SUR UN SIECLE DE CHIRURGIE FRANÇAISE EN ALGERIE
par M. le Professeur Pierre GOINARD
(extraits du livre de Gaston Guigon Toubibs de Bled )
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Evoquer dignement ce que fut la chirurgie française en Algérie remplirait de nombreux volumes; il faudra qu'ils soient écrits un jour. En attendant, et même si l'on peut seulement effleurer quelques-uns de ses aspects, il est nécessaire, il est urgent de lui rendre un suprême hommage, objectif et simple, écartant toute emphase et prévenant toute arrière-pensée, laissant parler les faits, dans un esprit de vérité sereine.
Si j'en ai accepté l'honneur, c'est par un devoir de reconnaissance et de fidélité à l'égard de notre patrie et de nos maîtres; c'est aussi parce que je m'y sentais désigné comme le dernier d'une filiation particulièrement représentative : trois générations successives de médecins d'Algérie, mon grand-père, médecin principal de l'armée, ,né l'année même de la prise d'Alger, qui vint en Algérie dans les années 60 et y resta, hormis l'interruption de la guerre de 70, après laquelle il se consacra aux populations civiles, et mon père dont, hormis la premièr9 guerre mondiale, se déroula toute la carrière chirurgicale à Alger; à nous trois: un siècle.

LES ARTISANTS DE L'OEUVRE
L'ère de la chirurgie française en Algérie a coïncidé avec l'épopée triomphale de la chirurgie moderne: l'Algérie n'a jamais été en retard sur la Mère-Patrie, quelquefois en avance.
Son histoire débute avec les chirurgiens militaires de la Conquête. Dans les commencements comme dans le dénouement, Algérie et Armée ont été solidaires. Si les hôpitaux militaires d'Alger et de Constantine devaient porter jusqu'aux derniers jours les noms glorieux de Maillot et de Laveran, l'hôpital d'Oran perpétuait le souvenir du prestigieux chirurgien d'Armée que fut BAUDENS.
Les militaires furent les premiers à construire partout en Algérie un réseau d'hôpitaux dont ceux qui persistent dans leur état primitif semblent aujourd'hui désuets, mais qui, par leur vétusté même, témoignent du passé français de l'Algérie et de la précocité du vaste effort.
Parmi tous les chirurgiens dont les noms tutélaires étaient inscrits au fronton de nos pavillons, dans nos hôpitaux, significativement qualifiés de civils, le premier qui introduisit en Algérie la chirurgie aseptique de TERRIER fut Eugène VINCENT. Je l'ai approché, intimidé de respect, dans sa retraite, la modestie de sa personne encore auréolée par l'admiration de ses élèves devenus nos maîtres : ils nous parlaient de la révélation que fut pour eux l'avènement de cet homme de sang-froid, sobre de paroles, au geste décisif et dépouillé, leur apportant l'éblouissement d'un monde nouveau.
Beaucoup de ceux qui, à Alger, accueillirent son initiation, arrivaient d'autres provinces françaises, tel le Dauphinois Henri DU BOUCHER, l'un de ceux qui ont le plus ressemblé à ce maître primordial.
C'est l'une des caractéristiques et probablement l'une des raisons de valeur de la médecine algérienne que ses artisans s'y soient rassemblés de presque toutes les provinces de France. Principalement, bien entendu, des méridionales. Il faut souligner l'influence lyonnaise en la personne de Joseph CURTILLET surtout, qui a certainement contribué à introduire et maintenir chez nous la solidité, la persévérance et la conscience dans le travail qui la caractérisent.
Dans le même temps, les autres grandes villes algériennes recevaient de France leurs premiers chirurgiens, le Montpelliérain ABADIE et le Lyonnais JARSAILLON à Oran, le Parisien OULIE à Constantine.

D'autres maîtres d'Alger provenaient du terroir français d'Algérie où leur lignée avait déjà enfoncé de profondes racines, comme mon père, comme Pierre LOMBARD, chirurgien de haute intellectualité, de prestigieuse parole, écrivain de race, qui, en sa retraite altière, a tenu à demeurer là-bas, comme un témoin intrépide, dans une solitude à la Vigny.

Qui n'a pas connu notre Algérie pourrait s'étonner que sa chirurgie soit demeurée si exclusivement française. Comment se peut-il qu'en un siècle nous ayons formé si peu de chirurgiens musulmans?

