LE GÉNÉRAL BUGEAUD, L'ÉMIR ABDEL-KADER
et le traité de LA TAFNA

LA RENCONTRE

            Bien des personnes qui plus tard ont trouvé des imitateurs en France, blâmaient le général Bugeaud de s’être si bénévolement exposé, lui et sa faible escorte en allant à la rencontre de l’émir au milieu de son armée, au lieu de le faire venir chez lui, comme cela avait été convenu.
Cet acte était justifié, sinon de faiblesse, au moins d’une imprudente témérité.

Nous n’avons jamais cru ni à l’une ni à l’autre de ces deux suppositions. Une troisième opinion qui n’a pas été signalée, m’a toujours semblé plus propre à justifier la conduite du général.
Ce n’était pas la première fois que celui-ci se mesurait avec l’émir ; et sa grande sagacité lui avait fait entrevoir qu’il avait affaire à un homme de coeur. En allant donc avec hardiesse, sang-froid et une certaine courtoisie, trouver Abd-el-Kader au milieu de son armée, c’était lui donner une grande preuve de confi ance qui serait peut-être comprise de tous les arabes.

En effet, le traité de paix étant signé des deux côtés, l’émir avait bien accepté le rendez-vous ; mais aussi peu confi ant en nous, que les arabes le sont fréquemment entre eux, il fit savoir au général qu’il ne pouvait se résoudre à venir aussi près de notre armée, qu’il le désirait ; les siens, a-t-il ajouté, s’y opposent.
Rien ne pouvant donc faire changer cette résolution et le général Bugeaud, sachant qu’il était en présence d’arabes et non d’européens crut, avec raison, qu’il fallait leur donner un bon exemple.

Il s’est donc avancé résolument au milieu d’eux et leur a montré, par cette conduite, empreinte d’une grande dignité, que puisque les arabes n’avaient pas assez de confi ance aux français; il avait, lui, assez de foi dans la parole de son ennemi ; pour que, une fois donnée, il osât se mettre entre ses mains.
Cet acte digne en tous points du héros qui l’accomplissait, dut bien certainement faire réfléchir l’émir ainsi que tous les siens et leur laisser une opinion très honorable du général.

Je sais bien qu’il faut prendre garde au caractère de l’arabe et aux promesses fallacieuses qu’il fait trop facilement.
Car si on consulte l’histoire de ce peuple depuis les temps les plus reculés et mêmes les plus récents, on apprend que les traités de paix avec lui, ne durent que jusqu’à ce que le plus faible soit devenu le plus fort : ruses, trahisons, brigandages, peu leur importe, pourvu qu’ils se vengent.

Sais-tu, dit le général Bugeaud, qu’il y a peu de généraux qui eussent osé signer le traité que j’ai conclu avec toi ? je n’ai pas craint de t’agrandir et d’ajouter à ta puissance, parce que je suis assuré que tu ne feras usage de la grande existence que nous te donnons que pour améliorer le sort de la nation arabe et la maintenir en paix et en bonne intelligence avec la France.

