HISTOIRE

Réponse au livre de Pierre Daum : Ni valise, ni cercueil, les pieds-noirs restés en Algérie après l'indépendance, préface de Benjamin Stora, Arles, éditions Solin et Actes Sud, 451 p, 2011.

               Ce livre est paru quelques mois après celui de Jean-Jacques Jordi, Un silence d'Etat, les disparus civils européens de la guerre d'Algérie [1], et il semble avoir eu beaucoup plus de succès "à gauche" que le livre précédent en a obtenu de ce côté, si tant est que cette formule politique ait un sens.
En effet, Pierre Daum, qui écrit le plus souvent dans Libération, se veut un journaliste de gauche, et il avait montré dans des deux articles qu'il avait auparavant publiés dans Le Monde diplomatique sur le même sujet [2] que son point de vue est essentiellement politique :
il estimait en effet que les deux seuls historiens ayant travaillé sur les causes du départ massif des Français d'Algérie, Jean Monneret [3] et Jean-Jacques Jordi, avaient en commun "d'être tous les deux non seulement nés en Algérie, mais idéologiquement marqués par la défense des pieds-noirs, considérés comme les éternelles victimes du Front de Libération Nationale (FLN), des "Arabes", du général de Gaulle, des médias, etc" [4].

Peu importait que jusqu'ici le second de ces deux historiens ait été considéré comme plutôt "de gauche" (contrairement au premier) : le livre qu'il venait de publier suffisait apparemment à le ranger dans la même catégorie droitière que celui-ci, sans qu'il soit nécessaire de citer et de discuter un seul de ses arguments.

Or cette manière de raisonner relève de la polémique politique, mais elle est tout à fait étrangère à l'histoire, pour laquelle la seule question importante est de savoir si les arguments sur lesquels ces deux auteurs fondent leurs conclusions sont valables ou non. Mais Pierre Daum ne ressentait même pas le besoin d'une telle discussion, puisque les Algériens avaient politiquement raison, et qu'il lui suffisait donc d'aller en Algérie demander à des Algériens quelle était la vérité politique pour la connaître. Ainsi, sa manière de raisonner était aux antipodes de celle des historiens.

J'en étais là de mes réflexions au début de cette année quand j'ai lu le livre de Pierre Daum. Celui-ci se compose de trois parties différentes, de taille croissante : la préface de Benjamin Stora (dont je ne rendrai pas compte ici), puis l'introduction de Pierre Daum et sa première partie, intitulée "'La valise ou le cercueil' à l'épreuve des faits", et enfin la deuxième partie : "Témoignages de quinze pieds-noirs restés en Algérie après 1962". Cette deuxième partie a sans doute l'intérêt d'une étude de micro-histoire, qu'il ne faut pas confondre avec la grande histoire [5]. Je répondrai seulement à la première partie, dans laquelle l'auteur a présenté un travail de recherche et de réflexion plus neuf que ce que je m'attendais à lire, mais qui est malheureusement faussée par une accumulation d'erreurs de raisonnement que je devrai mettre en évidence.

Je le ferai néanmoins avec mesure, parce que Pierre Daum, qui m'avait téléphoné il y a quelques années, me cite très souvent, soit pour appuyer sa propre démonstration, soit pour exprimer sa désapprobation et son incompréhension, et parce que je lui suis reconnaissant d'avoir résisté à la tentation de la polémique (ce qui n'est pas un mérite négligeable, car cela ne va malheureusement pas de soi pour tout le monde).

La recherche de Pierre Daum, qui s'étend de la page 23 à la page 103 de son livre est, je dois le répéter, un travail sincère et digne d'attention, mais celui-ci n'est malheureusement pas convaincant, et ses conclusions ne peuvent donc pas être acceptées.

Pour le démontrer, je procéderai suivant la méthode classique : reconnaître d'abord en quoi la démonstration de l'auteur comporte des éléments valables, puis mettre en évidence les erreurs de raisonnement qui compromettent la validité des conclusions qu'il nous propose. Qu'on veuille bien m'excuser de ne pas citer touts les points sur lesquels ce qu'il écrit n'est pas critiquable.
Quelques éléments valables

Pierre Daum a raison de chercher à établir les faits en citant de bons auteurs et en s'efforçant de critiquer et d'améliorer leurs conclusions, comme il le fait dans les pages 39 à 46. Mais le tableau statistique qu'il propose à la page 44 pose problème, car il donne l'impression générale d'une inexorable diminution de la population française en Algérie, qui ne concorde pas du tout avec ce qu'il entend démontrer.
Et pourtant, nous avons trouvé ailleurs des arguments qui paraissent justifier son intuition d'une stabilisation momentanée de la population française restant en Algérie au début de 1963.

