aribi Mohamed, Meftah Zitonni et Bourefda Taïeb. " Travaux forcés à perpétuité : Bouassid Ahmed, Djaoudi Mohamed et Bouras Ali. " Amari Amar a été acquitté. " Ajoutons que Laoula Mohamed était poursuivi comme assassin de M. Hadamar Charles, fonctionnaire de l'inspection du Travail, abattu par lui dans une rue de Sétif ; son cousin et co-accusé Laoula Amor était acquitté. " 13 novembre 1945 " Ce sont encore deux crimes horribles, commis à Sétif, au cours des émeutes du 8 mai, qu'a évoqués, samedi, le Tribunal militaire de Constantine, présidé par le colonel Lebrot. Il s'agissait du meurtre de MM. Clarisse et Courtier. " L'assassin, Bêla Aïssa, arrêté quelques jours après les dramatiques événements, reconnut d'abord les faits. Il avoua qu'au moment où l'insurrection commençait, il s'était dirigé vers les " Portes de Biskra ", et s'était joint à un groupe d'émeutiers en compagnie desquels il avait abattu, à coups de bâton et de couteau, un Européen se trouvant au rond-point des Portes. Or, c'est à cet endroit que fut assassiné M. Clarisse. " Bêla Aïssa reconnaît aussi qu'après le meurtre de M. Clarisse, il s'était rendu au marché aux légumes, où en sa présence, M. Courlier avait été assailli par de nombreux indigènes.
Le contrôleur du marché, M. Courlier, étant tombé à terre, sans connaissance, Bêla avait ramassé une grosse pierre avec laquelle il lui avait écrasé la tête.

" Par la suite, l'accusé revint sur ses aveux. C'est la même attitude qu'il a adoptée, samedi, à l'audience, en dépit des charges accablantes qui pesaient sur lui.
" Bêla Aïssa a été condamné à mort. " 10 décembre 1945. " Le Tribunal militaire a également jugé un garçon de café de Sétif, Berchi Aïssa, inculpé de violences et de voies de fait sur un agent de la force publique.

" Le 8 mai, vers 9 h. 30, le gardien de la paix Mariant revenait du marché aux bestiaux de Sétif, où il avait assuré un service de surveillance. Passant à proximité d'un terrain vague, il aperçut un indigène qui venait de porter un coup de couteau à un Européen, M. Carré, lequel lut mortellement blessé.

" L'agent de police voulut se porter immédiatement à son secours, mais il en fut empêché par un autre indigène qui lui asséna un violent coup de matraque. Le gardien de la paix voulant parer le coup, eut l'avant-bras droit fracturé. Il ne put, pour se défendre, faire usage de son arme et fut assailli par de nombreux émeutiers qui lui lancèrent des pierres et lui portèrent des coups de bâton.

" Deux mois plus tard, Mariani reconnaissait, parmi un groupe d'indigènes, l'homme qui lui avait fracturé le bras et il l'appréhendait aussitôt. " Le tribunal a condamné Berchi Aïssa à vingt ans de travaux forcés et vingt ans d'interdiction de séjour. " Le même jour, 10 décembre, le tribunal ajugé un groupe d'émeutiers, arrêtés pour les assassinats de MM Péguin, Carré, Gros, Pons et Capotti.
Les débats, mouvementés, aboutissent à neuf condamnations à mort : Meftah Zitoun ben Lakhdar, de Bordj bou Arréridj, 26 ans, Saoudi Saad, 22 ans, Djaouti Amokrane, 22 ans, Akli Amiche, 19 ans, Boughedfa Taïeb, 25 ans, Djaouti Mohamed, 22 ans, Laoula Mohamed, 25 ans, Aribi Mohamed, et Bouassid Ahmed.

Les deux premiers ont été exécutés le 17 décembre 1946, un an après, à Constantine. Un dixième inculpé, sur lequel des charges très lourdes étaient relevées, s'était évadé de la prison. La procédure de contumace demandant un certain délai, il n'a pu être jugé à cette audience.

Par deux fois, les assassins de MM Clauzier, Malvezin et Tisch ont comparu devant le tribunal militaire de Constantine. Le 19 janvier 1940, le tribunal avait prononcé trois acquittements et trois condamnations à mort : Fermich Saad, Chettih, Tahar et Manaehi Sghir pour les crimes commis contre MM Clauzier, Malvezin et Tisch. Ce jugement a été cassé pour vice de forme. L'affaire est revenue en avril devant les juges qui ont transformé la peine de mort en celle de travaux forcés à perpétuité.

