Esquisses de l’État d’Alger
William Schaller.
1826

Des différentes nations ou tribus qui peuplent le royaume d’Alger. — Leur origine. — Leurs mœurs. — Leur religion. — Leur langue. — Leur costume. — Leur nourriture.

L’ancien nom de Maures, Mauri, est probablement un terme générique pour désigner les habitants de Maroc et de la Barbarie. Les Maures, qui forment la grande majorité de la population des villes, sont un mélange d’anciens Africains, d’Arabes et d’émigrés espagnols, qui, se modifiant continuellement par des alliances avec les familles maures, ont fini par perdre insensiblement leur caractère primitif.
Leur langue est un dialecte de l’arabe, qu’on pourrait appeler dialecte maure. Ils obéissent à la loi de Mahomet, et, malgré la diversité de leurs races, ils ont conservé une tournure d’esprit, un caractère distinct, une espèce de nationalité à part.

Doués d’une finesse d’intelligence remarquable, d’une grande souplesse de caractère, ils sont susceptibles de s’élever à un haut degré de civilisation.

Les Arabes habitent les plaines du royaume, ils vivent sous des tentes et changent continuellement le lieu de leur résidence, selon la saison et l’abondance des pâturages. Ils ont les mœurs des peuples pasteurs, et probablement aussi les vices et les vertus de leurs ancêtres primitifs.
On ne peut qu’établir des conjectures sur la nature des rapports qui se sont formés entre les Arabes et les anciens habitants des plaines de la Mauritanie, dont ils sont devenus les conquérants et les possesseurs. Ils parlent l’arabe, professent le mahométisme, et leur caractère moral et physique, leurs mœurs, leurs coutumes, rappellent exactement les Arabes de l’Asie. Les Arabes, avant notre conquête, étaient tributaires du gouvernement turc.

Sous d’autres rapports, c’était un peuple indépendant régi par ses propres lois, sous des cheiks tirés de son sein. Avaient-ils à se plaindre du despotisme des beys, ils échappaient par la fuite a leur domination en gagnant d’autres provinces ou même en repassant dans le désert.

Vers les derniers temps, les plaines fertiles de Bône, dans la province de Constantine, étaient presque devenues désertes par l’éloignement des Arabes.

C’est le royaume de Tunis qu’ils choisissaient le plus ordinairement pour le lieu de leur retraite. Les Arabes composaient la cavalerie auxiliaire qui faisait avec les Turcs le service des provinces. En parlant des Maures et des Arabes, nous devons dire que ces peuples appartiennent à des races diverses d’origine et de langage.
La plus répandue est la race arabe, qui, dans le septième siècle de notre ère, fit la conquête de ce beau pays sur les faibles empereurs d’Orient.

Elle occupe les plaines : et plus les lieux qu’elle habite sont éloignés de la mer, plus elle conserve avec pureté son type original. Les Arabes que l’on rencontre entre la mer et la première chaîne de l’Atlas ont des demeures fixes, ou pour le moins un territoire déterminé. Ceux des plaines qu’enlacent les ramifications de l’Atlas sont plus enclins à la vie nomade, qui est l’existence ordinaire des Arabes du Sahara.
Ces derniers, libres, fiers et indépendants, n’ont jamais courbé la tête sous un joug étranger ; ils ont pu être les alliés, mais non les sujets des Turcs.

Les autres, au contraire, étaient soumis au gouvernement du dey d’Alger, et reconnaissaient l’autorité des kaïds turcs qui leur étaient imposés. Mais il ne faut pas croire cependant que le despotisme oriental pesât sur eux de tout son poids.

Les Turcs avaient de grands ménagements pour ces peuples. Il est vrai que, de temps à autre, lorsque le gouvernement avait trop à se plaindre d’une tribu, une expédition de guerre était dirigée contre elle et que le châtiment était alors prompt et terrible ; mais, dans les rapports ordinaires et journaliers, le joug se faisait peu sentir.

Cependant les peuplades les plus rapprochées des villes, qui étaient naturellement les centres d’action des Turcs, avaient bien quelques avanies à supporter.
Après les Arabes viennent les Kabaïles, que l’on regarde généralement comme les descendants des anciens Numides. D’après l’opinion de M. Pellissier, on ne doit pas leur donner cette seule origine; il est disposé à les considérer comme le résidu et le mélange de toutes les races qui ont successivement résisté aux invasions punique, romaine, vandale, grecque et arabe. Leur organisation physique se prèle à cette supposition, car ils n’ont pas de type bien déterminé.
Les traits caractéristiques des races du Midi s’y trouvent à côté de ceux des races du Nord; il existe même une tribu Kabaïle qui, par tradition, a conservé le souvenir d’une origine européenne. Le nom de Berbers, que dans plusieurs ouvrages on donne aux Kabaïles, n’est point connu dans la régence d’Alger; il n’est employé que dans la partie de la Barbarie qui touche à l’Égypte.

Les Kabaïles habitent les montagnes, où ils jouissent de la plus grande somme de liberté qu’il soit donné à l’homme de posséder. Ils sont laborieux et adroits, braves et indomptables, mais point envahissants. Ce que nous disons ici des Kabaïles s’applique plus particulièrement à ceux des montagnes de Bougie, où les chaînes de l’Atlas, plus rapprochées et plus épaisses, ont offert un asile plus sûr aux restes des anciennes populations.
C’est là qu’ils forment véritablement une nation que ni les Arabes ni les Turcs n’ont pu entamer. Ailleurs, ils ne présentent que des agglomérations d’individus, tantôt soumis, tantôt rebelles à la race dominante. On donne en général la dénomination de Maures aux habitants des villes. Les Maures ont été les premiers habitants connus de la partie occidentale de la Barbarie.