En effet, selon la thèse consacrée par Eric Kocher-Marboeuf à Jean-Marcel Jeanneney, premier ambassadeur de France à Alger,
"Une enquête de la gendarmerie estimait la population française restant en Algérie à 266.000 personnes au 13 septembre (1962), mais le 20 septembre une deuxième enquête, confirmée par les consuls, ramena ce nombre à 188.000, ordre de grandeur confirmé par les consulats" [6].

Cette estimation était donc très nettement en dessous de celle que cite Pierre Daum pour la fin de 1962 : 218.735 personnes. Mais dans les premiers mois de 1963, suivant les notes prises par Alain Peyrefitte dans les conseils des ministres, il était bien question d'une stabilisation de la population française restant en Algérie et même d'un début de retour partiel.
Après le conseil du 24 janvier 1963, le Général exprima un jugement optimiste sur la situation de l'Algérie :
" Les dernières semaines ont révélé aux Algériens combien l'Algérie avait besoin de la France ; ils commencent à comprendre. Et puis, il en est des colères nationales comme de toutes les passions, elles retombent avec le temps. Le fanatisme algérien, qui s'était déchaîné contre nous, est en train de disparaître. " Ainsi, " la coopération franco-algérienne a un grand avenir ", et " il reviendra des Français en Algérie " : les coopérants, qui viendront avec une valise et seront prêt à repartir aussitôt.

Au Conseil du 30 janvier, le secrétaire d'Etat à la coopération, Jean de Broglie, donna un compte rendu très encourageant de son récent voyage en Algérie, et il réussit à séduire le Général en lui disant ce qu'il désirait entendre.
Après le conseil, celui-ci en tira les leçons devant Alain Peyrefitte :
la stabilisation de la population française restée sur place, avec un solde positif des retours, était " un exemple dont les perspectives peuvent dépasser de loin les rapports de la France et de l'Algérie, pour devenir un modèle de relations entre le monde occidental et les pays sous-développés " [7].
Et au Conseil du 20 février, Broglie présenta une dizaine de conventions franco-algériennes, qui " préparent le retour en Algérie de nombreuses entreprises françaises ".

Mais cet optimisme ne dura pas longtemps, puisque dès le 20 mars 1963, la protestation de l'Algérie contre la nouvelle explosion atomique française au Sahara et le nouveau décret sur les biens vacants pris en rétorsion par le gouvernement algérien déchaînèrent la colère du Général. Et même si cette colère retomba vite, dans les conseils suivants les ministres se montrèrent pessimistes. Le 3 avril, celui des rapatriés, François Missoffe, s'inquiéta du retour probable de " 100.000 rapatriés de plus, qui étaient retournés en Algérie cet hiver ", et le 17 avril, Broglie prévoyait " une crise économique, doublée du départ des derniers Français d'Algérie " [8]. Ainsi, il ne faut pas exagérer l'importance de cette brève phase de stabilisation dans une évolution marquée par une tendance générale à l'effondrement de la population française restant en Algérie, ce que montre bien le tableau de la page 44.

Comment donc expliquer cette fuite massive de ceux qu'on se mit à appeler en 1962 des "rapatriés" ? C'est ce que Pierre Daum s'efforce de faire, mais il le fait en commettant de graves erreurs de raisonnement qui vouent sa tentative à l'échec. Un enchaînement d'erreurs de raisonnement

D'abord, il confond le discours public officiel du FLN sur l'égalité des droits offerte à tous les habitants de l'Algérie quelle que soit leur origine [9] avec la réalité du nationalisme arabo-musulman qui s'est imposée en 1962.

En effet, il est vrai que les articles de la version française d'El Moudjahid, organe officiel du FLN de 1956 à 1962, et de nombreux discours ou interviews accordées à des journalistes étrangers, n'ont pas cessé de promettre une égalité totale à tous ceux qui, parmi les habitants de l'Algérie, voudraient bien accepter et assumer la nationalité et la citoyenneté algériennes.

