LETTRE OUVERTE
AU REDACTEUR DU JOURNAL "LE POINT".
Charles Badi & Guy Bezzina

-

Grasse, le 16 juin 2008

              Charles Badi & Guy Bezzina

 à

                  Monsieur le rédacteur en chef du POINT
74, avenue du Maine,
75682 - PARIS - Cedex 14

                      
         Monsieur le Rédacteur en chef.

        L'article sur le 8 mai 1945 à Guelma de Monsieur François Malye, paru dans votre numéro du 22 mai 2008 nous contraint de vous faire part d'un autre point de vue que ceux recueillis auprès des algériens de Guelma.
         Le 9 mai 1945, nous avions onze ans à GUELMA, en Algérie.

         Ce jour-là, seize français de la région ont été assassinés à coups de hache ou de baïonnette, des femmes ont été violées et égorgées.

        Ce jour-là, parce que nos cousins ou nos amis en âge de porter les armes étaient partis " mourir pour la Patrie " en Italie, en Provence, en Alsace ou en Allemagne, il ne restait que quelques gendarmes et agents de police pour défendre la ville assiégée. Nos parents et nos oncles dont d'anciens de 14/18, ont été requis par le Sous Préfet pour nous protéger. Leur mémoire et leurs mains n'ont jamais été entachées d'aucun crime; leur courage nous a sauvés.
        Sans eux et quelques autres, les victimes françaises auraient été bien plus nombreuses.
        Aussi, vous comprendrez notre étonnement de lire la relation de ce drame au seul travers des témoignages d'algériens de Guelma sans qu'à aucun moment n'apparaisse celui d'européens présents dans la ville à cette époque.
        Le souci de l'exactitude et de la vérité, inhérent à la profession de journaliste, nous semblait exiger une telle confrontation de témoignages.
        Nous avons donc relevé au hasard de notre lecture un certain nombre d'inexactitudes et de procès d'intention que nous nous permettons de vous signaler.
        Dans la relation des événements faite par Monsieur Malye et le portrait qu'il trace de nos compatriotes, nous peinons à trouver la distance et la mesure qui donneraient de la crédibilité à son récit.
        Il semble avoir réuni tous les ingrédients pour évoquer soit l'apartheid (les trottoirs réservés aux européens.) soit le nazisme (" la milice ", " le four à chaux ", " les vichystes " .)

        Dans un amalgame spécieux, les hommes réquisitionnés par le Sous préfet pour défendre la ville sont tous associés aux exécutions des musulmans alors que de l'aveu même d'une journaliste qui enquêtait sur le même sujet récemment, les responsables civils de ces pratiques arbitraires étaient moins d'une dizaine. Rien n'est dit en revanche sur le rôle des régiments de tirailleurs sénégalais et de tabors marocains dans la répression qui suivit.

       Votre journaliste abuse des généralisations sans discernement. (Page 86 -1ère colonne) " Tous les européens étaient des vichystes ". On ne voit pas d'ailleurs en quoi cet engagement politique supposé peut concerner les événements du 8 mai puisque le sous-préfet qui est un authentique gaulliste se trouve à leur tête.
        On prête allègrement aux protagonistes des propos sans le début d'une preuve :

       Le Préfet Lestrade aurait dit (page 86 - 2è colonne) " Quelles que soient les sottises que vous commettrez, je vous couvrirai. Messieurs vengez vous ".
       Nous vous laissons le soin de mesurer la vraisemblance de ces propos de la part d'un membre de la haute fonction publique de l'Etat dont on connaît le devoir de réserve, la prudence et la mesure habituels.

       Votre journaliste rapporte (page 86- 1ère colonne)que selon un avocat de Guelma " Sur les boulevards, un trottoir était réservé aux musulmans, l'autre aux européens ". Nous pourrions retrouver des photos qui s'inscrivent en faux contre cette affirmation, mais plus surement encore, il suffit d'examiner les photos de classes de l'époque pour constater que les petits musulmans et les petits européens fréquentaient les mêmes écoles sous l'autorité des mêmes maitres, européens ou musulmans..
      On pourra s'étonner que des européens qui n'auraient pas toléré de partager le même trottoir aient pu se satisfaire de voir leurs enfants partager les mêmes bancs d'école.