Quelques auteurs croient que leur origine, qui se perd du reste dans la nuit des temps, remonte aux Arabes. On sait que, dans les siècles les plus reculés, ceux-ci envahirent l’Égypte et l’occupèrent en maîtres fort longtemps. Il est possible que, de là, de nombreux émigrants de cette nation soient venus s’établir dans cette contrée que les Romains ont appelée Mauritanie. Lorsque les Arabes de la génération du grand Mohammed vinrent, deux ou trois mille ans après, conquérir ce même pays, ils s’établirent peu dans les villes, d’où leurs mœurs les éloignaient.

Les Maures, au contraire, s’y concentrèrent, par cela même qu’ils ne devaient pas y trouver les Arabes ; et de là sans doute l’habitude de donner le nom de Maures à tous les habitants des villes, quoique, à la longue, bien des familles arabes se soient mêlées à eux. Malgré ces fusions partielles, les purs Arabes regardent encore avec dédain les Maures habitants des villes, et les mettent dans leur estime très-peu au-dessus des Juifs. Ces derniers sont très-répandus dans la régence, mais dans les villes seulement. Leur existence est là ce qu’elle est partout.

Les Tuariks sont des hommes sauvages, voleurs et cruels; ils habitent le désert et parlent la langue des Mozabites. Les Kabaïles sont donc les peuples de cette partie de l’Afrique qui méritent le plus d’être étudiés. Ils ont toujours maintenu leur indépendance contre le gouvernement en place, et descendent probablement, comme nous l’avons dit, de ces anciens Numido-Mauritaniens que n’ont jamais soumis les armes d’aucun des conquérants de l’Afrique, depuis les Carthaginois jusqu’à nos jours.
Leur nom de Kabaïle, qui vient, comme nous l’avons déjà dit, du mot kabilet, signifiant tribu, fait assez connaître leur situation politique, car ils n’ont pas d’autre séjour que les montagnes occupant toutes les branches de l’Atlas qui vont à l’est, et tirent leurs dénominations particulières des noms différents de ces montagnes, tels par exemple :
Beni-Chouw, Beni-Zeroual. Beni-Zouaouah, Beni-Abbes, etc.; ce qui veut dire, dans cette langue, enfants ou habitants de ces montagnes. Chaque montagne a son État ou république indépendante.

Les Kabaïles sont blancs, de taille moyenne, nerveux, robustes, actifs, comme sont d’ordinaire les montagnards, et toujours maigres. Ils ont l’esprit vif, l’instinct guerrier et d’heureuses dispositions. Beaucoup d’entre eux, qui ont le teint clair, des cheveux blonds, rappellent plutôt des paysans du nord de l’Europe que des habitants de l’Afrique.
Le docteur Shaw parle d’une tribu de Kabaïles qui habitent les monts Aurès (mons Aurasius), mons Audus, au sud de la province de Constantine (où était située l’ancienne Lambèsa), dont tous les habitants ont le teint clair. Depuis, Bruce a visité ces montagnes, et il confirme le récit du docteur Shaw.
Ces faits et les qualités morales des Kabaïles, qui n’appartiennent pas du tout aux peuplades d’Afrique, nous conduisent à penser que c’étaient des descendants des Numides, qui, après la destruction de leur empire, se réfugièrent dans les montagnes, où leur race s’est perpétuée jusqu’à ce jour.
Les Kabaïles habitent toujours les montagnes jusqu’à leurs cimes les plus élevées ; ils y ont des villages (qu’ils nomment dakerah) formés de huttes en terre et en osier. S’ils descendent dans la plaine, c’est comme ennemis ou aventuriers. Leur gouvernement se compose d’une aristocratie et d’une démocratie, trop peu puissantes pour imposer leurs lois à une population turbulente et guerrière.

De temps immémorial leurs chefs sont choisis parmi les notables, mais leur autorité est très limitée. La puissance des familles et le nombre des alliances font principalement la sûreté des personnes et des propriétés. Cependant les Kabaïles sont un peuple actif et intelligent ; ils tirent de l’agriculture et de leurs troupeaux tout ce qu’il faut à leur subsistance ; ils fabriquent beaucoup de tissus en laine pour leur usage particulier, et l’on doit à leur travail presque toute l’huile qui se consomme dans le pays. Ils exploitent les mines de fer qui se trouvent dans leurs montagnes, convertissent en fonte les minéraux qu’ils ont extraits, et en fabriquent une foule d’ustensiles assez grossiers et des outils aratoires pour les Maures.
Ils connaissent aussi la fabrication de l’acier, qui leur sert à la confection de toutes sortes d’armes et d’une grande quantité de petits objets de coutellerie. Ils connaissent encore la manière de faire la poudre à canon. Comme ils ne consomment presque aucun des produits des manufactures étrangères, il a dû se rassembler dans leurs montagnes de grandes richesses en numéraire.
Les Kabaïles forment la classe la plus nombreuse de la population algérienne. Ils portent dans le cœur un sentiment d’indépendance qu’on ne saurait vaincre, et l’histoire de la domination en place ne présente pas une seule tribu kabaïle que les armes aient tout à fait domptée. Ils résistent jusqu’à l’extrémité, et, quand la résistance est devenue désormais impossible, leurs débris vont se perdre dans une autre tribu.

