ALGERIE
LES TRIBULATIONS ET L'INEXPERIENCE D'UN COLON

1895

L administration a demandé des crédits aux pouvoirs publics. Elle a marqué chaque tête de bétail, pesé chaque goutte d'eau, compté chaque brin d'herbe. Que peut-elle faire de plus ?

Elle attend la réponse des colons déjà installés dans le pays, surtout l'initiative des jeunes Français qui se lasseront bien de s'écraser dans des bureaux ou dans des antichambres de ministères. Éric est un bon modèle de la première catégorie. Il avait commencé par l'engraissement du bœuf de boucherie ; l'expérience lui a prouvé que ces bêtes sans poids, durcies par le travail quotidien, ne pouvaient être sérieusement modifiées par l'étable et par la nourriture.
Il ne s'est pas entêté. Il s'est tourné vers le mouton.

Je l'accompagne le vendredi au marché de Maison Carrée. Il faut partir au point du jour, car la route est longue et les fossés pleins d'eau la rendent par endroits dangereuse.

Mais notre cheval garde dans les brancards de la petite charrette des habitudes de bête de selle. Il franchit les obstacles au vol et la voiture suit son bon coup d'épaule. Sous la pluie, qui parfois nous mouille pendant des heures, Éric est moins trempé, à l'abri de son burnous, que moi, sous un caoutchouc à pèlerine que j'ai pourtant acheté à Tronhdjem, l'automne dernier, et qui a résisté, dans le Telemark, aux averses norvégiennes.

C'est ce qui explique apparemment que ces gens aux jambes nues, enveloppées d'une pièce d'étoffe, qui grouillent dans la boue du marché, qui y couchent sous des tentes fragiles, ne soient pas tous emportés par la phtisie et par l'influenza.

Quelques milliers de bêtes de boucherie sont parquées dans un grand carré, clos de grilles ; quelques centaines de colons et de maquignons les gardent.

Nous voilà bien loin des rutilances sous lesquelles l'Orient est immuablement peint dans les tableaux de l'école. Pas une note de couleur qui vibre dans ce décor d'hiver.
Le sol, les hommes, se fondent et se confondent dans la même gamme pâle et triste, tous les tons du burnous sale et de la boue délayée. Seuls quelques petits bœufs, plus sombres, tachés de noir aux mufles, aux épaules, aux poitrails et aux jambes, quelques capuchons kabyles brun foncé, rayés de brun clair, quelques vestes de mozabites, soutachées de laines multicolores, une face de Soudanien en sueur, quelques robes de bestiaux où le blanc terne s'échauffe, en dessous, de gris perle et de mauve, permettent d'accrocher l'œil à des détails qui renseignent sur l'orientation de la foule, marquent la direction des remous.

Nous allons, nous autres, du côté des moutons. Les bêtes sont groupées par petits tas de douzaines et de doubles douzaines. Une corde qui passe sous tous les cous, sur toutes les nuques, oblige les animaux à former une sorte de cercle où les museaux se touchent.
Les croupes sont tournées vers l'acheteur. On tâte les pis pour voir si les brebis sont pleines. On cherche des bêtes vigoureuses, un peu maigres, et que le boucher a dédaignées pour le débit immédiat.
Le prix de ces mères oscille entre douze francs et quinze francs. Dans quelques semaines elles vont mettre bas.

A quelques mois l'agneau de lait, bien nourri par elles, vaudra de sept francs à dix francs. C'est le prix moyen qu'Éric aurait payé ses brebis, s'il avait acheté plus tôt, au mois d'octobre, sur les marchés du sud, avant la descente des nomades vers leurs postes d'hivernage.

Prenons donc notre carnet de marché, et là, tout debout, sous la pluie, alignons quelques chiffres. Ils vont nous réconforter.
Une brebis coûte douze francs (prix moyen). A trois mois, son agneau se vend huit francs ; à la fin de l'hiver, la mère est grasse pour la boucherie. Mais il a fallu la nourrir. Les calculs de Millot et notre expérience prouvent que le fumier produit par le troupeau paye le fourrage qu'il consomme.

Pour les frais qui viennent du gardiennage, la tonte d'avril fournit, et au delà, à l'appointement des bergers. Dans cette certitude, Éric a renoncé à cultiver les céréales. Il ne s'applique qu'à produire du fourrage pour accroître chaque année les têtes de son troupeau.

Faites la part de la cachexie et de la clavelée, des frais de labour et de semailles, aussi larges qu'il vous plaira : il reste acquis (à supposer que vous revendiez sans bénéfice, au printemps, la brebis que vous avez achetée pleine à l'entrée de l'hiver), qu'en huit mois de temps, un capital de douze francs ou quinze francs vous aura rapporté huit francs ou dix francs d'intérêt.

C'est plus assurément que ne peuvent produire ailleurs la spéculation combinée avec l'usure. Et le métier que nous faisons là est un commerce de pères de famille. Il n'oblige point à séjourner sur la ferme au moment où les chaleurs de l'été seraient dangereuses pour des Européens et pour les enfants qu'ils élèvent. Il exige simplement cette vaillance qui se lève matin, qui affronte au besoin le froid de l'hiver et la pluie, qui palpe soi-même la toison et le pis, qui met ses comptes à jour avant le repos du soir.
H Leroux

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