Ce fut le cas, notamment, de la Plate-forme du Congrès de la Soummam, adoptée à la fin de l'été 1956 par les chefs de l'intérieur.
Mais Pierre Daum omet de signaler que ces prises de position, dues en grande partie à l'initiative du chef politique d'Alger Abane Ramdane, furent contestées dès les mois suivants par Ahmed Ben Bella au nom de la doctrine traditionnelle du nationalisme algérien arabo-musulman :
"Je me permets de vous demander fraternellement de surseoir à la publication de ces décisions jusqu'à ce qu'une confrontation des points de vue de tous les frères habilités à cet effet soit faite.
En effet, ni les frères de l'Oranie, ni ceux du Constantinois autres que ceux du Nord-Constantinois moins Souk-Ahras, ni ceux de l'extérieur qui ont attendu patiemment huit jours à Rome d'abord et quinze jours à Tripoli ensuite, le signal promis par Hansen (Abane) pour rentrer au Pays, n'ont participé à l'élaboration d'un travail si capital que ses décisions remettent en cause des points doctrinaux aussi fondamentaux que celui du caractère islamique de nos futures institutions politiques, entre autres (...). [10]" Abane ayant fini par être assassiné au Maroc à la fin décembre 1957 sur l'ordre de son collègue Boussouf [11], et Ben Bella ayant joué un rôle majeur dans la rédaction du programme de Tripoli adopté par le CNRA en mai 1962, il n'est donc pas étonnant que la référence à l'islam ait été rajoutée à ce programme, et que le code de la nationalité adopté par l'Assemblée nationale constituante le 13 mars 1963 ait fait de l'appartenance héréditaire à cette religion le critère fondamental de la nationalité algérienne par "origine", alors que tous les Algériens non musulmans devaient la demander "par acquisition", contrairement aux promesses d'Abane [12]. Ce fait, et les protestations des députés non musulmans [13] que Pierre Daum rappelle à juste titre [14] (en citant la thèse de Bruno Etienne [15]), étaient la conséquence d'un conflit entre deux conceptions politiques opposées, dont il ne semble pas être conscient. Mais la position d'Abane était bien une innovation, qui ne réussit pas à s'imposer.

De plus, Pierre Daum confond le discours de propagande du FLN, spécialement destiné aux intellectuels, journalistes et hommes politiques occidentaux, avec la réalité des pratiques de l'ALN. Il écrit en effet : "L'imaginaire envahi par les terribles images de cadavres produites pendant la guerre d'Algérie, on a du mal à réaliser la distinction profonde que la plupart des dirigeants du FLN ont toujours faite entre l'appareil répressif colonial (l'armée, la police et la justice française, ainsi que leurs relais musulmans, les caïds et gardes champêtres), et la population européenne et juive installée en Algérie" [16].

Cette phrase d'une étonnante naïveté inverse complètement la perspective qui doit être celle d'un historien. En effet, son auteur ne cite que des déclarations de propagande sans se soucier de connaître le comportement réel de l'ALN, dont les chefs détenaient la véritable autorité sur tout le FLN-ALN.
Il est trop facile de croire que toutes les victimes du terrorisme algérien étaient des "
colonialistes" ou des "traitres" qui méritaient d'être "exécutés" ou
"abattus" comme des bêtes nuisibles.
Même si des chefs du FLN-ALN ont rappelé à plusieurs reprises qu'il fallait limiter l'usage de la violence [17], notamment envers les civils européens, ce fait même prouve que le problème se posait.

Les meurtres de civils européens, contraires aux consignes données le 1er novembre 1954, se sont en effet multipliés à partir de mai 1955, et ont montré leur atroce réalité lors de l'insurrection du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois [18].
Cette violence extrême fut discutée à l'initiative d'Abane Ramdane par le Congrès de la Soummam, mais elle fut excusée au nom de ses effets positifs sur l'essor de la Révolution algérienne, à tel point que le 20 août devint une date anniversaire de bon augure et finalement une fête nationale.
Plus tard, d'anciens maquisards ayant repris leurs études à l'Université d'Alger théorisèrent le concept de stratégie "race contre race" [19]. D'autre part, Abane lui-même avait menacé les Français en février 1956 de riposter à l'exécution des patriotes condamnés à morts par des attentats contre la population civile française [20], et il tint parole quand les premières exécutions eurent lieu à Alger le 19 juin 1956 [21].