– Je te remercie de tes bons sentiments pour moi, répondit Abd-el-Kader ; si Dieu le veut, je ferai le bonheur des arabes ; et si la paix est jamais rompue, ce ne sera pas ma faute.
– Sur ce point, je me suis porté ta caution auprès du roi des français.
– Tu ne risques rien à le faire ; nous avons une religion et des moeurs qui nous obligent à tenir notre parole; je n’y ai jamais manqué.
– Je compte là-dessus, et c’est à ce titre que je t’offre mon amitié particulière.
– J’accepte ton amitié. Mais que les français prennent garde à ne pas écouter les intrigants.
– Les français ne se laissent conduire par personne ; ce ne sont pas quelques faits particuliers, commis par des individus qui pourront rompre là paix : ce serait l’inobservation d’un traité ou Un grand acte d’hostilité.
– Quant aux faits coupables et particuliers, nous nous en préviendrons, et nous les punirons réciproquement.
– C’est très bien ; tu n’as qu’à me prévenir, et les coupables seront punis.
– Je te recommande les koulouglis qui resteront à Tlemcen.
– Tu peux être tranquille; ils. seront traités comme les hadars (les maures) : Mais tu m’as promis de mettre les Douérs dans le pays de Hafra. (Partie des montagnes entre la mer et le lac Sebkha).
– Le pays de Hafra ne serait peut-être pas suffisant; mais ils seront placés de manière à ne pouvoir nuire au maintien de la paix.
– As-tu ordonné, reprit le général Bugeaud après un moment de silence, de rétablir les relations commerciales à Alger et autour de toutes nos villes ?
– Non. Je le ferai dès que tu m’auras rendu Tlemcen.
– Tu sais bien que je ne puis le rendre que quand le traité aura été approuvé par mon roi.
– Tu n’as donc pas le pouvoir de traiter ?
– Si, mais il faut que le traité soit approuvé : cela est nécessaire pour ta garantie, car s’il étais fait par moi tout seul, un autre général qui me remplacerait pourrait le défaire ; au lieu qu’étant approuvé par le roi, mon successeur sera obligé de le maintenir.
– Si tu ne me rends pas Tlemcen, comme tu le promets dans le traité, je ne vois pas la nécessité de faire la paix, ce ne sera qu’une trêve.
– Cela est vrai ; ceci ne peut n’être qu’une trêve; mais c’est toi qui gagne à cette trêve, car pendant le temps qu’elle existe, je ne détruirai pas les moissons.
– Tu peux les détruire, cela nous est égal, et à présent que nous avons fait la paix, je te donnerai, par écrit, l’autorisation de détruire tout ce que tu pourras ; tu ne peux en détruire qu’une bien faible partie, et les Arabes ne mangent pas de grains.
– Je crois que les arabes ne pensent pas tous comme toi, car je vois qu’ils désirent la paix, et quelques-uns m’ont remercié d’avoir ménagé les moissons, depuis la Schika jusqu’ici ; comme je l’avais promis à AmadySakal. Ici Abd-el-Kader sourit d’un air dédaigneux, puis demanda combien il fallait de temps pour avoir l’approbation du roi des français.
– Il faut trois semaines.
– C’est bien long.
– Tu ne risques rien, moi seul pourrais y perdre.»
Le lieutenant de l’émir, Ben Arach, qui venait de s’approcher, dit alors au général :
« C’est trop long, trois semaines ; il ne faut pas attendre cela plus de dix à quinze jours.
– Est-ce que tu commandes à la mer ? répliqua le général français, d’un air un peu impérieux ?
– Eh bien, en ce cas, reprit Abd-el-Kader, nous ne rétablirons les relations commerciales qu’après que l’approbation du roi sera arrivée et quand la paix sera définitive.
– C’est à tes coreligionnaires que tu fais le plus de tort, car tu les prives du commerce dont ils ont besoin ; et nous, nous pouvons nous en passer, puisque nous recevons par la mer tout ce qui nous est nécessaire. »

Alors le général, ne voulant pas prolonger plus longtemps cet entretien, se leva brusquement, mais comme Abd-el-Kader continuait de rester assis et mettait une espèce d’affectation à échanger quelques paroles avec son interlocuteur, qui se tenait debout devant lui, M. Bugeaud, pénétrant son intention, le saisit par la main, et l’enlève en disant d’un ton familier :
« Parbleu, lorsqu’un général français se lève, tu dois aussi te lever, toi.»

Ainsi se termina cette inutile entrevue. Après avoir été le mauvais génie du général Drouet d’Erlon, Ben-Durand devaient être celui du général Bugeaud, en le décidant d’entrer dans la voie des négociations avant de tenter le sort des armes.

Les pouvoirs du général, pour le cas où il croirait devoir adopter le parti de la paix, le Gouvernement lui prescrivait, comme conditions, sine quâ non, d’imposer à l’émir, les quatre points suivants :
1° Reconnaissance de la` souveraineté de la France par Abd-el-Kader,
2° Limitation de son pouvoir au Chélif;
3° Payement d’un tribut;
4° Remise d’otages comme garantie de l’exécution du traité.