Le 3 février 1946, trois inculpés qui avaient fait des aveux à l'instruction et avaient reconnu être les auteurs de l'assassinat du maire de Sétif M. Deluca, devant le chef de la Sûreté, M. Raybaud, et ses collaborateurs, se sont vus condamner : Bouakkaz Aïsea et Hamda Noui, à la peine de mort, Habouch. Miloud à quinze années de détention.

Enfin, le 18 avril 1946, deux Français comparaissaient devant, le Tribunal militaire de Constantine. Nous avons parlé de la mort de Mme Parmentier, chef de bureau à la mairie de Sétif. Son mari, M. Parmentier, très affecté par ce drame et donnant des signes de dérangement cérébral, ne parlait que de vengeance à assouvir. Un jour, se trouvant sur la route d'Alger avec un ami, M. Bellon, il tira sur des passants indigènes, sans provocation de leur part. M. Bellon avait imité son ami. Le tribunal a dû sévir, en tenant compte des circonstances. Parmentier a eu deux ans de prison et cinq ans d'interdiction de séjour. Bellon, dix ans de travaux forcés et vingt ans d'interdiction de séjour. Drame navrant, venant se greffer sur le soulèvement de Sétif...

Revenons à Sétif, à la date du 8 mai 1945. L'ordre n'était pas encore revenu dans la ville, que sur les routes desservant la banlieue, se hâtaient des voitures dont les occupants, nous l'avons dit, allaient donner partout le signal de la rébellion. El Djihad ! La guerre sainte était, dit-on, proclamée ! A ce signal, qui paraissait attendu, les musulmans des campagnes répondaient par une levée en masse, un mouvement collectif généralisé

A
SILLÈGUE

Sillègue est un joli village qui appartient à la commune mixte des Eulmas, dont le siège administratif est à Saint-Arnaud, centre important, au point de vue commercial et agricole, à 31 kilomètres à l'est de Sétif Le hameau de Sillègue est lui-même à 21 kilomètres de la gare de Saint-Arnaud, direction Nord. Le 8 mai, toute la population de Sillègue était conviée à une fête qui devait avoir lieu dans le square du village, à l'occasion de la Victoire, à 17 heures. A 15 h. 30, un indigène dévoué alerte l'adjoint spécial, M. Fages Alphonse. On parle d'une révolte à Sétif où d'Européens nombreux tués. La région n'est pas sûre. Elle est menacée. M. Fages prend son revolver et va aussitôt faire une tournée dans les rues du village. Déjà de nombreux assaillants avaient pris position. Ils se concentraient dans le bois, qui domine le centre, vers le haut des habitations.

Le garde champêtre Murschler reçoit deux coups de fusil. Aussitôt on entend des cris et des you-you de femmes. Il ne restait aux habitants qu'une ressource : se barricader chez eux et se défendre. L'adjoint spécial est obligé d'user de son autorité pour obtenir du facteur-receveur indigène, qui n'était pas à son bureau, qu'il alerte les autorités de Saint-Arnaud. Le pillage et l'attaque des maisons s'exercèrent avec une violence extraordinaire. Les portes, les fenêtres résonnaient sous les coups de masses et de haches, le feu attaquait les habitations. M. Fages Basile, père de quatre enfants, tint tête dans sa maison, avec sa femme et un fils, à une émeute de trente bandits dont un tiers était armé de fusils. L'incendie de l'immeuble les obligea à se réfugier dans la cuisine. Ils allaient y être brûlés vifs. Ils percèrent le plafond gagnèrent la toiture et se réfugièrent dans une écurie voisine. M. Fages n'avait qu'un fusil de chasse. Découvert dans l'écurie, il continua à défendre sa famille. Il abattit deux insurgés, ce qui portait à trois le chiffe des agresseurs abattus. Il se battait encore alors qu'il avait reçu une balle à la cuisse. La résistance opposée à ses agresseurs par M. Fages mérite d'être citée en exemple parmi les plus beaux faits d'armes de la semaine tragique vécue dans le département de Constantine. Le duel inégal a duré quatre heures, durant lesquelles le colon traqué a dû faire preuve d'une grande ténacité et d'une admirable présence d'esprit. Disons de suite qu'après un traitement de vingt jours dans une clinique de Sétif, M. Fages est heureusement entré en convalescence. Sa famille et lui doivent la vie à l'énergie qu'il a mise à la défendre. Un autre fait mérite d'être rapporté, à propos de Sillègue. Le 9 au matin, le lieutenant Rossi se transportait à 10 kilomètres du village, avec trois Sénégalais, au lieu dit : La Plâtrière. Une section allait suivre. Les trois militaires, leur chef et le propriétaire de La Plâtrière furent aussitôt attaqués par un contingent de rebelles.