Les Turcs connaissaient si bien leur esprit d’indépendance, qu’en cas de guerre ils se contentaient de ravager leur territoire ; les Kabaïles, qui opposaient à leur attaque une tactique moins habile, étaient forcés par ces ravages à renouveler la paix. Les tribus les plus puissantes habitent les montagnes de la province de Constantine.
Les Beni-Abbes, qui occupent les passages des montagnes entre Alger et Constantine, auraient pu seuls défier toutes les forces de la régence, s’ils avaient eu assez d’art pour profiter des moyens qui étaient à leur disposition.

Dans les parties maritimes de cette province, les Kabaïles et les Turcs étaient toujours dans un état permanent de guerre ils étaient les maîtres du pays qui s’étend tout autour du golfe de Stora. Les Kabaïles sont loin d’être rigoureux observateurs de la loi de Mahomet.
Les Algériens, qui n’entendent pas raillerie en matière de religion, les soumettaient bien aux pratiques religieuses tant qu’ils les avaient sous la main ; mais, une fois rentrés dans leurs montagnes, les Kabaïles faisaient bon marché de la loi de Mahomet.
Ils parlent une langue qui est probablement une langue primitive, dont cependant on ne connaît point encore la source. Quoique montrant une grande intelligence, on ne trouve pas chez eux l’aptitude naturelle aux Maures et aux Arabes.

Les Biscarres ou Biskeris habitent le midi de ce royaume, sur les confins du désert, au sud du grand lac d’eau salée qui s’appelle Chott. Ils ont le teint brun, le caractère sérieux; leurs manières, leurs mœurs, leur caractère, diffèrent essentiellement de ceux des Arabes et des autres tribus africaines. Cependant, par leur langue, qui est un dialecte corrompu de l’arabe, il paraîtrait qu’ils sont des restes de ce peuple célèbre, et que leurs mœurs se sont altérées par une vie sédentaire et par leurs alliances avec les Africains.
Cette conjecture acquiert une nouvelle force quand on pense qu’ils habitent une portion de territoire nécessairement traversée par ce torrent d’Asiatiques qui envahirent et conquirent l’Afrique dans le septième siècle. Les Biskeris étaient soumis à la régence.

Le gouvernement maintenait sur leur territoire une garnison turque, quoiqu’ils fussent à Alger soumis à une juridiction d’un amine biscarre, qui résidait dans la ville et dont le gouvernement reconnaissait l’autorité. Le naturel des Biskeris est la complaisance et la fidélité.
On les prenait, dans les principales maisons, pour domestiques de confiance : ils avaient le monopole des boulangeries, étaient les seuls commissionnaires d’Alger, et seuls encore employés par le gouvernement aux travaux publics. Ils étaient en outre les agents du commerce entre Alger et Gadames.

La cécité est une maladie très-commune dans cette petite nation, et probablement elle est due à leur séjour dans le désert. On trouvait à Alger beaucoup de Biskeris aveugles chargés de la surveillance des rues et des portes intérieures pendant la nuit ; ils n’ont d’autre religion que le mahométisme.
Les Beni-Mozaab ou Mozabites habitent un district du désert, au sud d’Alger, à vingt jours de marche environ pour une caravane, dont cinq jours au moins, passé les frontières de la régence, sans trouver d’eau.

Ce petit peuple se partage en cinq districts, savoir : Gordila, Berignan, Ouarguela, Engoussa et Nedcom. Chacune de ces tribus était gouvernée par un conseil de douze notables choisis par le peuple.
Rarement en guerre contre les peuples voisins, ces tribus fomentaient les unes contre les autres des guerres de famille aussi cruelles que continues. Les dattes sont le produit le plus important du pays, qui recèle des sources d’eau vive assez abondantes.

Autour de cette contrée s’élèvent de hautes montagnes escarpées, où l’on trouve des mines d’or. Les habitants n’avaient de rapports avec l’intérieur de l’Afrique que par Gadames et Tafilé.

Les Mozabites sont d’un caractère tranquille, actif et commerçant. Leur probité en affaires était presque proverbiale à Alger, dont, au reste, ils étaient tout à fait indépendants. Leurs privilèges et leur commerce étaient protégés par des contrats écrits consentis par la régence, et dans les affaires civiles ils ne connaissaient que la juridiction de leur amine, lequel résidait à Alger. Les avantages que leur faisait le gouvernement étaient assez grands.
Agents privilégiés du commerce d’Alger avec l’intérieur de l’Afrique, ils avaient le monopole des bains publics, des boucheries et des moulins de la ville (ils ont continué, depuis notre occupation, à conserver les mêmes privilèges). Les Mozabites sont blancs, mais leurs traits et leur air sont ceux des Arabes. Ils suivent la loi de Mahomet, mais s’en écartent dans quelques points qu’il nous est impossible d’expliquer. Ils refusent de faire les cérémonies de leur culte dans les mosquées publiques, et en ont une hors de la ville dans un moulin, où ils ont le droit de s’assembler.

Le costume des Algériens se compose de plusieurs vestes avec manches ou sans manches. Elles s’ouvrent par devant et sont ornées de boutons, de dentelles et de broderies; viennent ensuite des culottes à larges plis, qui descendent jusqu’au gras de la jambe. Souvent ils portent une ceinture à laquelle sont suspendus le yatagan et les pistolets.
Dans les plis, leur montre, leur bourse, etc. Le turban et les pantoufles complètent le costume. Il n’y a guère que les gens âgés qui portent des bas, et cela dans les temps froids.
Ce costume change selon le rang, la richesse des individus, la saison de l’année. Celui des Turcs et des Koulouglis est ordinairement orné de riches broderies et de franges d’or, d’argent ou de soie, selon que le veut la vanité ou le caprice. C’est à la forme, aux plis, à la couleur et à l’étoffe du turban qu’on juge de la qualité de la personne. Par-dessus le vêtement est placé le bournous, que l’on porte simplement sur l’épaule ou dont on s’enveloppe le corps. Le bournous est une espèce de grand manteau ayant la forme d’un cercle, au milieu duquel est un capuchon, qu’on peut mettre pardessus le turban et qui est une défense contre le mauvais temps.