" La jalousie n'est pas la seule motivation des européens " est-il écrit page 86. La haine et la colère, on pourrait le comprendre à la suite des atrocités commises sur des européens (massacres à la hache, viols ....) mais la jalousie ? Qu'avaient donc les musulmans de si particulier que des européens aient pu leur envier au point de les tuer ?
        S'il y avait un sentiment de jalousie et d'envie, n'était-il pas plutôt le fait de ceux qui pillèrent les fermes des colons assassinés ?

         Monsieur Malye présente, (page 85 - bas de la 3e colonne) " Guelma, comme une ville paisible " et, à la page suivante il se contredit en avançant que " La communauté (européenne de Guelma) vit la peur au ventre. "

        Mais où a-t-il été cherché ça? Enfants, nous allons tous à l'école sans jamais être accompagnés ; nos parents allaient à leurs affaires dans les endroits les plus reculés du bled sans l'ombre d'une inquiétude, de jour comme de nuit. Beaucoup d'agriculteurs vivaient sans inquiétude dans les fermes avec femmes et enfants. S'ils avaient vécu " la peur au ventre ", beaucoup d'entre eux auraient quitté leur ferme avant de se faire massacrer.

      Page 86 1ere colonne on peut lire " Son corps (de Monsieur REGGUI) reste de longues heures exposé dans la rue, à la frontière des quartier musulman et européen " Le fait aurait semblé effectivement relever d'un mauvais western s'il n'avait pas été également inventé.

      Page 86 3e colonne, l'auteur de l'article parait bien informé de l'identité des responsables civils de la répression au point d'évoquer pèle mêle : " commerçants cheminots, employés, policiers, gendarmes, médecins et élus de la ville " auxquels il ajoute, pour faire bonne mesure " les colons qui ont déserté la région ". A-t-il les preuves de ce qu'il avance ou ne fait-il que rapporter ce que lui ont dit ses informateurs algériens ?

         Il omet de parler de la part prise par les algériens eux-mêmes contre leurs adversaires politiques dans cette répression. Monsieur Jean Pierre Peyroulou écrit ( Hommes et Libertés n°131 - juillet-septembre 2005) à ce sujet : " S'y sont ajoutés ( à la répression) le rôle d'un notable algérien qui en profité pour éliminé ses adversaires politiques. "

         Il ne semble d'ailleurs pas particulièrement préoccupé par la précision des faits et des dates puisque qu'il affirme à quelques pages d'intervalle que " les exactions dureront près de deux mois " (page 85 1ère colonne dernier paragraphe) alors que (page 88), il écrit " les meurtres continuent à Guelma pendant près d'un mois ". Un mois de plus ou de moins.

        Monsieur Malye avance que " les autorités (de l'Etat) qui voudraient faire cesser (les exécutions) ne peuvent plus se rendre dans la ville, leur sécurité n'étant pas assurée " (page 88), à l'exception sans doute du Préfet de Constantine, Lestrade Carbonnel et du Général Duval qui s'y étaient rendus dès le lendemain (page 86 - 2e colonne).

        Et à qui peut-il faire croire qu'une ville de 4.500* habitants composée majoritairement de femmes, d'enfants et de personnes âgées et dont la plupart des hommes jeunes sont absents, partis défendre la France, occupée par des régiments de tirailleurs sénégalais et de tabors marocains arrivés en renfort, administrée par un Sous-préfet de la République, qui dispose d'une gendarmerie, d'un commissariat de police, d'une caserne de garnison et d'un Tribunal ait pu intimider des autorités dignes de ce nom ?

     Page 88 l'article parle d'une déposition de Monsieur Achiary au Préfet Papon de Constantine, en 1946. Monsieur Maurice Papon, n'était pas Préfet de Constantine en 1946..

       Mais le comble du cynisme a été atteint par cette phrase tellement significative du racisme latent des informateurs algériens de votre reporter, racisme qu'il reprend à son compte avec une imprudente complaisance.

"          Majoritairement d'origine maltaise ou italienne, comme tous les fraichement naturalisés, ils sont prompts à la surenchère nationaliste "
           Les "fraichement naturalisés " n'existaient pas car, bien que nés de parents maltais ou italiens, tous étaient français par leur naissance en Algérie.