L'alerte fut chaude. Un combat rapide eut lieu auquel mit fin l'arrivée opportune du renfort attendu. M. Troussel, adjoint-administrateur, est à citer également pour son attitude courageuse. Il est venu apporter du secours. Il n'a pu pénétrer dans le village, mais il a fort inquiété les agresseurs et diminué, par ce fait, leur ardeur.
La gendarmerie de Saint-Arnaud et une compagnie de Sénégalais délivrèrent les colons de Sillègue, vers une heure trente, dans la nuit du 8 au 9 mai.

On trouva trois Français morts et affreusement mutilés : Mme et M. Murschler, garde champêtre, et M. Beiguet, chef cantonnier. Ces victimes avaient été massacrées lâchement et sans pitié. Des femmes avaient été violées et laissées en vie, six maisons avaient été complètement pillées. Deux complètement détruites par l'incendie à l'aide d'essence et de pétrole.

Dès l'arrivée des secours, la situation a été rétablie. Des arrestations ont été opérées, mais il a fallu trois ou quatre jours de patrouilles pour ramener le calme et un peu de confiance dans le village.

La conduite des troupes, nous dit un colon qui fut le témoin occulaire du drame, a été admirable, sans distinction d'origine, parmi les combattants, y compris, les gendarmes. Chacun des sauveteurs mérite des remerciements et des éloges.
Tous ont mis fin, de la façon la plus heureuse, à l'horrible tuerie qui menaçait de faire disparaître tous les Français de Sillègue.

Cependant, dans une lettre datée du 29 septembre 1945, M. Justin Fages fils nous traduit une inquiétude qui rappelle la situation du village en fin avril et début de mai. A cette époque, les Français de Sillègue avaient exprimé à plusieurs reprises leurs craintes à l'autorité locale, représentée par l'Administrateur, au sujet de rumeurs annonçant un soulèvement.

Les intéressés n'avaient reçu que des réponses vagues et aucune mesure, même élémentaire, n'avait été prise. Au lendemain du drame, malgré les deuils enregistrés, malgré la gravité de l'épreuve subie, la confiance renaissait. " Cet espoir n'a été que passager. " On se reprend, à la suite de constatations dont la portée ne saurait échapper à ceux qui ont vécu les heures tragiques, à douter de nouveau de la possibilité de rester dans le pays. " Les rumeurs mauvaises se font entendre encore et les colons s'inquiètent à nouveau. Les trois quarts prennent leurs dispositions pour quitter le centre, sans espoir de retour. Cet exode se poursuivra jusqu'au bout si des mesures de sauvegarde ne sont pas prises à brève échéance. Seule, la fermeté, mise au service de la justice, peut assurer et maintenir l'ordre, nous dit notre correspondant. Sans autorité et sans dicipline respectées par tous, nous serons obligés de quitter les lieux, jusqu'au dernier. " Puissent ces lignes paraître à temps pour provoquer l'alarme nécessaire et empêcher l'exode annoncée de s'accomplir (1).
Une correspondance de Sillègue nous a apporté la relation de la mort des époux Murschler et de M. Beiguet, chef cantonnier. M. Murschler, garde champêtre, se trouvait à cent mètres devant son habitation, lorsqu'il fut brusquement assailli à coups de pierres et de fusil. Non gravement blessé, il eut la force de se réfugier chez lui, en compagnie de sa femme et de ses trois enfants, après avoir fermé le portail de la cour.
Sa maison fut rapidement entourée par les émeutiers, qui lui demandaient de livrer son revolver et ses cartouches s'il voulait avoir la vie sauve. Il s'y refusa. Mais sa femme, affolée, ouvrit une fenêtre et livra le revolver.
A ce moment des coups de feu éclatèrent, abattant le garde et son épouse. En même temps, les insurgés escaladaient le portail, l'ouvraient et pénétraient dans l'appartement. Ils achevaient les victimes à coups de fusil et leur écrasèrent la tête avec des pierres.
Mme Murschler eut le crâne défoncé. Cette scène horrible se passait devant les enfants atterrés. Les pauvres petits orphelins sont âgés de 8, 10 et 12 ans.

