SI MOHAMMED SGHIR BEN EL-HADJ ALI BEN GUIDOUN BEN GANAH
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Si Mohammed Sghir ben El-Hadj Ali ben Guidoun, né vers 1818, était originaire de la famille des Ben-Ganah, issue, comme celle des Bou-Akkaz et presque toutes les grandes familles de la province de Constantine, des Douaouda, branche de Riah, une des principales tribus hilaliennes qui envahirent l’Afrique pendant la première moitié du deuxième siècle de l’hégire.
Cette famille embrassa notre cause en 1838 et devint ainsi l’ennemie de l’Émir, avec lequel nous étions nous-mêmes en guerre.

Par des combats continuels, elle a, de 1838 à 1844, époque de notre arrivée dans le Sahara, considérablement affaibli le parti d’Abd-el-Kader et préparé de la sorte l’occupation de cette région par nos colonnes.

L’un de ces combats, celui de Salsou, livré au Khalifa d’AbdEl-Kader lui-même, le 24 mars 1840, eut un grand retentissement et fit le plus grand honneur aux Ben-Ganah. C’est à la suite de ce combat que Si Mohammed Sghir ben Ali ben Guidoun ben Ganah, qui s’était signalé par un entrain et une bravoure remarquables, fut fait chevalier de la Légion d’honneur. Il avait vingt-deux ans. Quatre ans plus tard, lorsque la première colonne française fi t, presque sans coup férir, son apparition dans le Sahara, ce jeune homme entrait dans la vie publique et recevait du duc d’Aumale, avec le titre de caïd, le 11 mars 1844, le commandement des Mans, — 572 — qu’il a conservé jusqu’à sa mort, c’est-à-dire plus de 44 ans. Pendant cette longue période, Si Mohammed Sghir a été mêlé à un grand nombre d’événements politiques et de faits militaires. Le premier de ces faits est le massacre de la garnison de Biskra, qui eut lieu le 12 mai 1844, c’est-à-dire deux mois après sa nomination. Ben Ahmed bel Hadj, qui tenait encore à Sidi-Okba pour le compte d’Abd-el-Kader, avait si bien concerté ses mesures que le caïd lui-même ne sut rien de ses projets et n’apprit la catastrophe que le lendemain matin, en même temps que l’occupation de la casbah par le khalifa de l’Émir. Trois ans après,Bou-Maza, poussé parla colonne de Médéah, étant venu chez les Ouled-Naïl,
Si Mohammed Sghir fut envoyé avec son goum pour couvrir, rassurer et surtout maintenir les oasis des Ouled-Djellal et de Sidi-Khaled, déjà remuées par l’approche de cet agitateur. Mais le renom de Bou-Maza glaça le courage de nos cavaliers, qui prirent honteusement la fuite, malgré les efforts de leur jeune chef, dès qu’ils aperçurent à l’horizon les drapeaux du chérif du Dahra. Une colonne, sous les ordres du général Herbillon, dut être envoyée contre lui. Le caïd des Zibans en faisait partie avec son goum et s’y fi t remarquer, ainsi que son cousin Si El-Hadj ben Mohammed, le fils du vainqueur de Salsou.
Pour récompenser leur belle conduite, le général Herbillon fit nommer Si El-Hadj caïd des Ouled-DjeIlal et des Ouled-Naïl.
Le 18 mars 1819 éclatait l’insurrection de Zaatcha. Nous n’étions pas en mesure de la réprimer immédiatement et, jusqu’à la fin de juillet, l’agitateur Bou-Zian eut le temps de faire de la propagande et de mettre en état de défense le malheureux village qu’il avait soulevé.

Malgré ses efforts, Lichana seule, englobée dans la même oasis, avait embrassé sa cause. Grâce aux efforts du caïd des Zibans et de ses parents, toutes les autres oasis étaient restées tranquilles, avaient désavoué les quelques hommes qui avaient répondu à l’appel de Bou-Zian et étaient venues protester de leur fidélité.