           D'autres communautés européennes vivaient à Guelma d'origine française (corse, savoyarde, auvergnate, anciens communards de Paris) ou d'origine étrangère (allemands, israélites entre autres) et tous participèrent à la défense de la ville. Alors pourquoi faire une exception infamante pour les descendants d'italiens ou de maltais ?
           Et que veut dire cette phrase sinon que ceux qui se sont rendus coupables des abus dénoncés étaient majoritairement ceux issus de parents maltais ou italiens ?
          La gravité de cette assertion fait un devoir à votre journal de prouver ce qui y est écrit . Elle ne peut constituer l'unique point de vue des informateurs algériens de votre envoyé, car nous supposons que des investigations ont été réalisées pour vérifier l'exactitude de ces allégations.

           Cette accusation gratuite et offensante s'apparente étrangement aux propos racistes les plus détestables et englobe deux communautés dans une accusation grave et sans fondement, en raison de leur seule origine.
           Nous estimons qu'elle est susceptible de poursuites judiciaires.

          Permettez nous enfin de nous étonner de cette sinistre photo prise au cours de la bataille d'Alger, 12 ans après les événements de Sétif et Guelma qui clôt l'article et qui procède d'une volonté manifeste d'amalgame, alors qu'il vous aurait été possible dans un souci d'équité de publier également des photos témoignant les tortures et mutilations commises par les algériens.

            Nous sommes étonnés que votre journal ait attendu si longtemps pour vous émouvoir sélectivement de ce drame, 68 ans après et qu'il ait osé lancer des insinuations calomnieuses sur nombre de justes qui ne sont plus là pour répondre. Au moins, votre journaliste aurait-il pu tempérer ses propos en s'informant à d'autres sources pour éviter les erreurs et les rumeurs infondées qui lui ont été soufflées et qu'il rapporte complaisamment et sans jugement critique.

         Tout ce qui est excessif est sans valeur. Manifestement l'article de votre journaliste est excessif, tendancieux, souvent approximatif et pour tout dire peu conforme à l'éthique de cette profession.

             Issus tous les deux de ces communautés italienne et maltaise, vilipendées par votre journaliste, nous vous prions de recevoir, Monsieur le Rédacteur en Chef, nos salutations distinguées.

         Charles Badi
         Guy Bezzina

NDRL (*)Il y avait en 1945 à Guelma 3346 européens (femmes, veillards, enfants et hommes de moins de 21 ans et de plus de 50 ans et 14409 musulmans

Classe type de l'école d'Alembert

Ecole d'Alembert:
Du Haut vers le bas et de gauche à droite
1er rang: Molins, ?, ?, Amar Shili, Roufignac, Sudan, Bouras, Zerdoun, Dupuis
2ème rang: ?, Marchisio, Missud, ?, Attal Hubert, ?, Bezzemlal Yahya, Attal Gaston, Nicolas, Anzziani, Boucher, Lechevanton
4ème rang: Tamina, ?, ?, Arella Jacques, Buisson, Hadjnaceur Bakir, Hajnaceur Mohamed, Bouras, ?, ?, ?, Vidal
4ème rang assis: Borg Michel, Roques,?, Bockler, Pintus,?, Baali, Cheylan, Roux
Compléments d'informations concernant les noms non inscrits sur la photo: Shili Amar

Une classe type de mélange d'éthnies sur 42 élèves nous comptons 16 musulmans.

Une autre classe de 33 élèves :15 musulmans.

Où se trouve la "frontière" entre les différentes composantes de la population ?