Nous verrons bientôt que le traité de la Tafna ne contient aucune de ces conditions.

On ne peut comprendre que le général Bugeaud qui avait pour mission, s’il jugeait à propos de faire la paix, d’exiger d’abord d’Abd-el-Kader la reconnaissance de la souveraineté de la France sur l’Algérie, ait pu glisser sur cet ordre si impératif et n’ait pas agi avec l’émir comme on le lui prescrivait.
Cette paix fut accueillie en France par un profond sentiment de répulsion.

Le ministre Molé, partageant le même sentiment, protesta devant la chambre et assura que les conditions de ce traité seraient considérable. ment modifiées. Mais, coïncidence singulière qui donna lieu à de sérieuses réflexions, pendant que le ministre Molé faisait cette solennelle déclaration aux Chambres, le télégraphe annonçait au gouverneur général que le roi approuvait les conventions.
Cette approbation royale,donnée en dehors du ministère, fit naître et propager la pensée qu’il pouvait y avoir une entente secrète entre le roi et le général Bugeaud qui avait hautement proclamé à la tribune son antipathie contre la colonie.

A la suite du combat de la Sikak, Abd-el-Kader s’était vu une troisième fois abandonné de tous et réduit à demander un refuge à quelques pauvres Kabyles des environs de Nédroma.
Et, cependant, Abd-el-Kader s’est relevé de cet échec, plus puissant que jamais.

N’ayant plus d’armée à commander, il songea qu’il avait du moins un devoir à remplir. Le lendemain du combat, il se dirigea vers Nedroma, où l’on transporta une partie des blessés de la Sikak. Aux uns, il fit entrevoir, comme consolation, les récompenses d’en haut qu’ils ont gagnées dans les combats du Seigneur :
« Si Dieu a permis qu’ils fussent blessés ; c’est qu’il a voulu les marquer afin de les reconnaître au jour du jugement ;» aux autres, il prodigua ses soins ; à tous, il apporta un soulagement ou matériel, ou moral.

Les Kabyles qui lui avaient fourni leurs contingents dans les précédents combats s’émurent à ce spectacle inaccoutumé ; quelques acclamations se firent entendre ; et bientôt ces acclamations, répétées de douar en douar, vinrent apprendre à Mascara qu’Abd-el-Kader était toujours le sultan.

Comme par le passé, nous restons bloqués dans Oran, dans Arzew, dans Mostaganem. Comme par le passé, abd-el-Kader reste maître de tous les espaces situés en dehors de la portée de nos canons.
Sans doute, un tel résultat était dû en grande partie aux incertitudes du gouvernement ; à l’ignorance où nous étions alors de tout ce qui touche aux Arabes ; mais il serait injuste de ne pas en chercher également la cause dans le génie de ce jeune homme qui, longtemps convaincu qu’il avait reçu de Dieu la mission de délivrer du joug chrétien une terre musulmane, sut puiser, dans un profond sentiment religieux, l’énergie qu’il déploya pendant quinze années, et fut, en défi nitive, le Pierre l’Ermite de l’islamisme.

L’armée que nous rejoignîmes à la nuit, n’ayant pas eu les mêmes distractions que nous, attendait avec glande impatience notre retour.

Elle accueillit froidement le traité de paix ; et, durant toute la route jusqu’à la Tafna, on entendait les chuchotements des officiers qui en exprimaient leur mécontentement.

Le général en chef se doutant ou ayant été instruit de cet accueil peu satisfaisant, jugea à propos de réunir de nouveau tous les officiers. Cette fois, non pour leur, faire un cours de manoeuvres et de défenses militaires, mais une longue dissertation sur les horreurs qu’entraîne la guerre après elle et les avantages de 1a paix. Les officiers réunis sur la plage, le général arriva à pied au milieu du cercle.
« Pour être mieux entendu dit-il, je vais monter à cheval, » il enfourcha lentement son blanc coursier ; et, dominant ainsi l’auditoire, il prononça un long discours, bien certainement préparé de la veille et pendant la nuit.