M. Beiguet, chef cantonnier, a été surpris également à une centaine de mètres de son habitation. Un indigène, son voisin, pressentant le danger, l'exhorta à rentrer chez lui, au plus tôt.
Naïvement, M. Beiguet répondit :
" Oh ! moi, je n'ai pas peur, je n'ai fait de mal à personne, au contraire. Et puis, je suis pauvre, que peuvent-ils me prendre ! Ils s'attaqueront plutôt aux colons qui sont aisés, mais pas à moi !
" Deux minutes après, il était abattu par une balle en plein front. II tomba foudroyé. Un deuxième assaillant, armé d'un sabre, lui ouvrait la mâchoire " de part et d'autre ". Il y eut attroupement.
Mme Beiguet accourut. Elle supplia deux indigènes, ouvriers du chantier de son mari, de transporter le corps dans son habitation. Deux des assassins s'interposèrent, en disant :
" Laissez-le pourrir là, ce chien de Français ! "
...
Beiguet et Murschler étaient estimés de tous, ajoute notre correspondant. Ils étaient braves, généreux et charitables.

Le Tribunal militaire de Constantine a vu comparaître les auteurs des événements tragiques du village de Sillègue. Les nommés Nemir Abdelkader ben Messaoud, Chachour Amar ben Zerroug et Bouachera Daoudi ben Lahcen, inculpés d'incendies, de viol, de vol, et de meurtre (époux Murschler et Beiguet) ont été condamnés à mort. Un quatrième coupable a été frappé de la peine des travaux forcés à perpétuité.

A SAINT-ARNAUD
Le 7 mai, à 18 heures, la population française de SaintArnaud manifestait sa joie de la victoire alliée par l'organisation d'un défilé dans les rues de la petite ville, II fut remarqué qu'à ce défilé aucun musulman ne participait.

Le lendemain, vers 9 h. 12 du matin, environ 2.000 indigènes passaient sous les fenêtres de l'habitation du maire, se dirigeant vers le centre de l'agglomération, venant du stade municipal.
Le cortège était organisé : en tête, précédés de femmes et de fillettes, étaient les scouts musulmans. Aucune autorisation n'avait été demandée pour cette manifestation qui paraissait, être une réponse à celle de la veille. Les manifestants paraissaient énervés et résolus. Il n'y avait pas de troupes à Saint-Arnaud.
La municipalité jugea prudent de ne pas intervenir. Au cours du défilé on perçut des cris hostiles aux Français. Des pancartes étaient déployées. L'affaire se termina dans un calme relatif.

Mais on remarqua bientôt que tous les magasins indigènes de la ville étaient fermés. Ils le restèrent toute la journée. Tous les indigènes circulant en ville, petits et grands (ils étaient nombreux) étaient porteurs de étaient porteurs de matraques et avaient un air arrogant.

Vers 10 heures du matin le bruit courait, à Saint-Arnaud, que des événements graves se déroulaient à Sétif. A 19 h. 30, on apprenait que le centre de Sillègue, à 20 kilomètres au nord de Saint-Arnaud, était assiégé par des bandes d'émeutiers qui tiraient sans discontinuer, coupaient les communications télégraphiques, incendiaient les maisons et massacraient les habitants.

Le maire, M. Filippi, demanda du secours militaire à la sous-préfecture de Sétif.
Un détachement arriva dans la nuit. Les rues se vidèrent alors de manifestants. Mais le lendemain 9 mai, la troupe étant repartie, les magasins restèrent fermés et de nouveau la ville fut envahie.

A 14 h. 30, un conseiller municipal indigène, très excité, se présenta dans la rue à M. Filippi, et lui dit :
Les Européens veulent tirer sur les indigènes, nous sommes prêts à mourir.
M. Filippi répondit avec calme :
- Moi aussi, avec eux.
Puis il invita le conseiller à le suivre, prit un taxi et parcourut, avec son collaborateur, les rues où se trouvaient des groupes hostiles, mettant en garde les manifestants contre des gestes irréfléchis qui seraient gros de conséquences.

Le conseiller municipal était prié par le maire de traduire.
Dans la nuit, un détachement de Sénégalais se dirigeant sur Fedj-M'Zala, dut s'arrêter à Saint-Arnaud, pour faire face aux groupements tenus en respect par l'énergie calme du maire, de la gendarmerie et de quelques auxiliaires européens et indigènes de la municipalité.

La provocation avait été flagrante. L'affaire se termina par soixante arrestations de meneurs, dont deux conseillers indigènes et trois employés de la mairie, emmenés à Sétif par l'autorité militaire.

Saint-Arnaud n'échappa, on peut le dire, que de justesse, au drame qui, par ailleurs, se déchaîna sur la région de Sétif Grâce à l'attitude prise par sa municipalité et son chef et grâce à l'arrivée opportune des troupes noires, le sang ne coula pas, des morts n'ont pas été à déplorer.

Extrait du livre de EUGENE VALLET, UN DRAME ALGÉRIEN, LA VERITE SUR LES EMEUTES DE MAI 1945

Site internet GUELMA-FRANCE