Les attentats qui vengèrent les deux premiers condamnés exécutés provoquèrent à leur tour l'attentat "contre-terroriste" de la rue de Thèbes, qui à son tour fut vengé par les attentats à la bombe du 30 septembre 1956 dans des lieux publics fréquentés par les Algérois européens.

Ainsi, dès cette date, le choix avait été fait de considérer n'importe quel Français présent en Algérie comme collectivement responsable de la répression colonialiste, ce qui démentait clairement toutes les promesses faites à ceux d'entre eux qui avaient accepté de se considérer comme des Algériens à part entière, solidaires de leur peuple en lutte contre le colonialisme [22].

Il n'est donc pas difficile de trouver des exemples d'ordres donnés dans ce sens, contrairement à toutes les belles déclarations que cite Pierre Daum.

Après le tract de juin 1956 cité plus haut, citons encore cette phrase d'un médecin algérien sur l'adjoint du chef de l'ALN d'Oran en 1956-1957 :
" Il est à l'origine de plusieurs attentats perpétrés à la grenade en septembre 1956 à Oran, ainsi que de l'exécution d'une quinzaine de personnes par les hommes de ses groupes auxquels il avait donné l'ordre d'abattre tout Européen se trouvant à leur portée " [23].

Et Charles-Robert Ageron a cité un tract de la wilaya II (Nord-Constantinois) daté d'octobre 1960, ordonnant à ses fidayin
"d'abattre les Européens sans distinction, de déposer les bombes dans les salles de cinéma, les bals, les cafés et les bâtiments publics" [24].

La presse française d'Algérie était d'ailleurs remplie de nouvelles d'attentats aveugles qui ne donnent pas du tout l'impression d'actes de justice visant des criminels identifiés comme tels, ce que confirment de nombreuses publications algériennes postérieures.
Dans ces conditions, les célèbres phrases de Frantz Fanon tirées de son livre posthume Les damnés de la terre (paru en septembre 1961) :

" Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon ", " Le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur ", que Pierre Daum semble me reprocher d'avoir pris au sérieux [25], ne sont nullement les produits d'un cerveau enfièvré :
j'y vois plutôt une tentative de justifier l'injustifiable, de la part d'un homme qui, en tant que médecin et que propagandiste du FLN, était bien conscient que la violence terroriste illimitée avait une dimension pathologique indéniable [26].

Dans ces conditions, peut-on croire que le FLN croyait vraiment à la possibilité de laisser vivre en Algérie la plupart de ses habitants bénéficiant de la vraie citoyenneté française, et qu'il le souhaitait ?
Les déclarations officielles citées par Pierre Daum sont clairement démenties par celles de témoins très qualifiés.

Mohammed Harbi, proche collaborateur du vice-président du GPRA Belkacem Krim, écrit dans ses Mémoires qu'il lui avait proposé ses réflexions sur ce sujet dans un rapport date du 5 décembre 1959 :
"Le problème des Français d'Algérie reste le plus épineux. Il nous faut dire avec courage que nous n'avons pas toujours abordé cette question sans passion. Dans les faits, nous avons sous-estimé l'obstacle que leur regroupement derrière les colons présentait pour une solution conforme aux aspirations de notre peuple. Reconnaître cette erreur est une nécessité. L'attitude qui consiste à opposer aux slogans des colons l'offre du choix entre la nationalité française et la nationalité algérienne ne permet pas, à elle seule, d'opérer les différenciations possibles au sein de la communauté européenne.

Notre action dans les villes doit être réorientée de façon à permettre une action politique en profondeur dans les milieux français d'Algérie. Les garanties quant à leur sort dans une Algérie libre doivent être données aujourd'hui, mais pas seulement en paroles" [27].

Et après la semaine des barricades (fin janvier 1960), son inquiétude s'accrut encore :
"La direction du FLN ne s'interrogeait pas sur la politique qui avait favorisé la prépondérance du lobby ultra et sa fusion avec l'armée française, et se contentait d'envisager, dans ses déclarations, la question que posait l'existence de la minorité européenne. Les positions extrémistes des ultras européens et l'absence de sérieux du triumvirat [28] sur des problèmes qui engageaient l'avenir de l'Algérie firent que, pour la première fois, je me surpris à douter de la coexistence entre Algériens et Européens. Cette coexistence ne semblait préoccuper qu'une mince frange de mes compatriotes, des citadins en général, anciens membres du MTLD, de l'UDMA ou du PCA. Tout conspirait contre elle (...)" [29].