Le colonel Carbuccia put enfin se présenter devant Zaatcha ; mais, malgré le nombre relativement restreint des défenseurs, il fallut deux colonnes et un siège très long pour la réduire.
Le caïd des Zibans et tous les autres membres de sa famille prirent part avec leurs goums aux opérations de Zaatcha. Par leur seule présence dans notre camp, ils montraient bien qu’ils étaient décidés à garder le serment de fidélité qu’ils avaient fait à la France; ils maintenaient de plus dans nos rangs beaucoup d’indigènes que, sans eux, nous aurions trouvés parmi nos ennemis.
Ils se firent remarquer par leur entrain dans les nombreux combats qui furent livrés devant le village et le courage avec lequel ils supportèrent toutes les privations qu’imposait un si long siège, pendant la durée duquel aucun d’eux ne s’absenta, bien que le choléra fût parmi les assiégeants.

Le général Herbillon crut devoir récompenser leurs services en leur donnant trois nouveaux commandements.
En 1852, le 22 mai, le chérif Mohammed ben Abdallah étant venu menacer les Zibans à la tête de 600 chevaux et de 2,000 fantassins, le commandant Collineau se porta à sa rencontre pour garantir Metlili. Il trouva le chérif à quelques centaines de mètres au sud de l’Oued-Djeddi, prêt à recevoir le choc.

Malgré sa grande infériorité numérique, le commandant Collineau ne pouvait hésiter et n’hésita pas; car c’eût été livrer tout le M’zab à l’agitateur au moment où une insurrection formidable éclatait chez les Oulad-Dehan, les Beni-Salah, les Haracta, c’est-à-dire dans toute la partie nord de la province.
Il résolut donc de tenter un héroïque effort et se précipita avec sa cavalerie régulière au plus épais de la mêlée, en prenant la tente même du chérif pour point de direction.

L’affaire fut courte, mais chaude ; tout fut culbuté, et en moins d’une demi-heure les hordes du chérif fuyaient en désordre vers le sud, laissant une centaine de morts sur le terrain et un butin considérable. L’affaire eût été plus décisive encore si, par une inertie inexplicable, le cheikh El-Arab n’avait paralysé ses goums.

Sur 400 cavaliers, une cinquantaine seulement purent être enlevés par le caïd Si Mohammed Sghir et son frère Bou Lakhras, qui suivirent nos chasseurs et se firent remarquer par leur intrépidité.
Si Mohammed Sghir ben Ali ben Guidoun ben Ganah fut cité élogieusement à la suite de cette affaire dans le rapport du commandant Collineau, et fait offi cier de la Légion d’honneur.

Au début de l’insurrection de 1858-1859, à laquelle le marabout Si Saddok bel Hadj a donné son nom, quelques fanatiques de la tribu des Lakhdar occupèrent de vive force une partie des jardins de Sidi-Okba, cherchant à entraîner les habitants dans leur rébellion et à renouveler l’épisode de Zaatcha.
Le caïd des Zibans se porta rapidement sur Sidi-Okba, à la tête de ses goums, et dispersa les rebelles après un engagement assez vif. Ils se retirèrent dans la montagne, dont Si Saddok avait soulevé contre nous presque toutes les populations.

Une colonne fut formée à Chetma pour aller les châtier. Elle pénétrait dans le pâté montagneux de l’Ahmor-Khaddou le 10 janvier 1859, rencontrait les rebelles le 13, les culbutait dans les ravins de Tounegalin, incendiait le lendemain la zaouia de l’agitateur et razziait le village des Ahl-Roufi, qui était la forteresse de l’insurrection.

Si Saddok et ses fils cherchèrent alors à s’enfuir en Tunisie parle Djebel-Chechar. A la tête de son goum, Si Mohammed Sghir les poursuivit vigoureusement, leur coupa la route et les obligea à se jeter dans la vallée de l’Oued-el-Arab, où son gendre Ahmed ben Naceur, qui les attendait, les fit prisonniers.

Depuis cette époque jusqu’en 1870, le calme le plus complet a ré-gné dans la partie nord du cercle, et le caïd Si Mohammed Sghir n’a eu à s’occuper que de l’administration de son important caïdat.