        Notre maîtresse de CM2 nous a préparés à l'événement. Déjà depuis plusieurs semaines, nos mères et nos grands mères ont cousu les petits drapeaux que nous agiterons le jour de la Victoire, le bleu est tiré d'un " bleu de travail)} de mon père; le blanc, d'un vieux drap et le rouge d'une de ces flanelles dont les vieux s'entourent la taille ...
Les lettres reçues de Malte écrasée par les bombes ont exalté notre chauvinisme pour une terre si souvent évoquée et si souvent présentée comme un éden de pauvreté, de courage et de vertu ... J'ai fait broder au point de chaîne par ma grandmère, une petite croix de Malte dans le coin rouge de mon drapeau. Sitôt sortie de ma poche, cette croix fait l'objet des sarcasmes de mes camarades. Ils me dénoncent à la maîtresse qui dans un rire d'une exquise délicatesse me dit:

       " Enlève moi " ça ", Bezzina, Malte n'est pas la France, évidemment! " ... Evidemment... Je bois ma honte et ma peine. Dans le secret d'un cabinet, je défais les fils inconvenants regrettant que l'emblème de Malte ne soit pas la croix de Lorraine!
         Le printemps vire à l'été. Le soleil abuse de sa force pour contraindre les fleurs à s'épanouir dans une débauche de parfums et de couleurs.

         Les fossés se remplissent d'herbe et de bourrache piquante que ma grand-mère cueille pour la tisane de l'hiver. Les champs rougissent de coquelicots et de " gouttes de sang" et, dans les bas fonds humides, les narcisses jaunes jaillissent de leurs bulbes inondant les routes voisines d'une odeur douceâtre et enivrante.
         La TSF du soir que mon père n'écoute plus, l'oreille collée au poste, déverse des informations glorieuses. Il est question de victoires, de villes délivrées, d'Alsace et de Lorraine, de foules en liesse et de cloches qui carillonnent sur là France éternelle ... Depuis quelques mois déjà, le salut aux couleurs dans la cour de l'école d'Alembert a cessé et les maîtres ne nous parlent plus du Maréchal Pétain, le sauveur de la France. Quand, insensibles aux métamorphoses politiques, nous nous mettons à chanter:: "Maréchal, Nous Voilà ... ", le regard courroucé de l'Institutrice nous fait bien comprendre que cette France éternelle a changé d'amant et qu'il est indécent de parler de corde dans la maison d'un pendu ...
         Voila comment, dans ce printemps chaud nous percevons confusément la libération de la France, assurément plus impatients d'une autre libération qui nous ouvrira les chemins poussiéreux des grandes vacances.

         Ce 8 mai 1945, nous sommes encore hébergés à l'école Sévigné des filles, dont la porte d'entrée s'ouvre sur la place du théâtre. Quelques années avant, les américains nous ont délogés de notre école d'Alembert, après leur débarquement à Alger. Ils nous ont offert des vacances imprévues et appréciées. Une longue période sans classe nous a ouvert les chemins de rencontre des convois sans fin qui roulaient vers Souk Ahras. Sur le bord des chemins, sur les talus de la " route stratégique" ou le long de la voie ferrée nous avons manifesté nos sentiments americanophiles en faisant le V de la victoire. Des G.M.C tombaient des bonbons, des chewing-gum, des tablettes de chocolats, des cigarettes et des boites de corned-beef ou de café en poudre sur lesquels nous nous sommes précipités avec une avidité de sauterelles .... Tous les petits cireurs de la place Saint Augustin ont appris la langue de Shakespeare avec l'accent du Minnesota et réalisé des bénéfices fantastiques en vendant des œufs ou en cirant les bottes noires des soldats.

        Les américains sont partis laissant derrière eux une nostalgie de chewing-gum et les œufs ont réapparu dans nos assiettes. Pourtant, les portes de l'école d'Alembert sont restées closes, nous contraignant au partage de nos classes avec les filles. L'annonce de l'armistice nous a libérés précocement des classes et nous avons couru chez nous chercher nos petits drapeaux pour aller, en rangs, assister à une cérémonie sur la place, devant le kiosque à musique.

        Par une surprenante alchimie, un souvenir enfoui depuis plus de cinquante ans me revient en mémoire. Je vais avoir onze ans, demain 9 mai et mon frère m'a exceptionnellement prêté son bracelet-montre ... Je l'exhibe fièrement et ne manque aucune occasion d'exciter la jalousie de mes camarades. Un camarade arabe me dit: " Donne moi ta montre ". Je refuse naturellement. Il me répond alors: " Ça ne fait rien, de toutes façons, cette montre, demain, elle sera à moi." ... !