La réponse est fournie par nos Israélites algériens. Il y a 133 ans, ils étaient au même niveau de vie que les musulmans et souvent plus bas dans la hiérarchie. En une ou deux générations ils sont devenus nos égaux; leur apport fut précieux, plus encore en médecine qu'en chirurgie; ils ont été pour nous un irremplaçable ferment; plusieurs même ont délaissé l'Algérie ,ancestrale pour conquérir les plus hauts grades parisiens.
Mon plus cher désir, je l'ai proclamé, je l'ai écrit dès ma leçon inaugurale et même depuis 1955, eut été de faire accéder à la chirurgie des élèves musulmans; j'ai failli y parvenir seulement trois ou quatre fois; il nous aurait fallu du temps encore.

L'esprit des musulmans algériens n'est pas doué pour notre mode de recrutement, si favorable aux qualités israélites. Tel musulman, major au P.C.B., n'était plus que péniblement dans le peloton de tête des premières années; il arrivait tout essoufflé à l'externat et malgré les efforts indulgents du jury butait sur l'internat, d'où il refluait dans la lassitude et la rancœur.
Et j'oserai ajouter que, sauf exceptions bien entendu, leur personnalité n'est pas spécialement douée pour la chirurgie : objective constatation qui n'implique pas sous-estime : car quelque considération que je professe pour l'art chirurgical, je pense qu'il y a dans la nature humaine des possibilités encore plus élevées dont le musulman demeuré traditionnel est abondamment pourvu en sa spéculation subtile, alors qu'elles se sont atrophiées chez les Occidentaux d'aujourd'hui.
La phase universitaire de la chirurgie algéroise s'est affirmée avec Henri COSTANTINI : à son retour de l'Internat de Paris et de la première guerre mondiale, il importa à Alger un esprit de chef d'école, mit en chantier un Service de Clinique Chirurgicale monumental où il forma avec autorité de nombreux élèves, et qui fut le premier d'une longue et imposante série de cliniques universitaires : les initiatives des chefs de service, admises par les architectes au prix de patients échanges de vues, agréées par les services financiers après d'inlassables démarches, aboutirent à ce qui fut notre hôpital de Mustapha, esthétiquement trop disparate, mais sauvé à cet égard par sa somptueuse végétation subtropicale, techniquement l'un des tout premiers ensembles chirurgicaux de France et qui était sur le point de devenir, en quelques années, par l'édification de trois derniers pavillons, le plus complet et le plus moderne.

VALEUR DE L OEUVRE
1. - Les réalisations matérielles. En 1958, l'Algérie disposait de 132 hôpitaux et de 30.000 lits, sans compter les cliniques privées ni les hôpitaux militaires, alors qu'avant nous, il n'y avait rien.
Son équipement chirurgical était puissant et harmonieux.
Au sommet, Alger, c'est-à-dire non seulement Mustapha avec ses grandes cliniques pavillonnaires, quelques-unes assez complètes pour être de véritables petits hôpitaux autonomes chacune, mais aussi deux beaux services à Hussein-Dey, un autre à Birtraria, un autre magnifique à Beni-Messous, sans parler d'un centre de neurochirurgie, hôpital-clinique toutes classes alors unique en France, d'un Centre privé de rééducation chirurgicale de plus de 100 lits dont 70 paraplégiques, un centre anticancéreux grandiose, un hôpital d'héliothérapie pour enfants et adultes à Douéra, plus de 2.000 lits d'opérés au total.
Centre universitaire plus que centenaire, c'est-à-dire l'un des plus anciens de France, antérieur, par exemple, à celui de Marseille.
De part et d'autre d'Alger, Oran, la ville amicalement rivale, disposait d'un hôpital équivalent à Mustapha, Constantine et Bône étaient à la veille d'ouvrir de grands hôpitaux ultramodernes.