Le bournous n’a pas de couture, et dans sa forme il est à la fois simple et élégant. On emploie à sa fabrication de très-belle laine blanche où se trouve souvent un mélange de soie; les garnitures et les franges sont de la même matière. Les bournous pour l’hiver et les voyages ont la même forme ; mais ils sont faits d’une étoffe plus forte, qui est impénétrable à l’eau et dont la couleur est noire.
Selon l’opinion du docteur Shaw, le bournous, sans le capuchon, est le pallium des anciens Romains, et avec le capuchon, le bardocucullus des Gaulois: Les Algériens portent du linge quand ils sont assez riches pour en acheter; mais les habitants des campagnes sont généralement étrangers à ce genre de luxe. La chemise algérienne est courte; elle a des manches très-larges, qui s’attachent sur le poignet. Le costume ordinaire des peuples de l’intérieur est un haïk, une paire de petits caleçons, et selon les circonstances, le turban; à défaut de turban, c’est une calotte de laine rouge.

Tunis est renommé pour la fabrication de ces bonnets ; mais on les imite en Europe, et déjà, avant 1830, on venait en vendre une grande quantité à Alger.
Le haïk fut de temps immémorial le costume de la Lybie; il est en laine, a six aunes de long et deux de large; c’est peut-être la toge des anciens Romains. Les Arabes portent le haïk, comme les Indiens le blanket ordinaire ; d’ailleurs il sert aux mêmes usages : c’est un manteau pour le jour et une couverture pour la nuit. Il faut avouer pourtant que le haïk est un vêtement très-incommode, parce qu’on doit toujours le tenir ouvert, et comme il est beaucoup plus grand que le blanket des Indiens, il est aussi moins avantageux.

On porte rarement le haïk à Alger, on préfère l’autre vêtement, parce qu’il est beaucoup plus commode. Il y a des haïks de tous les prix ; on en fait de très-beaux, soit en laine blanche, soit en laine rouge, comme couverture de lit; c’est ce qu’on peut trouver de plus chaud et de plus léger.
L’habillement des femmes maures se compose d’une petite chemise, qui, chez les femmes de, qualité, est des plus belles étoffes, de jolies manches larges en mousseline brodée entrelacées d’or ou d’argent; d’une paire de pantalons qui s’attachent au-dessus de la cheville, d’une tunique de brocart ou d’une étoffe richement brodée et garnie de dentelles par derrière; viennent ensuite les pantoufles, mais jamais de bas. Elles soignent beaucoup leur chevelure, et c’est une grande beauté que d’en avoir une qui descende jusqu’à terre.

Peu contentes de la beauté naturelle de leurs sourcils, elles les peignent en noir et passent un mélange de vermillon, qui n’est autre que la feuille du henné combinée avec l’huile pour se teindre l’extrémité de leurs doigts, à la paume de leurs mains et à la plante de leurs pieds ; ainsi elles se peignent en rouge toutes ces parties du corps, ainsi que les ongles des pieds et des mains. Leurs oreilles, leurs poignets, le dessus de leurs chevilles, sont chargés de bijoux en or; leurs doigts en sont couverts.
Selon les conditions, l’argent, souvent même le cuivre, entre dans la composition de ces bijoux. Leur coiffure nationale est une sorte de cône tronqué (dans la langue du pays, on l’appelle sarmah), dont nous donnerons plus tard la description ; par-dessus cette coiffure est rejeté un voile transparent orné de broderies plus ou moins riches, suivant la condition.
Cette coiffure, qui va se terminer en pointe, ressemble absolument à un bonnet de magicien, dans la véritable acception du mot, ou se rapproche un peu de la coiffure élégante de nos Cauchoises. (Costume des femmes juives, voir la note 2.) Au lieu de cette coiffure, une jeune fille porte Une calotte ordinaire en velours rouge ou vert, garnie de sequins ; ses cheveux pendent, forment une queue à la Janot entourée d’un ruban rouge ou vert quand elle sort, on reconnaît sa qualité à son pantalon de plusieurs couleurs, espèce de costume qui paraît être de la plus haute antiquité.

Ce vêtement est recouvert du bournous ou du haïk en gaze claire, selon que les occasions l’exigent. Sortent-elles, un voile blanc descend de leur tête jusqu’à terre, et vous les prendriez pour des fantômes qui fuient dans les ténèbres des rues. Les femmes de condition ne sortent que rarement, ou pour mieux dire ne sortent jamais. Cependant les plaintes de leurs maris sur l’extravagante recherche de leurs vêtements feraient croire qu’elles n’exercent pas une faible influence sur la société, et que peut-être dans le silence elles préparent lentement l’esprit humain à la restauration de ces droits que leur ont arrachés l’ignorance et la barbarie.