Quant au journaliste Jean Daniel, Français juif algérien espérant une solution négociée entre la France et le FLN, il eut l'occasion de poser la question aux deux membres de la délégation envoyée à Melun par le GPRA en juin 1960, en voyageant dans le même avion qu'eux de Tunis à Paris :

" J'ai demandé à (Mohammed Benyahia) s'il avait la liberté de de me répondre franchement sur une question essentielle. Y avait-il, lui ai-je demandé, un avenir quelconque dans une Algérie indépendante pour les Juifs algériens et pour les Européens d'Algérie ? Il est resté longtemps silencieux. Après quoi il m'a dit que le pendule était allé trop loin d'un seul côté et pendant trop longtemps, et que le retour du pendule se ferait avec la même continuité et la même violence en faveur de l'arabo-islamisme. Nous ne pourrons pas l'empêcher, disait-il, et il ajoutait, pour être honnête avec moi, qu'il ne pensait pas que ce serait souhaitable (de l'empêcher). Je lui ai parlé de la plate-forme de la Soummam et des appels aux Juifs et aux Européens. "Nous ferons tout pour être fidèles à ces appels et, s'il y est répondu, pour tenir nos promesses. Mais je parle, à titre personnel, à un ami que je ne veux pas laisser dans l'illusion : je n'y crois pas." Puis Ahmed Boumendjel lui dit que "si Benyahia me faisait revenir de loin, il était aussi dans ce cas. Mais il fallait s'y résigner : le peuple algérien était profondément musulman et essentiellement rural. Il n'avait aucune prédisposition révolutionnaire. Nous avons à l'entraîner pour le mettre en branle. A l'entraîner, et nos frères ajoutent : à le terroriser. Il faut que notre terreur soit supérieure à toutes les autres, celle de l'Etat français et celle des autres partis algériens. "La terreur est le fait initial des révolutionnaires", a conclu tranquillement Benyahia en venant se rasseoir" [30]. Et Jean Daniel exprime ensuite sa "consternation" devant les confidences que lui fit Belkacem Krim sur les méthodes utilisées contre les frères, traîtres, collaborateurs, déserteurs : "Selon Krim, à la fin de la guerre, sur le fameux million de "chouhada", il fallait bien compter deux cent mille à trois cent mille victimes du fait de la sainte terreur révolutionnaire. Krim (...) se rengorgeait et tirait fierté de tels exploits" [31].
Ce qui semble confirmer la déclaration que le même personnage aurait faite en 1959 à une revue yougoslave :

"Une nouvelle recrue, avant d'être qualifiée pour servir dans l'armée, doit assassiner au moins un colonialiste ou un traître connu.

Un assassinat marque la fin de la période d'essai pour chaque candidat à l'ALN" [32].
Ces réalités clairement assumées contrastent fortement avec l'idéalisme naïf de Pierre Daum.

Dans ces conditions, les engagements pris par le FLN dans les accords d'Evian avaient-ils une chance d'être respectés et de rendre possible la coexistence durable entre les deux populations vivant en Algérie souhaitée par les négociateurs français ? J'ai rappelé plus d'une fois les indéniables responsabilités de l'OAS dans l'échec de ces accords, et Pierre Daum ne manque pas de me citer à ce sujet [33]. Mais il faut également citer deux faits également importants, imputables au FLN : la vague d'enlèvements d'une ampleur sans précédent qui a frappé la population européenne autour d'Alger et d'Oran à partir du 17 avril 1962, et le programme de Tripoli adopté sans débat par le Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA) en mai 1962.