Ce que l'on sait moins, c'est l'admirable développement de services chirurgicaux dans tous les autres centres importants d'Algérie : Bel-Abbès, Mostaganem, Tlemcem, immense et splendide hôpital avec un héliport dans son enceinte, Blida, qui longtemps avait pâti à cet égard de sa proximité d'Alger, Bougie, Philippeville, Sétif, d'autres encore ...
Dans ces dernières années, un nouvel effort avait été déployé. Des chirurgiens avaient été recrutés à temps plein, notamment parmi ceux qui se repliaient du Maroc et de Tunisie, par une Commission qui s'était astreinte à un sévère triage. Ainsi avait-on pu achever et mettre en service une constellation d'établissements sur l'ensemble du territoire: depuis Tiaret et Saïda jusqu'à Tebessa et aux steppes de Khenchela, en passant par Mascara, Relizane, Orléansville, Médéa, Aumale dans son austère montagne, Djidjelli, Tizi-Ouzou et j'en oublie; une quinzaine de chirurgiens auxquels étaient confiés des services de 120 à 150 lits, passionnés de leur tâche, œuvrant exemplairement, auxquels, quand ils ont dû se replier en France, et certains échapper sous la protection de l'armée, le Conseil national de notre Ordre a osé refuser la qualification chirurgicale. Quelques-uns, sous la pression de la nécessité, ont dû renoncer à la chirurgie, devenir anesthésistes ou généralistes. Il en est un qui, pour ses dix enfants, a dû se résoudre avec stoïcisme à devenir médecin de campagne dans une bourgade de 300 feux.
Notre armement chirurgical était, sinon quantitativement, du moins qualitativement supérieur à celui de la Mère-Patrie; entre deux villes de population comparable, Alger était à cet égard incomparablement supérieur à Marseille.
Plusieurs de nos services étaient à même de se parachever aisément, alors que c'est si difficile en France, en vue de ce c temps plein,. désiré par beaucoup d'entre nous, et soigneusement préparé de longue date.b Comment ces réalités ont-elles pu être méconnues? Les visites de nos collègues français étaient trop rares et trop rapides, souvent distraites. Les visiteurs étrangers nous rendaient justice davantage, les Américains en particulier ne dissimulant pas leur surprise, déclarant qu'ils ne disposaient pas toujours chez eux d'installations pareilles. Et nous savons que nos remplaçants venus des pays de l'Est sont stupéfaits et empruntés devant des moyens aussi modernes.b Mais qui s'était préoccupé de le faire savoir au monde?
L'œuvre chirurgicale française en Algérie n'était pas un thème de propagande et nous-mêmes avions quelque retenue à faire état de ces réalisations, tant que nous ne les avons pas perdues.

2. - VALEUR DE LOEUVRE TECHNIQUE. Des équipes d'une telle valeur, une organisation d'assistance aussi ample et poussée ont eu à travailler pendant plus d'un siècle dans un pays particulièrement riche en pathologie chirurgicale : la moisson ne pouvait être qu'abondante.
Il y avait d'abord des maladies qui ne s'observaient plus guère en Europe, dont la plus spectaculaire est l'hydatidose. Il n'est pas exagéré d'avancer que la contribution des écoles chirurgicales algériennes à l'hydatidose a été prépondérante, non seulement en France, mais dans le monde.
C'est par elles qu'ont été appliquées les possibilités de la chirurgie moderne aux kystes hydatiques du foie, des poumons, du cerveau, des reins, du cœur; c'est en grande partie grâce à elles qu'aujourd'hui un malade atteint d'un kyste hydatique même compliqué peut presque toujours être guéri, simplement, rapidement, et pour toujours.
Beaucoup d'autres maladies sont particulières à nos régions, ne serait-ce que ces splénomégalies mystérieuses, qualifiées encore, faute de mieux, d'algériennes, ou l'éléphantiasis dit encore des arabes.

Et il Y a aussi là-bas des maladies encore répandues en Europe, mais portées à un stade outrancier, à un degré caricatural : c'est le cas notamment des tuberculoses ostéo-articulaires et singulièrement du mal de Pott.
Des entreprises opératoires qui eussent paru excessives dans un climat tempéré devenaient là-bas d'impérieuses nécessités, de pratique habituelle. Et, le plus souvent du moins, ces techniques ayant fait leurs preuves pour des cas extrêmes devenaient recommandables pour des atteintes plus discrètes.
C'est ainsi que, les antibiotiques aidant, la thérapeutique chirurgicale du mal de Pott ou de la coxalgie ou d'une tumeur blanche du genou guérissait en quelques mois, supprimait cette race pitoyable des allongés qui encombraient auparavant nos hôpitaux pendant des années.

