EN ALGERIE EN 1895

LES " TRAVAUX PUBLICS " ou LE QUARTIER DISCIPLINAIRE

J'emploie ces derniers beaux jours à battre nos environs. Je retrouve avec une joie qui m'emplit le cœur la liberté de l'espace, les courses dans des plaines indécises, cerclées de montagnes, avec toute la crinière du cheval qui vous balaye le visage, avec l'air qui heurte le visage jusqu'à éblouir.

L'avouerai-je ? L'étourdissement exquis de ces galopades se confond en un point obscur de ma cervelle avec des souvenirs de volupté, et il leur fait tort. Hier, j'étais venu chez un gentil médecin de mon voisinage pour goûter des saucisses mahonnaises, des " soubreçades " au poivre rouge qui vous tirent dans la bouche un coup de canon. Et puis, nous sommes montés à cheval pour passer la visite des " Travaux Publics ".
Sous la fortification du village, on a tracé à la pioche un carré que limite une ornière profonde comme un sillon de charrue ; les enfants creusent de ces fossés avec leurs pelles sur le sable, autour des villes de galet : cependant, pour les vingt hommes qui sont là, ce jeu d'enfant représente la muraille, infranchissable ; en dedans, c'est la peine, au delà la liberté que l'on ne peut reconquérir sans risquer sa vie; car, au centre de ce carré, un indigène est debout, baïonnette au canon, cartouche au fusil. Jour et nuit, il veille, prêt à faire feu, sur l'insoumis qui foulerait cette limite.

J'ai visité bien des prisons: Mazas, la Roquette; j'ai reçu, en passant au pied des doubles enceintes, cette douche de froid qui tombe entre les épaules ; dans leur imposante sévérité, ces murailles sont moins terrifiantes que cette petite ligne qui trace une frontière abstraite entre le châtiment et la mort.
Avec six planches, pour protéger la sentinelle contre les rosées de nuit, on a bâti un abri léger. Elle est le pivot de ce cadran de lentes élevées à portée égale du coup de feu. C'est ici l'aiguille qui marque l'heure. Dix hommes couchent sous une de ces toiles; dix sous l'autre. La troisième tente est occupée par les tirailleurs indigènes qui servent de gardes chiourmes ; la quatrième par l'officier qui commande le détachement. Ces hommes punis ont été loués par la Guerre à un fabricant de crin végétal. On a donc établi leur campement en face de l' " usine ". Le mot est bien un peu pompeux, car nous ne trouvons devant nous qu'un hangar en planches. Fermé d'un seul côté, il abrite la machine qui fait mouvoir les cylindres peigneurs.

Ces feuillages de palmier nain, qui, avec la figue de barbarie, composent ici le fond de la brousse, sont accumulés par grands tas. Des Arabes les ont apportés de la montagne à dos d'âne. On fait des petits bouquets de ces feuillages, on les trempe un instant dans l'eau pour les amollir, puis on les présente aux peignes des cylindres qui les changent en filasse. Cette bourre est jetée au soleil pour y sécher comme un tas do foin. Le lendemain, l'ouvrier qui file les câbles, pourra la présenter en poignées, à la torsion d'une roue mue à bras d'homme.

Les hommes des " Travaux Publics " se sont vite mis à cette besogne facile. L'industriel qui les emploie les loue à raison d'un franc cinq centimes par jour. Là-dessus, le condamné touche trente centimes qui vont à l'amélioration de son " ordinaire ", ou qu'il consomme en " quarts " de vin, en tabac. Dix autres centimes sont versés aux masses individuelles et ils forment le petit pécule que l'administration remettra au condamné à l'expiration de sa peine.

Je demande à pénétrer dans les tentes. Un peu de paille est répandue : une litière moins épaisse que pour des bœufs. Une ligne de grosses pierres plates fait un diamètre à cette chambre circulaire. Les hommes posent la tête là-dessus ; ils sont étendus côte à côte, si serrés, que, de la figure aux pieds, leurs corps se touchent.

