PRÉPONDÉRANCE ACQUISE PAR LES ARABES AU DÉTRIMENT DES POPULATIONS BERBÈRES.

DROITS QU'ILS SE SONT ARROGÉS.
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             Au moment où nous allons être privés des précieuses chroniques d'Ibn-Khaldoun, il convient, avant de poursuivre ce résumé historique, de constater la situation de l'Afrique septentrionale à la fi n du XIVe siècle et de reconnaître la position réciproque des tribus berbères et arabes. Nous avons vu de quelle manière les Arabes hilaliens se sont insinués au milieu de la race autochtone en servant tour à tour les dynasties rivales qui se partageaient le Mag'reb. Les souverains berbères, pour combattre leurs voisins ou les populations de leur race, emploient les Arabes, toujours disposés à la guerre; puis, pour les récompenser de leurs services, ou s'assurer leur fidélité, ils leur concèdent. les terres des vaincus, s'attachant sans cesse à abaisser le peuple aborigène, dont le caractère indépendant se soumet difficilement à l'obéissance. Ainsi, l'élément berbère est écrasé, abaissé, disjoint, au profit des étrangers, mais bientôt ces Arabes, devenus la seule force des dynasties indigènes, imposent leurs volontés, leurs caprices aux souverains berbères et, par leurs trahisons ou leurs révoltes, ne tardent pas à devenir un danger pour leurs maîtres.
             La prépondérance que les rois berbères ont laissé prendre aux hilaliens, surtout en Ifrikiya et dans le Mag'reb central, a porté leur audace a son comble. Leurs exigences n'ont plus de bornes ; en outre des droits de Djebaïa (part dans les impôts qu'ils faisaient rentrer), ils exigent, de l'état qu'ils servent, des fiefs choisis dans les meilleures terres et pour lesquels ils sont affranchis de toute prestation, en dehors du service militaire. Sur les particuliers, ils prélèvent le droit de Khefara (protection) consistant en jeunes chameaux, et de R'erara (sacs de grains). Telles sont les charges ordinaires.

LES EXCÈS DES ARABES LES FONT METTRE HORS LA LOI.
TRIBUS ARABES DOMINANT DANS LES PRINCIPALES VILLES DU TELL. -

             Ces exigences ont d'abord été pratiquées par les Arabes sur les tribus ou les oasis éloignées, mais, depuis quelque temps, ils les ont étendues aux villes du Tel : elles doivent leur fournir des dons en nature et en argent et, si le service de ces singulières pensions est en retard, les titulaires ont bientôt trouvé une compensation dans la révolte et le pillage.

             Nous avons vu, dans le chapitre précédent, les Daouaouïda du Mzab se lancer dans la rébellion parce que le gouverneur de Constantine leur avait refusé leur droit.

             "Aussitôt, dit Ibn-Khaldoun, l'esprit d'insoumission se réveilla dans ces tribus et les porta à des actes de rapine et de brigandage…. On pillait, on dévastait les moissons, et on revenait les mains pleines, les montures chargées de butin.

             Dès que la paix se rétablit entre les princes berbères, les Arabes sont contraints à plus de prudence : souvent même, de durs châtiments leur font expier leurs insolences, mais bientôt, la guerre renaissant permet aux Arabes de rentrer dans leur élément et, alors, le sultan qui vient de les châtier est quelquefois le premier à solliciter leur appui. En Tunisie, la situation est devenue intolérable : le pays est aux mains des Arabes et nous avons vu le hafside Abou-l'Abbas chercher à réagir contre leur puissance en rendant à une vieille tribu berbère, celle des Merendjiça (Ifrene), son territoire et ses franchises. Efforts tardifs et que les successeurs de ce prince ne continueront pas. Le mal va empirer encore et la situation deviendra telle que les Arabes de la Tunisie seront mis hors la loi par leurs coreligionnaires. Ibn-Khaldoun, parlant de la fraction des Oulad Hamza-ben-Abou-l'Leïl (Bellil), dit : "qu'elle tenait en son pouvoir la majeure partie de l'Ifrikiya et que le sultan ne possédait qu'une faible partie de son propre empire….". "Les cultivateurs et les commerçants, ajoute-t-il, victimes de l'oppression des Arabes, accablait . Ces Oulad-Bellil dominaient, ainsi que nous venons de le dire, à Tunis et dans les régions voisines. Derrière eux étaient d'autres Soléïmides, les Oulad-Saïd, qui n'allaient pas tarder, par leurs excès, à appeler sur eux les malédictions des auteurs musulmans et à se faire mettre en interdit. El-Nâdj proclamera que c'est un crime de leur vendre des armes et El-Berzali affirmera que ces Arabes doivent être traités comme des ennemis de la religion.