Peu de mahométans se prévalent, dans ce pays, de la loi qui leur permet d’avoir plusieurs femmes ; généralement ils se contentent d’une seule, à laquelle cependant sont attachées plusieurs esclaves nègres, suivant la richesse et la dignité de la famille.
Les mariages, à Alger, se font à peu près comme dans les autres pays mahométans ; mais la nature du gouvernement et la condition des classes élevées qui en est une suite ont lentement produit une révolution en faveur des femmes. Serait-il raisonnable de penser qu’une riche héritière, comme il y en a un grand nombre dans cette ville, fût livrée comme une esclave au caprice d’un barbare qui veut bien l’épouser ?
Le contrat de mariage établit donc des conditions qui la mettent sur un certain pied d’égalité avec son mari, ou du moins la protègent contre les mauvais traitements d’un barbare. Ce serait faire injure au bon sens naturel des femmes que supposer qu’elles ont négligé d’augmenter ces avantages. Peu à peu les effets se sont multipliés, et il en est résulté que tes femmes maures sont bien moins les esclaves de leurs maris que celles de l’usage et d’idées antiques de décorum et de convenance.
C’est par l’intermédiaire des mères et des parentes que se font les mariages à Alger. Les femmes algériennes peuvent se visiter entre elle, soit dans leurs maisons, soit aux bains publies, où elles se rencontrent très-souvent, et qui, dans l’après-midi, sont consacrés à leur usage.

Dans ces occasions, les parentes et les amies se réunissent et se livrent à la joie pendant plusieurs jours, au grand dépit des hommes, que l’on chasse de la maison ou que l’on relègue dans quelque coin, d’où ils ne peuvent voir cette troupe joyeuse, ni en être vus.
Le mouton, le pain, la volaille, le poisson, le lait, le beurre, le fromage, l’huile, les olives et le couscoussou, espèce de pâte en grain, et faite de blé à la manière du macaroni, forment la principale nourriture des peuples de Barbarie : on peut regarder le dernier mets comme leur plat national: c’est comme le macaroni pour les Italiens et le riz pour les indiens.
Généralement on fait cuire le couscoussou dans une passoire en bois, au-dessus de la vapeur de bouillon, et c’est un mets savoureux et nourrissant quand il est bien préparé avec des œufs durs, des légumes et des herbes douces. Les pauvres, qui n’ont pas toujours de quoi acheter de la viande, préparent leur couscoussou avec de l’huile ou du beurre.

Les simples ouvriers se contentent de pain et y ajoutent un peu d’huile quand ils peuvent. Les Algériens mangent peu de bœuf ; ils tuent rarement des vaches et jamais de veaux.
Dans la saison des bons pâturages, quand les bestiaux sont dans un état prospère, on tue dans les familles, quand leurs facultés le leur permettent, un taureau ou deux. La chair en est battue et séchée, ensuite on la fait bouillir dans l’huile, et on la dépose dans des terrines recouvertes d’huile ou de beurre fondu, pour la manger plus tard.
Le café est la grande dépense de ces peuples si tempérants, et l’eau est leur unique boisson. On conçoit combien doivent être limités les amusements d’un peuple privé d’art et de littérature. Les cafés, les boutiques des barbiers et l’exercice d’une branche quelconque de commerce, ou la culture de leurs jardins, espèce de distraction qu’ils essayent tous de se procurer dans quelque asile champêtre, interrompent ou allègent pour les hommes la triste monotonie de leur existence ; mais l’unique délassement que trouvent les femmes à leurs travaux domestiques sont les réunions aux bains publics et dans leurs maisons respectives, à l’époque des mariages, des naissances, des circoncisions, etc.
Une retraite à la campagne est pour elles sans avantage, et ne leur offre tout au plus que la jouissance d’un air plus pur ; car, aux champs comme à la ville, la coutume les tient renfermées dans l’enceinte de leurs appartements.

Les Juifs, au rapport de M. Schaller, étaient, en 1826, d’environ cinq mille. Ils jouissaient du libre exercice de leur religion. Dans les affaires civiles, ils étaient gouvernés par leurs propres lois et soumis à un chef de leur nation nommé par le pacha. Comme sujets algériens, ils étaient libres d’aller et de s’établir là où ils voulaient et d’exercer toute espèce d’emploi légal dans l’État. On ne pouvait pas les réduire à l’esclavage. Ils payaient une taxe par tête et un double impôt sur toutes les marchandises qu’ils importaient.

Comme dans tous les autres pays, ils se livraient à toute sorte de commerce, et étaient les seuls banquiers d’Alger. On trouvait parmi eux beaucoup d’ouvriers pour les bijoux d’or et d’argent, et seuls ils étaient employés par le gouvernement à la fabrication des monnaies.
Outre les qualités légales dont ils étaient privés à Alger, les Juifs avaient encore à y souffrir d’une affreuse oppression : il leur était défendu d’opposer de la résistance quand ils étaient maltraités par un musulman, n’importe la nature de la violence. Ils étaient forcés de porter des vêtements noirs ou blancs; ils n’avaient le droit ni de monter à cheval, ni de porter une arme quelconque, pas même de canne. Les mercredis et les samedis seulement, ils pouvaient sortir de la ville, sans en demander la permission. Mais s’il y avait des travaux pénibles et inattendus à exécuter, c’est sur les Juifs qu’ils retombaient.