Le général débuta en donnant l’assurance qu’il était parti d’Oran avec la ferme volonté de se battre et de battre Abd-el-Kader : puis ses idées avaient changé à la suite de sérieuses réflexions.
En comparant les résultats et les désordres qu’entrain toujours après elle la guerre, il chercha à démontrer les avantages que produit une paix honorable laquelle au lieu de victimes et de regrets, permet aux institutions de se développer librement et tranquillement donne aux propriétaires la sécurité nécessaire pour cultiver à l’aise les champs, où de défricher les terre encore incultes, etc.
Tout le monde sait que le général Bugeaud était un agronome habile et un praticien expérimenté.
Aussi profita-t-il de cette occasion pour nous faire une vraie conférence agronomique en appuyant avec intention sur cet axiome que l’agriculture ne peut prospérer qu’en temps de paix.
« J’espère, ajouta-t-il, que celle que je viens de signer donnera cet avantage à nos colons qui m’en seront reconnaissants.»

Je dois à la vérité de dire que si la chaleur tropicale qu’il faisait sur ce sol sablonneux n’amollit pas la verve de l’orateur, elle affaiblit considérablement l’enthousiasme de tout l’auditoire ; car pas un applaudissement, même un simple témoignage de satisfaction ne se fit entendre.
Il est vrai, qu’ayant subi trop longtemps l’influence incandescente des rayons solaires, tout le monde était pressé de rejoindre sa tente.

Il faut avouer aussi que le sujet n’était pas de ceux qui intéressent le plus les militaires, surtout en campagne.
Le soir, tous les officiers supérieures furent invités à un punch que le général en chef leur offrait.

La réunion eût lieu dans une grande ferme, et fut très animée ; à quelque observations qu’on se permit de lui faire, entre autres sur la manière dont serait accueilli le traité en France, Bugeaud répondait avec vivacité qu’il croyait avoir fait une bonne opération dans l’intérêt de la France et qu’il se souciait peu de ce qu’en feraient les journaux.

D’ailleurs je les connais, ajouta-t-il, je sais leur opinion et j’aurai facilement une réponse à tous : au Courrier français, je dirai ceci, au National, cela, etc., et il passa ainsi en revue toute la presse qu’il paraissait en effet bien connaître.
Quand il eut fini sa très spirituelle et amusante tirade sur tous journaux dont il connaissait parfaitement l’opinion, à laquelle toute l’assistance applaudit, en poussant des bravi, le général Leydet s’approcha ; et, trinquant avec Bugeaud, il se permit de lui dire:
Mais, mon général, vous avez oublié un autre journal que vous n’avez pas nommé ?
Lequel ! demanda Bugeaud ?
Le Charivari ! répondit le spirituel Leydet.

A ce mot, Bugeaud laissa échapper un juron accentué, et, pirouettant sur ses talons, il dit, non, ajoutant que ce journal n’avait aucune importance.
Ceux qui ont vécu à cette époque doivent se rappeler comment le Charivari égratignait et écorchait gentiment ceux dont il n’était pas content.

Leydet avait raison, car le Charivari donna la parodie d’un discours de Bugeaud sur la guerre et sur la paix, qui fut un modèle de genre.

J’ignore l’effetqu’il produisit sur l’orateur, mais il fut d’un comique désopilant pour ceux qui l’avaient entendu prononcer; on entretint plus souvent et on conserva plus longtemps le souvenir du discours parodié par le Charivari que les articles des grands journaux sur le même sujet.
Ce traité fait avec une armée bien organisée, bien commandée et merveilleusement disposée à se mesurer avec celle de l’émir, à vaincre même, désirait surtout venger le brave général Trézel de sa glorieuse défaite à la Macta et réparer notre si déplorable échec de Constantine.