        Sur le balcon de la rue Saint Louis, ma mère regarde passer les enfants qui remontent de la manifestation. L'ambiance est à la fête. Madame Heintz, Madame Marienne, Madame Méténier commentent les événements dans la cour de la maison. Les soldats vont revenir, les prisonniers vont être libérés. Madame Marienne pleure son fils Pierre, aviateur et résistant, tué par les collaborateurs français dans un village breton ... On évoque l'abbé Joseph Abéla tué à Monte Cassino et encore Marcel tombé en Alsace et Louis, prisonnier depuis cinq ans ... Guelma a beaucoup donné à la France pour que cet armistice soit vécu avec la joie et le soulagement des cauchemars qui s'achèvent. La paix, enfin ...

        La paix? Erreur!

       Une rumeur monte. Elle vient de derrière l'église. Des paroles sont scandées, confuses, couvertes par des cris. Dans la cour, une femme crie: ({ Les arabes se révoltent!) " Ma grand mère supplie:" Allez fermer la porte de la rue Saint-Louis.! "         Madame Heintz répond: " Non, Madame Gauci, Juliette n'est pas rentrée ... " ./

       Du balcon de la rue Saint Louis, on observe un cortège qui débouche de la rue de Constantine, entre les grilles de l'Eglise et le magasin de tissus. Le flot des manifestants s'écoule, rapide, dense et ininterrompu. Il ne remonte pas la rue Saint Louis mais envahit la place Saint Augustin. Des drapeaux verts flottent au milieu de la foule toujours aussi compacte.

       Soudain, des coups de feu claquent au loin. Un vent de panique refoule l'immense vague des manifestants vers les quartiers de la ville haute. Des milliers d'hommes entament une course éperdue dans un piétinement qui sonne comme un fantastique orage. Les rues se sont vidées en quelques minutes ... Plus tard, un camion chargé de chaussures, de turbans et de chéchias ramassés dans la rue des Combattants ou l'avenue Sadi Carnot, remonte vers la porte de la Mahouna.

      Á la tombée de la nuit, le crieur municipal crie à tous les carrefours un avis où il est question de " couvre feu à partir de sept heures" et qui se termine par un sentencieux: " Le maire: Signé Maubert. "

      Mon père passe en coup de vent, prend son fusil de chasse et marmonne à ma mère des mots graves. On sait qu'il va monter la garde avec tout ce qui reste d'hommes dans une ville où les jeunes fêtent la Victoire en Allemagne ou en France ...

      Guelma vient de passer à côté d'un de ces drames dont ne seront pas épargnés ceux qui, dans les fermes, vont être livrés à la folie de la Djihad.

      Certaines fermes de la colonisation sont flanquées de tours carrées ou rondes qui leur donnent des airs de petits châteaux forts: La ferme Bellevue qui domine la ville sur la route de Bône, la ferme Gauci à Aïn Defla, la ferme St Joseph au quatrième kilomètre de la route de Sédrata ou encore plus loin avant Bled Gaffar, la ferme Dubois qui dresse son petit donjon crénelé au dessus de la plaine de l'Oued Zimba. Ce qui ne semblait qu'une coquetterie architecturale devient rapidement un ouvrage de défense. Joseph Bezzina et sa femme se réfugient dans leur tour. L'Ancien combattant de 14 et sa femme habituée des battues de sangliers tiendront sans peine jusqu'à l'arrivée des secours.

      Dans leur donjon, le Père Dubois, son fils et ses deux filles, soutiennent le siège. Les premiers coups de feu ont suffi à dissuader les agresseurs.

      Un peu plus bas, chez Dominique Bezzina, le courage n'est pas nécessaire pour investir une ferme largement ouverte et occupée par deux hommes, quatre femmes et deux petites filles. Marie Claude a trois ans et Monique, deux ans.

      Le mouvement insurrectionnel couvait depuis plusieurs jours. Le sous préfet est passé il y a deux jours et a soupé à la ferme. Il a vivement conseillé à Dominique de rentrer à Guelma. Dominique est un doux. Il entretient avec les ouvriers de la ferme des rapports de confiance et répond au Sous Préfet avec une naïveté désarmante: " Mes ouvriers, je les connais tous, ce sont mes enfants ... "

      Dans la nuit, l'appel à la guerre sainte a été lancé dans toutes les mechtas avoisinantes. En ce matin du 9 mai, la campagne d'ordinaire si calme, s'anime d'une foule inhabituelle. Des groupes, de plus en plus importants passent sur la route devant la maison. La trayeuse qui a la charge de traire le lait à l'arrivée des troupeaux fait la lessive devant la maison dans un lavoir en pierre. Il va être midi. La table est mise.