Dans l’été de 1815, le pays fut couvert de troupes immenses de sauterelles qui détruisaient la verdure sur leur passage
C’est alors que plusieurs centaines de Juifs reçurent ordre de protéger contre elles les jardins du pacha, et nuit et jour il leur fallut veiller et souffrir aussi longtemps que le pays eut à nourrir ces insectes. Plusieurs fois, quand les janissaires se sont révoltés, les Juifs ont été pillés indistinctement, et ils étaient toujours tourmentés par la crainte de voir se renouveler de pareilles scènes. Les enfants mêmes les poursuivaient dans les rues, et le cours de leur vie n’était qu’un mélange affreux de bassesse, d’oppression et d’outrages.
Les descendants de Jacob ne répondaient à ces insultes que par une patience inconcevable. Dès leur enfance, ils s’instruisaient à cette patience et passaient leur vie à la pratiquer, sans même oser murmurer contre la rigueur de leur destinée.
Malgré le malheur d’une condition aussi décourageante, les juifs, qui, par leurs rapports avec les pays étrangers, étaient les seuls Algériens qui eussent une connaissance exacte des affaires du dehors, se mêlaient à toutes sortes d’intrigues qui compromettaient leur existence et, plus d’une fois, causaient leur mort.
La place de chef de Juifs s’obtenait par l’argent et l’intrigue, et se conservait de même. D’une source aussi impure découlaient naturellement l’oppression et la tyrannie. Dans les beaux jours de la régence, quelques maisons juives étaient parvenues, par le commerce, à une grande opulence; mais, dans ces derniers temps, une oppression toujours active et toujours continue avait détruit entièrement la fortune de plusieurs d’entre eux.
Quelques-uns trouvèrent le moyen de passer dans d’autres pays, tandis que les Maures, qui ont une grande aptitude pour le commerce, supplantaient chaque jour ceux qui ne s’étaient pas exilés.
« Le nombre et la richesse des Juifs vont toujours s’affaiblissant, dit M. Schaller, et je crois qu’aujourd’hui (c’était en 1826 qu’il s’exprimait ainsi) les Juifs d’Alger sont peut-être les plus malheureux d’Israël. »
Leurs mœurs, leurs coutumes, leur manière de vivre diffèrent si peu de celle des Algériens, qu’il ne vaut pas la peine d’en parler. Seulement, on doit se rappeler ce que nous avons dit à l’instant même, les Juifs d’Alger sont une belle race d’hommes : ils sont forts; mais l’état d’abjection où ils naissent, et qui les suit dans toute leur vie, a marqué leurs traits de son empreinte.
Ils vous offriront bien rarement quelque chose de distingué. Il existe chez ce peuple une pratique vraiment attendrissante, et dont il est difficile d’être témoin sans se sentir touché de respect et peut- être même de tendresse pour cette race miraculeuse.
C’est alors que plusieurs centaines de Juifs reçurent ordre de protéger contre elles les jardins du pacha, et nuit et jour il leur fallut veiller et souffrir aussi longtemps que le pays eut à nourrir ces insectes. Plusieurs fois, quand les janissaires se sont révoltés, les Juifs ont été pillés indistinctement, et ils étaient toujours tourmentés par la crainte de voir se renouveler de pareilles scènes.
Les enfants mêmes les poursuivaient dans les rues, et le cours de leur vie n’était qu’un mélange affreux de bassesse, d’oppression et d’outrages. Les descendants de Jacob ne répondaient à ces insultes que par une patience inconcevable. Dès leur enfance, ils s’instruisaient à cette patience et passaient leur vie à la pratiquer, sans même oser murmurer contre la rigueur de leur destinée.

Leur vie, a marqué leurs traits de son empreinte. Ils vous offriront bien rarement quelque chose de distingué. Il existe chez ce peuple une pratique vraiment attendrissante, et dont il est difficile d’être témoin sans se sentir touché de respect et peut- être même de tendresse pour cette race miraculeuse. Les arts nécessaires sont divisés en corporations, comme dans plusieurs des anciens États de l’Europe. Chacune de ces corporations est soumise à la juridiction d’un amine, dont l’autorité était très-étendue et très-arbitraire.
Les Algériens ont beaucoup d’aptitude pour les travaux en maçonnerie et en brique, et peuvent prétendre à un certain mérite d’exécution. Leurs broderies sont délicates et pleines de goût, et on en fait beaucoup d’envois à l’étranger ; mais, comme charpentiers, serruriers, cordonniers, ils en sont encore aux éléments.
Les bijoutiers et les horlogers d’Alger sont des étrangers.
Cette ville a des manufactures pour les objets en soie, en laine et en cuir. On fabrique des velours, des châles, des mouchoirs, des ceintures et des étoffes pour turbans ; ces étoffes sont ornées de franges et de broderies en or. Il en est encore quelques autres articles qui tous se consomment dans ce pays. Il n’est pas si petite tente du royaume où les femmes ne fabriquent des étoffes, dont elles font, comme dans les temps anciens, des vêtements pour les membres de la famille. (1)

Dans les villes et dans les principaux villages il y a des métiers avec lesquels on en fabrique pour la vente. Une grande quantité de laine est employée à la fabrication de bournous, de haïks, de châles et de tapis qui ne sortent pas du pays. On y fait des nattes de toutes sortes ; quelques-unes sont très-belles et servent mêmes de tapis pour les appartements.
L’art de préparer les peaux est très-bien connu à Alger. Les peaux de maroquin sont certainement ce qu’il y a de plus parfait dans ce genre.
Les rues d’Alger ne sont que de simples allées; il en est même plusieurs où deux personnes à cheval ne pourraient passer sans se heurter; mais elles sont pavées et généralement bien tenues : il y en a une cependant, qu’on pourrait appeler la Grande-Rue, où avec beaucoup de précaution deux charrettes passeraient de front sans se rencontrer.

Cette rue a un demi-mille de longueur ; elle est tortueuse et s’étend depuis Bab-el-Oued, ou Porte-Nord, jusqu’à Bab-Azoun, ou Porte du Sud(2).
C’est dans cette rue que l’on trouve les principaux cafés et les principales boutiques de barbiers, gens qui se mêlent, ici comme ailleurs, de prononcer en oracles sur les nouvelles politiques.
Là, l’indolent Algérien vient passer ses heures d’ennui, déguster son café, discuter des nouvelles et faire sa partie d’échecs et de dames ; là aussi se trouvent les seuls magasins un peu importants qui soient à Alger ; mais on pourrait bien mieux les appeler des étals où sont exposés les objets les plus communs.