Il eut au contraire, pour conséquences, fatales, d’élever, de généraliser, jusqu’au désert, la puissance de l’émir et d’en faire, non l’égal, mais le supérieur de nos gouverneurs, même de Bugeaud, de celui qui l’avait si complètement battu et détruit sa cavalerie en 1835 à la Sikac.

En un mot, Abd-el-Kader devint, par ce traité, le vrai sultan de tout le pays Il eut un résultat que toute l’armée avait prévu et contraire à celui si puissamment proclamé par le général en chef.
Aussi, au lieu de ramener le calme, la tranquillité de la colonie, de favoriser l’agriculture et la fenaison, comme le disait si complaisamment Bugeaud, il permettait à Abd-el-Kader dans la sécurité la plus complète, de perfectionner l’organisation et l’armement de son armée, de nous aliéner bien des chefs indigènes qui lui étaient hostile qui, par crainte ou peu confi ants en notre puissance devinrent ses auxiliaires.

En résumé, une simple victoire remportée, elle était probable et même certaine, nous eut évité toutes les guerres si coûteuses de 1837 à 1845.
Un échec, qui n’était pas probable, fut-il arrivé, n’aurait pas eu des conséquences aussi funestes.

Voici un fait qui témoigne de la bonne foi et de confiance, qu’il est permis d’avoir dans le caractère les promesses de l’arabe et dans celles de l’émir en parculier.
Pendant qu’Abd-el-Kader signait le traité de Tafna avec Bugeaud, il négociait secrètement un autre traité avec le gouverneur Damrémont et tachait ainsi de mettre en désaccord les deux généraux comme l’avait fait avec Desmichels.
C’était bien là une manoeuvre de l’arabe intelligent et astucieux.

Nous séjournâmes huit jours à la Tafna y employant le temps à faire des excursions aux environs sans trop nous éloigner ; car, malgré la signature de la paix, les arabes ne nous inspiraient pas une confiance exagérée.

Étant près de la frontière du Maroc, un ordre du jour recommanda expressément de ne pas dépasser les lignes d’avant-postes de ce côté ; c’était pourtant la contrée la plus pittoresque des environs.

Mais il en est toujours ainsi, le fruit défendu est celui que l’on voudrait cueillir de préférence à tout autre. Ne pouvant dépasser la ligne qui n’était qu’à deux cents mètres, notre seule distraction consistait à aller promener sur le gazon aride de l’île de Rachgoun séparée du continent par une distance de cinq kilomètres.

Cette île a cinq ou six cents mètres de long et trois cents de large sur laquelle pousse une mince couche de gazon au moment des pluies, pour disparaître complètement l’été.
Pas un seul arbre ni arbrisseau n’y végète. Le poste qu’on y a mis n’y trouve aucune ressource, ni une goutte d’eau ni un peu d’ombrage. Cet îlot est le résultat d’une éruption volcanique qui a séparé le bloc rocheux de la terre ferme et la lancé dans la mer.
La berge a bien cinquante mètres de hauteur au-dessus de la mer. Du côté est, elle est à pic et présente, dans toute sa hauteur, les traces d’un volcan, c’est-à-dire la moitié de la cheminée ; il est probable que l’autre moitié était demeurée attachée au continent et que c’est l’éclat de ce volcan qui a déterminé cette séparation.
Les scories mêlées avec la cendre étaient dans un tel état de conservation qu’on aurait cru en soufflant y ranimer le feu. Nous avons vainement cherché les traces de ce phénomène sur les roches du continent.

Trois mamelons peu élevés présentent cependant à leur sommet un enfoncement en entonnoir très prononcé, qui témoignent que ce sont d’anciens cratères éteints.

Nous quittâmes la Tafna, nom déjà historique que le burin a gravé et inscrit au nombre des faits les plus néfastes de notre conquête d’Algérie.
N’ayant aucune crainte de rencontrer l’ennemi, notre retour ressemblait à une simple reconnaissance. Ce fut très heureux pour l’armée, car la chaleur était brûlante ; les malheureux fantassins restaient derrière, haletants, ne pouvant respirer.