En ce qui concerne le premier de ces faits, clairement établi par les livres de Jean Monneret et de Jean-Jacques Jordi, Pierre Daum le reconnaît honnêtement dans les pages 60 et 61 de son livre. Mais il le qualifie aussitôt après d'une manière stupéfiante : "force est de constater que ces chiffres se révèlent peu élevés". Un tel jugement serait admissible pour qualifier le nombre des victimes civiles du FLN dans la population métropolitaine de 1954 à 1962, qui serait suivant les sources de 71 oude152 personnes. Mais qualifier ainsi les pertes de la population civile française d'Algérie, qui se comptent par milliers (2.788 tués, 7.541 blessés et 375 disparus du 1er novembre 1954 au 19 mars 1962, auxquels il faut ajouter plus de 3.000 enlevés dont près de 1.700 n'ont pas été retrouvés vivants jusqu'à la fin de l'année 1962), c'est faire preuve d'une inconscience inimaginable. Faut-il rappeler à Pierre Daum que la population française d'Algérie était d'environ un million d'habitants en mars 1962, quand celle de la métropole s'élevait officiellement à 46,5 millions d'habitants ? Si les nombres qu'il a lui-même cités lui paraissent "peu élevés", qu'il les multiplie par 46,5 pour voir à quel ordre de grandeur correspondrait le même pourcentage de pertes dans la population de la métropole !

D'autre part, Pierre Daum affirme à plusieurs reprises, en citant les témoignages de ses informateurs, que ces enlèvements n'ont eu qu'un temps et que, "dès septembre 1962, le sentiment de sécurité devint total" [34]. C'est sans doute le souvenir que ce passé a laissé dans la mémoire du petit nombre de témoins qu'il a interrogés en Algérie, mais ce n'est pas du tout ce qu'attestent les archives. En effet, selon la thèse d'Eric-Kocher Marboeuf, les disparus encore vivants ont été libérés à Alger dès que le gouvernement de Ben Bella voulut affirmer son autorité et satisfaire les demandes pressantes de l'ambassadeur de France, mais dans le reste du pays le retour à l'ordre fut beaucoup moins rapide. Le 19 novembre 1962,un conseiller du ministre Louis Joxe rappela l'urgence d'obtenir la libération de 47 Européens incarcérés depuis juillet dans un camp de la wilaya VI à M'doukal près de Sétif. Une note de l'ambassade préparatoire aux entretiens franco-algériens du 4 décembre estimait devoir créditer, en dehors de ce dernier cas, les officiels algériens d'une réelle bonne volonté pour résoudre les cas d'enlèvement ou d'assassinat, mais croyait qu'ils étaient totalement dépassés par des éléments incontrôlés relevant du droit commun [35]. D'autre part, des enlèvements continuaient, moins nombreux et le plus souvent temporaires, mais l'ambassade en compta encore 367 du 1er janvier au 30 septembre 1963 [36].

Quant au programme de Tripoli, adopté sans vrai débat par le CNRA réuni dans la capitale de la Libye en mai 1962, Pierre Daum le mentionne, et il en cite même deux passages particulièrement sévères contre le néo-colonialisme français et contre le statut privilégié qu'il prétendait conserver aux Français d'Algérie : "l'écrasante majorité des Français d'Algérie en raison même de leur mentalité colonialiste et de leur racisme, ne seront pas en mesure de se mettre utilement au service de l'Etat algérien" [37]. Mais il explique ces jugements par le déchaînement de l'OAS, non désavoué par la très grande majorité des Français d'Algérie, et croit pouvoir affirmer que ce passage "va être systématiquement contredit par toutes les déclarations des dirigeants de l'Algérie indépendante, le président Ben Bella en tête" [38]. Il cite même le témoignage de Lakhdar Ben Tobbal, ministre d'Etat du GPRA ayant participé aux dernières négociations de Lugrin puis d'Evian en février et mars 1962, pour attester que le FLN souhaitait garder une grande partie des Français d'Algérie dans le pays : "j'ai même dit à Joxe : "Nous avons besoin de certains Français qui doivent rester chez nous ! Nous le revendiquons ! Parce qu'ils ont l'expérience que nous n'avons pas, nous avons besoin de leur aide, mais pas des gros colons" [39]. A l'époque, nous avons tous les deux estimé à 600.000 le nombre de ceux qui resteraient." Le président Boumedienne a dit la même chose au président Giscard d'Estaing lors de sa visite officielle à Alger en 1975 : " Jamais nous n'aurions cru que les Français puissent partir ", répétait Boumedienne [40]". Et il l'avait dit aussi à des industriels français : " Cette guerre avec la France nous a coûté très cher, elle nous a coûté 60.000 spécialistes Français d'Algérie qui nous manquent cruellement aujourd'hui pour faire décoller notre pays sur le plan économique " [41].