C’est là que l’on voit un cordonnier assis gravement les jambes croisées auprès des chaussures qu’il a fabriquées, et que sa main peut atteindre sans qu’il ait besoin de se lever.
La ville d’Alger est divisée en quartiers séparés, dont les portes se fermaient après les prières du soir, et près desquelles veillaient des Biskeris aveugles qui les ouvraient aux personnes que la nécessité forçait d’y passer pendant la nuit, et qui se conformaient à l’ordonnance de police.
Cette ordonnance porte qu’un musulman ou un chrétien qui va dans les rues quand il est nuit doit avoir une lanterne allumée ; mais un Juif doit porter une lumière sans lanterne; car, dans toutes les occasions, les Juifs étaient frappés de distinctions humiliantes. Toute personne qui ne se conformait pas à l’ordonnance était arrêtée et punie.
Les portes extérieures de la ville, étaient fermées au coucher du soleil et ouvertes à son lever. Les Algériens sont un peuple superstitieux, croyant aux sortilèges. Par-là s’est formée chez eux la croyance que leur ville sera prise un vendredi par des chrétiens portant des uniformes rouges; et voilà pourquoi, ce jour-là, les portes de la ville étaient fermées de onze heures du matin à une heure de l’après-midi. Les édifices publics d’Alger consistent en neuf grandes mosquées(1), sans compter plusieurs autres temples également consacrés au culte; quatre caseries ou baraques pour les soldats turcs ; trois collèges ; cinq bagnes, qui servaient autrefois pour les esclaves chrétiens; plusieurs bazars ou marches, et l’ancien palais des deys d’Alger.

La kasbah, ou citadelle, résidence du dernier dey d’Alger, est une enceinte immense entourée de fortifications et placée dans la partie supérieure de la ville, sur un terrain qui est environ un dixième de l’enceinte commune. Il s’y trouve une grande mosquée, plusieurs palais et des logements pour une nombreuse garnison. Les collèges sont des fondations pieuses où s’élèvent les docteurs de la vraie foi, c’est-à-dire où on leur enseigne à lire, écrire, et à expliquer le Koran : l’un d’eux est réservé aux Kabaïles.
Je ne dois pas passer sous silence les bains publics ; mais ils ne diffèrent en rien de ceux de Constantinople, du Grand-Caire et des autres villes du Levant, si bien décrits par lady Montagne, Savary et d’autres voyageurs. Une description détaillée ne pourrait qu’être fastidieuse ; seulement je ferai remarquer qu’ils sont en grand nombre, bien tenus et très-fréquentés. (Esquisses de voyages.) Nous compléterons cette esquisse rapide d’Alger par des détails que nous réservons pour la seconde partie de notre ouvrage. Nous ne pourrions nous étendre beaucoup sans empiéter sur notre sujet, et sans transposer à tort ce qui doit se trouver naturellement dans la description que nous aurons à faire des différentes parties de notre conquête, pendant les trois cents ans de piraterie exercée par les habitants d’Alger.
D’immenses richesses, des trésors de toute nature, s’étaient entassés dans la ville et y entretenaient chez quelques habitants un grand luxe et toutes les commodités d’une vie de loisirs. Cette longue prospérité avait encore produit un autre effet c’était l’embellissement de ses environs. Ces lieux, naturellement romantiques et beaux, ont été ornés de maisons de campagne qui sont assez nombreuses. Quelques-unes de ces retraites sont de fort jolies maisons de campagne dans le style mauresque ; seulement il en est qui sont abandonnées et tombent en ruines, parce qu’on a prétendu qu’elles étaient habitées par des esprits ; et, pour des hommes aussi superstitieux que les Algériens, il n’en faut pas davantage pour leur faire quitter une maison, quel que soit l’excès de leur avarice. Ils montrent peu de goût dans l’arrangement de leurs jardins; l’extérieur en est souvent magnifique, mais généralement le charme cesse quand on voit l’intérieur.
La magnificence de ces heureux pirates avait au moins un avantage: c’était de procurer aux agents étrangers qui résidaient à Alger de beaux logements, à la ville et à la campagne, à des prix très-modérés, et tous les fruits et les légumes qu’ils pouvaient désirer. Les environs de la ville, dans une étendue d’un demi-mille environ, sont occupés par des cimetières, qui étalent le lugubre spectacle de tombes rongées par le temps et de monuments tombant en ruines.
Ces lieux saints n’ont point de murs qui gardent leur enceinte; ils sont ouverts à tout venant, et l’on y rencontre même des troupeaux paissant à loisir l’herbe longue et touffue qui croît sur les tombes; souvent même il arrive que le chacal y cherche une proie et qu’il se nourrit des corps que l’on vient d’enterrer.
Je n’ai pas vu que ces peuples eussent une répugnance à laisser visiter ces dernières demeures de l’homme par des étrangers. Les Maures aiment à élever à grands frais des monuments funéraires à la mémoire de leurs parents ; mais ensuite on les abandonne au caprice des événements, et bientôt ce ne sont plus que des ruines, la proie du premier venu.