Le pays, très accidenté, la chaleur s’engouffrait au fond de ces ravins comme dans une fournaise et pas une plus petite source ne secrétait à là surface. Les hommes arrivèrent exténués au bivouac.
La deuxième journée fut encore plus pénible. A huit heures du matin, la chaleur était horrible ; les hommes fatigués, altérés et ne trouvant pas une goutte d’eau pour se rafraîchir, s’arrêtaient haletants ne pouvant plus marcher.
Un trop grand nombre se couchaient ; je prévins le colonel Eynard, chef d’état-major, de la nécessité de faire une halte. Il en informa aussitôt le général :
Celui-ci répondit qu’il éprouvait lui aussi les effets de la chaleur, qu’il plaignait fort les soldats, mais qu’il ne pouvait faire une halte que là ou il y aurait de l’eau. Il fallut continuer à marcher.

Une heure après, on signale un ruisseau avec un courant d’une eau très claire. Cette nouvelle si impatiemment attendue, donna du courage à tous. Une grande déception nous y attendait. A la vue de cette eau limpide comme le cristal, tout le monde s’y précipita avec rage. Mais à peine avait-elle franchi les lèvres qu’on jetait le verre à terre avec désespoir.
C’était salé comme si on avait mis une poignée de sel dans un verre d’eau ordinaire.

Tout le monde criait, quelques-uns seulement ne purent contenir leur rire d’une si singulière déception.
Les soldats, toujours fort ingénieux, creusèrent à quelque distance-de la rive, des petits puisards où l’eau arrivait un peu filtrée et débarrassée d’une partie de sel.

Pendant que j’étais à déplorer pour nous et surtout pour nos pauvres éclopés, une pareille boisson, j’aperçus deux ou trois Arabes qui se délectaient avec leur gourde.
Le plaisir qu’ils avaient l’air d’éprouver et la facilité avec laquelle ils avalaient le nectar me fit supposer que le liquide n’était pas de même nature que notre affreux breuvage.
Je courus à eux et reconnus aussitôt que c’était une eau fraîche et merveilleusement bonne.
Comme ils en avaient deux grandes outres, j’en achetai une pour six francs que je distribuai directement à l’ambulance.

Ayant demandé aux Arabes la source où ils avaient été chercher cette délectable boisson, ils refusèrent de me l’indiquer.
Je me rendis aussitôt à l’état-major avec ma gourde pleine que j’offris au colonel Eynard : il la vida presque d’un seul trait.
Il alla de suite aux Arabes avec le chaous (bourreau) les somma de lui indiquer la source, sinon des coups de bâtons. L’argument était irrésistible.

Une escouade partit avec eux et revint bientôt avec les bidons pleins de ce liquide qui jamais n’a été trouvé ni si bon, ni aussi agréable.
Inutile de dire que les escouades se succédèrent tout le temps

Mon thermomètre exposé au soleil éclata. Il marquait cinquante-cinq degrés. Le soir nous campâmes à Aïn Alméria sur un charmant plateau où coulait un ruisseau abondant d’une eau claire et fraîche mais très légèrement sulfureuse.
L’ambulance fut établie au milieu d’un massif de fi guiers et d’orangers qui donnait un ombrage bien séduisant par cette température.
L’armée n’étant poursuivie ni préoccupée d’aucun ennemi, le général jugea à propos de passer deux journées à ce bivouac qui offrait de l’ombrage et de l’eau; deux conditions favorables pour procurer un repos réparateur aux soldats.
Le troisième jour, l’armée reprit lentement sa route excepté une brigade que le général laissa en observation à ce camp. Mon ambulance fut désignée pour y faire le service.

Prévenu que cette station devait durer plusieurs jours, nous y préparâmes notre installation en conséquence.
Nous nous fîmes construire aussitôt des cabanes en bois bien feuillé où on était un peu moins chaudement que sous la tente.
Nous y séjournâmes dix jours pendant lesquels nous occupions nos loisirs, autant que la chaleur le permettait, à aller à la chasse, dont une mérite d’être racontée.

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