      L'été commence. Les petites filles ont mangé. On les a déshabillées et couchées dans la chambre dont les stores ont été tirés.

      Un groupe s'arrête devant la maison et discute à haute voix avec la blanchisseuse. Yvonne, l'épouse de Dominique est prise d'angoisse. Elle va chercher le fusil de chasse et le tend à son mari. Dominique se fâche: " 0 toi, dit-il à Yvonne, tu dramatises tout; Va cacher ce fusil! Je vais leur parler" Le fusil disparaît entre le matelas et le sommier du lit d'une chambre voisine. Dominique sort et ferme la porte derrière lui.

      Aux éclats de voix qui parviennent de l'extérieur, la famille prend conscience du drame qui commence. Une trappe dans la cuisine donne accès au sous sol. Les femmes tentent de l'ouvrir, en vain. La trappe est bloquée.

      Les vociférations redoublent. Une pierre brise une vitre et tombe sur le carrelage. Yvonne, les grands parents et les deux jeunes femmes se précipitent dans la pièce où dorment les enfants. Derrière la fenêtre, un appentis couvre un hangar où est remisée une batteuse. C'est par là qu'il faut se réfugier. La grand-mère n'est plus très agile et envisage de rester sur place. L'énergie de ses filles bouleverse sa résignation. Les petites filles sont enlevées revêtues de leur seule chemise. L'exercice est périlleux mais la peur et l'imminence du danger effacent les hésitations. Le mur de la fenêtre est escaladé; chacun glisse sur le toit et saute jusqu'à terre. Yvonne casse une tuile et se blesse.

      La grand-mère, les trois femmes et les deux petites filles se sont réfugiées contre la batteuse. Elles font silence et perçoivent encore mieux le brouhaha qui redouble au dessus. Soudain, un cri violent, déchirant, un de ces cris qu'une vie entière ne suffit pas à étouffer. Dominique vient d'être abattu à coups de hache ... mais elles ne le savent pas encore.

      Un jeune ouvrier passe devant elles et les aperçoit. Elles le supplient de ne rien dire. Il s'éloigne.

      Deux coups de feu retentissent. Des bruits de meubles qu'on renverse et de vaisselle qu'on brise parviennent de la maison dans un fond de vociférations mais peu à peu le grondement s'apaise et le silence s'installe progressivement.

      L'ouvrier revient et repasse devant le groupe. Il leur dit: " M'sieur Dominique mèt' " Yvonne blêmit. .. Monsieur Dominique est mort !

      L'attente commence alors; l'attente de quoi? d'une délivrance à moins que ce ne (soit de l'arrivée de manifestants qui les découvriront toutes! Le sort des femmes capturées est trop connu .... dans des fermes alentour, au même moment, des jeunes filles ont été violées avant d'être égorgées. L'angoisse, la peur et le chagrin les paralysent. La grand mère prie et fait prier. Les chapelets succèdent aux chapelets. Marie Claude et Monique s'ennuient. Elles trouvent le temps long et demandent" Quand est-ce qu'on va voir Tonton Dominique? " Un nid de guêpes a été dérangé. Les petites filles ont été piquées. Elles pleurent. Leur mère tente d'étouffer leurs cris, la main sur la bouche.
      Yvonne est prostrée. L'annonce brutale de la mort de Dominique l'a anéantie.

      Des manifestants courent encore autour de la ferme. Ils passent devant elles et ne les aperçoivent pas. L'après-midi s'achève et les ombres s'allongent. La nuit va venir.