A cette époque, une sourde fermentation se produisit de tous côtés. Cette fermentation, qui dégénéra ailleurs en insurrection déclarée, se manifesta aussi dans le cercle de Biskra. Mais si les vieilles haines de parti s’étaient réveillées, si les tribus de même opinion avaient même poussé la désobéissance jusqu’à se rassembler malgré nos ordres, à se défier mutuellement, à exécuter même les unes contre les autres quelques razzias isolées, elles n’en vinrent pas aux mains, et on peut dire que cet heureux résultat fut dû uniquement à l’infl uence qu’avaient sur elles leurs chefs respectifs,
Si Mohammed Sghir ben Ganah et Si Ali-Bey, qui firent tout pour les maintenir dans le devoir, sacrifiant leur popularité et donnant ainsi, dans un moment bien critique, une immense preuve de leur dévouement à notre cause. En 1876, les Bou-Azid, cédant aux suggestions d’un ancien cheikh révoqué, Mohammed Yahia, et aux prédications d’un berger fanatique stylé par lui (Ahmed ben Aïcha), se révoltèrent et se réunirent dans le village d’El-Amri, dont ils étaient propriétaires et qui a laissé son nom à l’insurrection. Le général Carteret se présenta devant El Amri le 11 avril, à huit heures du matin, à la tête d’une petite colonne. Les rebelles se portèrent en dehors de l’oasis pour l’attaquer. Assaillis par les goums, ils les repoussèrent malgré le courage dont fi rent preuve les Douaouda, qui les commandaient, et le feu nourri de notre infanterie put seul les obliger à rentrer dans leurs lignes, laissant un grand nombre de cadavres sur le champ de bataille. Si Mohammed Sghir fut blessé en chargeant à la tête des goums. L’insurrection d’El-Amri a été le dernier fait militaire auquel ait pris part le caïd des Zibans. Depuis cette époque jusqu’à sa mort, il s’est exclusivement occupé de l’administration de son territoire, apportant dans ses relations avec ses administrés une bienveillance qui ne se démentait jamais.

On voit donc que, dans la haute situation qu’il a occupée pendant quarante-quatre ans, Si Mohammed Sghir ben Ali ben Guidoun ben Ganah nous a rendu de grands services, aussi bien en temps de paix que pendant les nombreuses expéditions auxquelles il a pris part.
Cette haute situation, qu’il a due d’abord à l’influence de sa famille et aux services qu’elle nous avait rendus, il l’a conservée à cause de cette même infl uence dont il a hérité en devenant le chef de la famille à la mort du dernier cheikh El-Arab, en 1861, et s’en est toujours montré digne à tous les points de vue.

Pendant les quarante-quatre ans de son existence qu’il a consacrés à notre service, il est resté attaché à notre cause sans la moindre défaillance aux époques critiques et nous a prouvé son dé- vouement dans toutes les circonstances et de toutes les manières.

Très séduisant d’aspect, d’une remarquable noblesse d’allure, très hospitalier, le caïd achevait de gagner par son tact, sa dignité, sa bienveillance, la sympathie des Européens qui l’approchaient, et ses relations avec les représentants de l’autorité sont toujours restées excellentes. Ses rares qualités, la bienveillance et la courtoisie avec laquelle il traitait tous les indigènes, sans distinction de rang ou de fortune, son extrême générosité, et la discrétion qu’il mettait dans l’accomplissement des actes qu’elle lui dictait, avaient augmenté son infl uence et l’avaient rendu l’homme le plus populaire de sa famille parmi les populations sahariennes.
Sous une grande apparence d’abandon, le caïd resta toute sa vie très digne avec les Européens comme avec les indigènes.
Malgré la grande facilité avec laquelle il se prêtait à nos habitudes, il ne prit jamais que celles qui n’étaient pas contraires aux préceptes de la religion musulmane, qu’il a toujours pratiquée franchement, mais sans ostentation.

Si Mohammed Sghir ben Ali ben Guidoun ben Ganah est mort le 7 septembre 1888, au château Gérard, propriété qu’il possédait dans la commune de l’Oued-Athménia, et avec lui a disparu un des derniers grands chefs indigènes de l’Algérie, dont la fidélité à la France ne s’est pas démentie un seul instant.
Le caïd était commandeur de la Légion d’honneur depuis le 1er février 1866.

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