Même des maladies identiques à celles de l'Europe offraient par le nombre de leurs atteintes, une occasion d'expérience unique. La part individuelle dans les progrès de la chirurgie tend à devenir de plus en plus anonyme, et c'est bien ainsi.
Mais il est équitable de rendre un public hommage à un LAGROT, en mesure d'acquérir avant tout autre une expérience unique en France de la vagotomie pour ulcus et sa maîtrise en chirurgie plastique, à un BOURGEON qui put être, avec ses collaborateurs un pionnier de la splénoportographie et de l'hépatectomie, à ces bons ouvriers français de la chirurgie apportant leur appoint capital grâce à leurs mérites personnels certes, mais aussi grâce à d'excellents instruments de travail et grâce à la foule de leurs malades indigènes qui, par la multiplicité, la variété, le grossissement de leurs lésions, ont permis de perfectionner les techniques.
Le 26 mars 1962 restera pour tous ceux qui l'ont vécu, et parmi eux la foule des journalistes accourue de la terre entière, la sanglante apothéose de la chirurgie française à Alger, par l'effort exemplaire qui fut sauvegardé, même en cette journée d'horreur ultime et malgré l'angoisse qui nous étreignait le cœur, car nous avions tous entendu cette fusillade comme le glas de la présence française en Algérie, tous compris, ce sinistre soir, le sort décidé pour nous.

Nous avons éprouvé alors la fragilité des œuvres humaines et à quel point, aujourd'hui plus que jamais, nos civilisations sont mortelles, combien rapidement, en quelques semaines peut être détruite une œuvre séculaire, et particulièrement une mécanique aussi compliquée, aussi délicate en ses rouages que la chirurgie.
Nous avons assisté à son inexorable désintégration, alors que nous nous efforcions désespérément d'en maintenir et ressaisir les pièces en train de se disloquer.

Les premiers coups lui furent portés par la calomnie. Alors que ni les dangers ni les attentats n'y avaient réussi, d'infâmes slogans commencèrent à paralyser notre action : " Musulmans, n'allez pas à l'hôpital, les médecins français ne vous soigneront pas: "ils achèvent les blessés ". On ne peut traiter de tels mensonges par le seul mépris, dans la mêlée des luttes subversives

Malgré nos appels pressants, incessants, jamais ils ne furent démentis à temps et par les moyens de diffusion nécessaires, Ils ne faisaient pas seulement le tour de la ville et du pays, mais de toute la terre, véhiculés hélas! pas seulement par des ondes ennemies, et pas seulement par des journaux étrangers. Et nous, de toutes nos forces, nous nous organisions pour 'continuer à secourir tous les blessés quels qu'ils fussent. A partir du moment où l'accès de notre hôpital central devint périlleux pour les musulmans, nous improvisâmes des antennes chirurgicales d'urgence, en bordure de leurs quartiers, où, bravant un danger trop réel, quelques-uns d'entre nous ont tenu jusqu'au bout.
Je ne vous ferai pas le récit des menaces, des condamnations de cette période révolutionnaire exacerbée. Je vous épargnerai les détails de ces sombres jours.

Le coup de grâce fut asséné à la chirurgie française en même temps qu'à toute la médecine française en Algérie, le jour où nous apprîmes que nos hôpitaux et notre Université allaient passer sous pavillon algérien.
Car nous, nous savions bien que la collaboration deviendrait impossible dans la mesure où notre Université cesserait d'être française, nos hôpitaux d'être français; irréalisable techniquement, psychologiquement, elle était, plus encore pour des chirurgiens accusés ignominieusement, inacceptable à notre dignité. La chirurgie en Algérie ne pouvait cesser d'être française, dans ces conditions, sans faillir à son honneur.
Et c'est pourquoi, laissant seulement derrière nous quelques volontaires non officiels pour que les soins urgents fussent assurés, nous sommes partis presque tous avec le flot des réfugiés, abandonnant tout ce que nous possédions, tout ce que nous avions laborieusement échafaudé, nous et nos pères, mais gardant vis-à-vis d'eux et de nous-mêmes la tête haute.

Telle est, sommairement esquissée, l'histoire éphémère de ce qui fut la chirurgie française en Algérie, aujourd'hui dispersée aux quatre vents de son originelle patrie, les activités de tous rétrogradées à des besognes mineures, sinon condamnées au chômage, l'un des états les plus cruels pour des chirurgiens en pleine vitalité.
Mais la chirurgie française d'Algérie n'est pas morte encore; elle survivra tant que vivront ceux qui l'ont œuvrée, ceux aussi qui en ont été les bénéficiaires. Les uns et les autres, aujourd'hui séparés, en garderont un souvenir jaloux, car elle sera toujours pour eux un modèle.

Cette œuvre qui nous a faits, nous n'en cultiverons pas la réminiscence négative, déprimante ou désespérée; nous continuerons à en vivre : son idéal lumineux nous soutiendra sur la route plus ou moins terne et douloureuse qui nous reste encore à gravir.
Docteur P. GOINARD
Les Presse de l'Imprimerie Isoard 1968 Salon de Provence 13

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