En général, dans les cimetières des Maures et des Juifs, chaque tombe est recouverte d’une pièce de marbre blanc ou de pierre brute, selon la richesse et les moyens du défunt. Ces tombes sont toujours ornées d’inscriptions en arabe ou en hébreu, selon que l’individu appartient à l’une ou l’autre religion.
Nous terminerons ce chapitre par la description de deux cérémonies qui pourront faire connaître quel était le caractère gouvernemental d’Alger dans ses rapports avec les étrangers et ses anciens dominateurs. Le lecteur s’étonnera. avec, raison, qu’au gouvernement algérien, qu’à une puissance aussi insignifiante, aussi méprisable, ait été si longtemps abandonné le privilège de gêner le commerce du monde et d’imposer des rançons qu’on ne pouvait discuter ; il s’étonnera que les grandes puissances maritimes de l’Europe soient allées, au prix de sacrifices immenses d’hommes et d’argent, établir des colonies aux dernières limites du monde, tandis qu’une poignée de misérables pirates conservait sous leurs yeux la jouissance paisible de la plus belle portion du globe, et les soumettait à des conditions qui ressemblaient beaucoup à l’hommage d’un vassal.

Les Algériens, dont le système politique avait pour principe la piraterie, s’arrogeaient insolemment le droit de faire la guerre à tous les États chrétiens qui n’achetaient pas leur bienveillance par des traités.
Les empires de Russie et d’Autriche regardaient Alger comme une province de l’empire ottoman, et obligeaient la Porte à empêcher tout acte d’hostilité contre leurs pavillons. La Suède, le Danemark, le Portugal et Naples lui payaient un tribut annuel. Le grand duc de Toscane avait acheté leur paix pour une somme une fois donnée. Alger tirait un grand avantage de ses rapports avec la Toscane ; souvent elle y envoyait radouber ses vaisseaux, et c’est la raison pour laquelle le grand duc avait obtenu la paix à des conditions si peu onéreuses.
Les puissances qui avaient des traités avec Alger y entretenaient des agents diplomatiques qui avaient le titre de consuls généraux et jouissaient des droits, privilèges et exemptions accordés par la Porte Ottomane aux ministres étrangers qui résident à Constantinople. Les agents étrangers qui étaient établis à Alger n’avaient de rapports avec les Turcs ou les naturels qu’en leur qualité d’agents ; leur société n’était qu’entre eux ; mais les représentants des puissances étrangères étaient pour l’ordinaire des hommes de talent et d’honneur, initiés à tous les secrets de leurs gouvernements, et de la réunion de leurs familles il se formait une des sociétés les plus aimables et les plus bienveillantes, et les Européens qui venaient à Alger y trouvaient un aimable accueil, secours et protection entière.

Les fêtes qui terminent le Ramadan(4), ou le jeûne des mahométans, et celle du Baïram, quarante jours plus tard, sont annoncées aux fidèles au bruit du canon et d’autres démonstrations de la joie générale ; et, dans ces occasions, il y avait dans le palais des jeux publics ; des tables y étaient dressées, et tout portait le caractère de la joie et des plaisirs.

On invitait les consuls étrangers à assister à ces fêtes, mais ils étaient moins les représentants d’États indépendants que des vassaux mandés pour rendre hommage au souverain et témoigner de sa puissance, car ils étaient confondus dans la foule des spectateurs, n’ayant point de place réservée ; et, quand ils venaient offrir leurs respects au pacha, ils n’avaient le pas que sur le chef des Juifs.
Comme une marque plus précise encore de vassalité, on exigeait que les consuls baissassent la main du pacha chaque fois qu’ils avaient à se présenter devant lui.
La Grande-Bretagne, la France, l’Espagne et les États-Unis se sont successivement affranchis de cette démonstration humiliante de soumission, et, depuis, cette coutume fut abolie pour tous les consuls en général. Avant 1830, ils touchaient sa main en s’inclinant devant lui.

On avait commencé même, sous différents prétextes, à se dispenser d’assister à ces réjouissances publiques. Il est une autre cérémonie qui se faisait au printemps et qui montre bien les insolentes prétentions des Turcs comme conquérants. Le khaznadji, en sa qualité de lieutenant du pacha, établit son camp hors des murs, à la porte est de la ville. Des trois queues de cheval qui sont les insignes de sa puissance, deux sont déployées devant sa tente. L’agha, qui dans ce moment représente un cheik du pays, paraît en suppliant devant le khaznadji pour lui rendre hommage.
Aussitôt un lui ordonne, d’une voix et d’un air menaçants, de fournir, pour la subsistance de l’armée, cent ou deux cents moutons, et d’en tuer lui-même à l’instant un, qui sera servi à la table de Son Excellence. Ces réquisitions sont envoyées de suite. Des provisions de volaille, d’œufs, de couscoussou, etc., sont ensuite demandées, et l’humble cheik s’empresse d’obéir, sans faire entendre le moindre murmure.

Enfin on lui ordonne de payer une certaine somme d’argent pour la solde des troupes. A cette demande, l’Arabe cherche des excuses, parle de sa pauvreté et d’une foule de malheurs qui le mettent hors d’état de payer à Son Excellence la somme qu’elle demande, malgré la meilleure volonté du monde lui le porterait à lui complaire.
Le khaznadji fait paraître alors les symptômes de la plus grande colère; il menace de lui trancher la tête sur le lieu même, et finit par ordonner qu’on l’enchaîne et qu’on lui donne la bastonnade jusqu’à ce qu’il ait fourni la somme exigée.
L’ordre est donné, et on se prépare à l’exécuter.
L’Arabe alors essaye de capituler pour une somme moins considérable ; mais, comme toutes ses sollicitations ne peuvent pas le tirer d’embarras, les anciens de sa tribu viennent à son secours et complètent entre eux cette somme, qui est déposée aux pieds de Son Excellence.
Le khaznadji prend alors l’air le plus affable, donne au cheik sa main à baiser, l’appelle son ami, le place près de lui, et lui fait servir un régal de café.

Ainsi finit cette farce, portrait fidèle des relations du gouvernement algérien avec les naturels.

Ces détails sont extraits des Esquisses de l’État d’Alger, par William Schaller. 1826
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