             A Constantine, ce sont les Daouaouïda qui, du Mzab, exercent leur domination. Une de leurs fractions, celle des Oulad-Saoula, va particulièrement tenir cette ville sous son joug jusqu'à l'établissement de la domination turque.

             Bougie subit la prépondérance d'autres fractions des Daouaouïda du Hodna. A Alger, commandent les Thaâleba, qui ont expulsé ou arabisé les populations berbères de la Mitidja. Enfin, Tlemcen est, tour à tour, soumise à l'influence des Amer, des Soueïd ou des Makiliens (Douï-Obeid-Allah et Douï- Mansour). Dans le Mag'reb extrême, les Arabes n'ont pu, noyés qu'ils sont au milieu d'une population berbère compacte, acquérir la moindre prépondérance.

TRANSFORMATION DES TRIBUS BERBÈRES ARABISÉES PAR LE CONTACT.
INFLUENCE DES MARABOUTS DE L'OUEST

              Dans les plaines où les Arabes se sont trouvés en contact avec les Berbères, ceux-ci se sont assimilé les mœurs, les usages, la langue même de leurs hôtes, et bientôt ces vieilles tribus indigènes, rompues et disjointes, ont fait cause commune avec les envahisseurs et oublié, renié même leur origine. Ces faits sont encore constatés par Ibn-Khaldoun en maints endroits de son ouvrage. "Une fraction des Oulhaça (Nefzaoua), dit-il, habite la plaine de Bône. Elle a des chevaux pour montures, ayant adopté, non seulement le langage et l'habillement des Arabes, mais encore tous leurs usages(4)". Ailleurs, à propos des Houara, il est encore plus précis : "Il se trouve des Houara sur les plateaux depuis Tébessa jusqu à Badja. Ils y vivent en nomades et sont comptés au nombre des Arabes pasteurs de la tribu des Soleïm, auxquels, du reste, ils se sont assimilés par leur le langage et l'habillement, de même que par l'habitude de vivre sous la tente. Comme eux, aussi, ils se servent de chevaux pour montures, ils élèvent des chameaux, ils se livrent à la guerre et ils font régulièrement la station du Tel dans l'été et celle du désert dans l'hiver. Ils ont oublié leur dialecte berbère pour apprendre la langue plus élégante des Arabes et à peine comprennent-ils une parole de leur ancien, langage." Cette transformation remarquable, si bien caractérisée par Ibn-Khaldoun, a donné aux peuplades habitant les plaines et les vallées dans la Tunisie et le Mag'reb central, la physionomie qu'elles ont maintenant. Les tribus arabes pures se sont maintenues dans la Tripolitaine et sur la ligne des hauts plateaux et du désert, où elles nous sont représentées maintenant par les Mekhadma, O. Naïl, Sahari, Akkerma, Hameyane, et beaucoup d'autres. Quant à celles qui ont pénétré dans le Tel, elles se sont fondues au milieu des populations aborigènes, mais, en outre de leurs noms qui sont restés comme des témoins, elles ont arabisé leurs voisines par le contact. Celles-ci ont pris alors d'autres noms et c'est sous ces vocables que nous les trouvons de nos jours. Citons notamment dans la province de Constantine les Nemamcha, Henanecha, Harakta, trois tribus formées des Houara et qui dominent sur les plateaux entre Tebessa, Constantine et Badjaia. C'est d'elles que parle ci-dessus Ibn-Khaldoun. Elles ont au nord des Arabes Mirdas (Soleïm) et, à l'ouest, des Garfa et Dreïd (Athbedj), mais complètement fondus et dispersés, tandis que l'élément autochtone rénové reprend la prépondérance. Citons encore les Oulad-Abd-en-Nour entre Constantine et Sétif, formés en grande partie des Sedouikch (Ketama). Dans la province d'Oran, les tribus arabes ont pénétré à une époque plus récente et se sont maintenues plus intactes en présence des populations berbères qui ont subi leur action, mais sans trouver en elles-mêmes la force nécessaire pour renaître sous une nouvelle forme comme dans le pays de Constantine.

             Simultanément avec ces mouvements, nous devons signaler l'arrivée de marabouts, venus en général de l'Ouest, du pays de Saguiet-el-Hamra, dans la province de Derâa (Mag'reb). Tolérés par les populations chez lesquelles ils venaient s'établir sous le couvert de leur caractère religieux ; ils ont, en maints endroits, réuni des tronçons épars, d'origine diverse, et en ont formé des tribus qui ont pris leurs noms. Les Koubba (tombeaux en forme de dôme) de ces marabouts se trouvent répandues dans tout le nord de l'Afrique et perpétuent le souvenir de leur action, qui a dû s'exercer surtout du XIVe au XVIIIe siècle.

Source l'Algérie Ancienne

Collectif des Guelmois GUELMA FRANCE