Quelques rares objets traînent à terre, car les condamnés ne doivent rien posséder en propre. Voici pourtant, dissimulée dans la paille, une bouteille d'encre, presque à sec; sûrement, si je fouillais ces bissacs, je découvrirais du papier à lettres, des plumes. Si engourdis que soient ces cœurs, il n'en est presque pas un où un souvenir ne survive, tendresses de parents, mêlées à des fantômes de paysage, dernière émotion cachée au fond de ces âmes que la révolte ou l'abrutissement habite. Je le regardais avec mélancolie, ce petit encrier de la tente disciplinaire. J'aurais voulu lui demander de quelles pensées, de quels regrets il est le confident, quand les condamnés empruntent son secours pour parler à ceux qui les aiment encore, à ceux qui attendent la fin de la peine pour leur ouvrir les bras.
D'un autre sac sort une tasse d'étain, merveilleusement travaillée. Le propriétaire de ce quart a ciselé, sur un fond de guillochure, des visages, des trophées, des oiseaux en relief. La nécessité, l'ennui, rendent ces hommes ingénieux et les forment aux longues patiences. Ils se fabriquent un outil avec une épingle, un canif aigu avec un petit morceau de zinc ramassé en secret. L'adjudant nous introduit dans la tente qui lui sert de chambre et de bureau. Pour celui-là aussi, entre les condamnés sournois, mécontents, toujours au guet, et le fabricant qui tient à demi ses engagements, la vie est dure dans cette solitude. Il conte avec l'accent de la vérité comment le caractère s'aigrit, comment la pitié s'émousse au contact des condamnés.

- Les vieux qui font les patelins parce qu'ils voient venir la fin de leur temps et espèrent une remise de peine, sont plus dangereux que les conscrits. Ils excitent les nouveaux à la rébellion. Ils piquent leur amour-propre. Et la plupart de ces garçons-là ne reculent devant rien quand une fois ils ont pris leur résolution. L'autre jour, un d'eux, au casernement, a placé ses effets et sa paillasse au milieu de la chambre : il y a mis le feu, de nuit. Et il ne cherchait pas à feindre un accident, il criait:
" C'est-moi, je l'ai fait, exprès ! "
Il faut sévir contre ces révoltés, tuer en eux, comme dans des chevaux vicieux, la résistance par la fatigue.

- La semaine dernière, un homme a refusé le travail. Je lui ai fait ôter son bourgeron; je l'ai enfermé, avec son pantalon et sa chemise, dans la tente qui nous sert de cellule. A neuf heures du soir, j'avais si froid sous ma couverture, que j'ai pensé à mon prisonnier. Je l'ai fait amener par deux tirailleurs .
Je lui ai demandé :
" Eh bien ! Avez-vous réfléchi ? Voulez-vous retourner demain à la fabrique?
- Oui, oui, mon adjudant! "
Il claquait des dents, il était transi. Je l'ai renvoyé avec ses camarades. Mais il y a des mauvaises têtes qui ne cèdent pas. Avec ceux-là, il faut user des grands moyens. Les " grands moyens " sont dans une caisse. Ce sont les entraves des pieds et des mains, les fers. Quand la faute est très grave, les mains sont attachées derrière le dos. Un capitaine peut ordonner huit jours de ce supplice. Pendant ce temps, l'homme n'est pas détaché une seule fois, pas même pour dormir, pas même pour manger. Il faut qu'il saisisse sa gamelle avec les dents et qu'il lape comme une bête...

J'ai voulu voir quels crimes peuvent bien acheminer des hommes à ces répressions. Hélas ! le Code militaire est impitoyable. Il n'y a ici ni meurtriers, ni grands voleurs, ni scélérats perdus. Toutes ces aventures sont pareilles.

L'homme avait l'humeur farouche. Un peu de vin lui brouillait la raison. Il a répondu à un sergent, en état d'ivresse, il a levé la main sur un caporal ; dans une heure de rage, il a détérioré des effets militaires ; il a tenté de défoncer une porte de prison. C'est fini de lui. Car la condamnation, le régime des travaux publics ne feront que l'exaspérer. Il retombera dans les mêmes fautes, chaque fois plus sévèrement punies. Il accumulera trente, quarante années de condamnation. Alors, voyant sa vie perdue, il recourera à un parti désespéré : selon son tempérament, il essayera de la fuite ou du meurtre. On a mandé le docteur pour qu'il donne ses soins à deux soldats. De petites blessures aux mains ont tourné en panaris. Le mal a fini d'évoluer. Il faut encore vider d'un reste d'infection la chair meurtrie. Le docteur la presse un peu entre ses doigts.

Ces hommes robustes se tordent et geignent, avec une lâcheté manifeste. Impossible de ne point se rappeler, devant leurs contorsions de douillets, ces bravoures de femmes et d'enfants dont on a été témoin dans les hôpitaux. La misère des tentes, la rigueur du petit fossé donnent de la mélancolie, mais c'est seulement dans cette veulerie de l'âme que j'ai touché du doigt la dégradation de ces hommes punis. Ils veulent avoir le bénéfice de leur indignité. Ils ne se soucient plus de l'opinion de celui qui les regarde et qui les juge.
Leroux

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