En effet, le réalisme économique recommandait aux Algériens de ne pas provoquer la ruine de leur pays, dont les Européens étaient les principaux entrepreneurs, cadres et contribuables. Et pourtant, le comportement du FLN depuis le 1er novembre 1954 avait très largement ignoré les considérations économiques, en considérant que l'Algérie était un pays naturellement riche appauvri par l'exploitation colonialiste, à laquelle il suffirait de mettre fin pour lui rendre sa richesse [42]. Le programme de Tripoli, si l'on ne se contente pas d'en faire deux citations, n'apparaît pas comme un texte purement conjoncturel : il fut au contraire le document de référence fixant les grandes lignes de la politique de l'Algérie pour les années suivantes, sous Ben Bella puis sous Boumedienne. Même si ce programme fut le résultat d'une difficile synthèse entre plusieurs tendances, "le consensus s'établit très vite sur la signification des accords d'Evian, définis comme une "plate-forme néo-colonialiste" et un frein à la Révolution", selon Mohammed Harbi, membre de la commission de préparation de ce programme [43]. Pour réduire la "prépondérance écrasante" des Européens, ce programme préconisait "des réformes de structure applicables à tous les citoyens sans distinction d'origine", qui auraient l'avantage de ne pas paraître discriminatoires tout en aboutissant de facto à leur exclusion (à quelques exceptions près). Et une annexe secrète indiquait : "Tout en exploitant les acquis positifs des accords d'Evian, l'Algérie doit préparer les conditions politiques, économiques, sociales et militaires qui nous permettent tout d'abord de limiter les effets négatifs de ces accords, puis de les diminuer, enfin de les liquider" [44].

Et effet, l'attitude des dirigeants algériens quant au maintien en Algérie de la masse de la population "pied-noire" n'était pas favorable à cette perspective. Cela fut reconnu par les chefs des deux tendances qui s'opposèrent durant la crise de l'été 1962. D'un côté le vainqueur, Ben Bella, a dit : "Je ne pouvais concevoir une Algérie avec 1.500.000 (sic) pieds-noirs" [45]. De l'autre, l'ancien président du GPRA, Ben Khedda, s'est félicité que "la Révolution (ait) réussi à déloger du territoire national un million d'Européens, seigneurs du pays" [46]. L'historien Mohammed Harbi a confirmé que les deux factions rivales de l'été 1962 "voulaient l'élimination totale des Européens" [47]. Le général de Gaulle a dit le 1er octobre 1963 devant Alain Peyrefitte : " Après sept ans et demi de guerre, après surtout que l'OAS s'est conduite comme elle l'a fait, avec l'appui de la masse des pieds-noirs (il répète ces mots), il était inévitable que ce mouvement de départ des colons se précipite. Ben Bella lui-même a toujours répété que la coopération entre la France et l'Algérie supposait d'abord le départ des pieds-noirs, et l'arrivée de techniciens français venus avec leurs valises, mais estimant n'avoir aucun droit sur le pays. On ne peut pas l'accuser d'avoir changé d'avis" ; et il l'a répété en mars 1964 à Ben Bella lui-même en le recevant au château de Champs : "Vous avez voulu que tous les pieds-noirs prennent leur valise, en les menaçant du cercueil" [48]. Peut-on rêver un démenti plus complet à la thèse que Pierre Daum s'est efforcé de démontrer ?

Cela ne veut pas dire que les dirigeants de la Révolution algérienne aient délibérément décidé d'expulser la masse des Français d'Algérie : aucun document actuellement disponible ne permet de l'affirmer.
Mais ils n'ont rien fait pour les rassurer et pour leur faire oublier par des actes tangibles qu'ils avaient été traités pendant sept ans (à part quelques exceptions individuelles) comme des ennemis indésirables sur le sol algérien, et le comportement de l'OAS n'a fait qu'exacerber en réaction cette tendance déjà bien établie.
Si l'on veut trouver un exemple de décolonisation ayant délibérément évité de provoquer la fuite de la minorité colonisatrice, il ne se trouve pas en Algérie mais en Afrique du Sud.

La politologue Laetitia Bucaille a méthodiquement comparé ces deux modèles opposés de décolonisation dans son livre Le pardon et la rancoeur. Algérie /France, Afrique du Sud : peut-on enterrer la guerre ? [49].

Sa lecture est recommandable pour qui veut comprendre à quelles conditions ce qui semblait impossible en Algérie a, jusqu'à présent, été réussi en Afrique du Sud.
Guy Pervillé.