      Dans la pénombre incertaine du soir, une silhouette s'avance avec précaution. Elle s'approche des femmes et leur dit: " Venez, suivez moi! ". C'est Hasni, un ouvrier agricole de la ferme Poggi.
      Que faire? Est-il ami ou non? Les circonstances ne laissent pas de choix. Elles suivent Hasni sur un sentier qui traverse les champs vers le ruisseau et remontent vers la ferme Poggi que gère Monsieur Quinsat.
      La pièce est obscure, éclairée par une lampe-tempête qui fume. Des tapis sont étalés sur le sol. L'arabe les réconforte, les rassure, leur offre de la galette et du petit lait. Les petites filles s'endorment.

     Le matin du 10 mai, mon père et mon oncle tentent d'aller chercher leurs frères sur la route de Sédrata. Ils ont pris une vieille auto et, armés de leurs fusils de chasse, sont partis. Ils parviennent jusqu'au quatrième kilomètre, sans encombre, à la ferme où les attendent Joseph et Joséphine. Ils tentent de poursuivre jusqu'à Bled Gaffar mais, à hauteur de la ferme Missud, ils aperçoivent des groupes au loin. Ils font demi-tour et rentrent à Guelma.

      A Bled Gaffar, les petites filles ont retrouvé leur joie de vivre, parlent, se disputent et chantent. .. On tente de les faire taire. Pour couvrir ces bruits, les enfants de l'ouvrier arabe jouent bruyamment autour de la maison.

     Les caves vinicoles de la ferme Quinsat semblent plus sûres et un repli est organisé. Avant le jour, Hasni conduit ses protégées à la cave où les attend Madame Qunisat. Madame Quinsat est une femme énergique. Elle manie le fusil et est décidée à mourir plutôt que de se laisser prendre. Elle porte sur elle des ampoules de strychnine dont elle saura se servir en cas de besoin. L'attente et l'angoisse allongent les heures. Dans cette cave sombre, on campe entre les citernes vides et inutiles. Il y a longtemps que les vignes de Bled Gaffard ont été arrachées.

     Hasni revient. Les nouvelles sont mauvaises. Il dit:" Ils savent que vous êtes là et ils veulent vous tuer ... Mais moi, je vous défendrai jusqu'au bout : j' ai quelques cartouches! Ils me tueront moi et ma famille avant de vous atteindre. "

     L'angoisse monte avec l'attente.

     Soudain, un brouhaha et les éclats confus d'une discussion parviennent jusqu'à la cave.

     C'est la fin. Madame Quinsat veut distribuer les ampoules. Le portail s'ouvre. Hasni s'avance suivi d'un officier français casqué. Nini est prise d'un rire nerveux qu'elle ne peut arrêter. L'officier la calme par une magistrale paire de gifles .

     Une automitrailleuse vient d'arriver de Tunisie. Les soldats entassent précipitamment les rescapées dans une automitrailleuse et partent rapidement vers le village pour évacuer les autres français. Sur la route, des coups de feu éclatent. Les arabes tirent sur l'engin blindé et provoquent les ripostes.

     Dans le jour finissant, le convoi arrive à la ferme. Le corps de Dominique est étendu sur l'allée, recouvert de la nappe de la table de la cuisine. Dans la maison, les meubles sont renversés, la vaisselle brisée. Les armoires ont été vidées. Dans la chambre où dormaient les petites filles une statue de la sainte Vierge gît à terre, brisée et parmi les débris, la chaîne et la médaille de Marie-Claude ont échappé aux pillards.

     Marie-Claude et Monique demandent: " On va chercher Tonton Dominique ... ) Tonton Dominique a été placé dans une camionnette qui précède l'auto mitrailleuse et le convoi roule vers Guelma.

     Les petites filles demandent à leur mère " Où est tonton Dominique? ) On leur répond qu'il est dans la voiture qui précède.

     Alors, Marie-Claude dit à Monique " Allez, Monique, chante avec moi pour faire plaisir à tonton Dominique ... ) et les petites filles se mettent à chanter ...

     Sur la route de Bled Gaffar, entre les oliviers, le soleil se couche sur des champs de coquelicots et de ces petites fleurs rouges au cœur noir que nous appelons des " Gouttes de sang" ).

     Les faits relatés sont strictement exacts. Ils proviennent du récit fidèle de témoins de ces jours dramatiques et particulièrement de Madame Laurent Teuma, mère des deux petites filles et belle sœur de Dominique Bezzina ..