LE JOURNAL D'UN COLON 1875
LE REVERS DE LA MEDAILLE
E. DELAUNEY DU DÉZEIN

Travaillez, prenez de la peine, c'est le fond qui manque le moins.

C'était si beau, que j'arrêtai la voiture pour jouir plus longtemps de ce magique coup d'oeil.Marcelle mon épouse se taisait. Nous nous plaignons, dit-elle enfin; et pourtant que de compensations Dieu n'a-t-il pas laissées à notre portée. N'est-ce point déjà un bonheur que d'admirer cette nature si rayonnante, si calme? Courage, mon ami; secouons le fardeau de nos préoccupations matérielles pour nous joindre à l'hymne de louanges qui se dégage de tout ce qui nous entoure.
Je lui serrai la main, car un même sentiment agitait doucement nos âmes; ce tête-à-tête avec l'immensité nous avait fait du bien.

Mon individu n'était pas encore chez lui. J'ai remarqué que les débiteurs y sont rarement quand leurs créanciers les font relancer. Nous revînmes sur nos pas, et nous gagnâmes Souk-et-Hâd par une route charmante qui côtoie I'Isser oriental, rivière dont les eaux ne tarissent jamais. A ce mot de rivière, nous nous représentions un cours d'eau comme ceux de France, et peu s'en faut que nous n'eussions conçu l'espoir de nous livrer à quelque partie de bateau.

Hélas! quelle désillusion! Un trou plein d'eau ici, puis un demi-kilomètre de pierres et de graviers, au milieu desquels se traîne péniblement un filet d'eau saumâtre qui apporte son faible contingent à un nouveau trou : voilà cette rivière tant vantée. Exhibez donc vos talents de canotier là-dessus Des touffes de lauriers-roses poussent jusqu'au milieu même du lit du torrent, qui doit avoir ses accès d'impétuosité cependant, à en juger par ses berges ravinées. Nous saluâmes d'un regard la blanche koubba entourée d'oliviers séculaires et dominée par deux splendides palmiers, qui plaît tant â l'œil par ses tons crus et ses lignes courbes si harmonieuses, et nous arrivâmes à Souk-el-Had.

La fête nous laissa bien calmes, bien indifférents. Il n'y a pas les éléments de gaieté qui caractérisent les fêtes foraines en France : ni chevaux de bois ni marchands ambulants, et surtout ni musique ni orphéons; ce qui est regrettable, car il est bon, dans la jeunesse, de s'attacher â des choses susceptibles de détourner l'esprit des plaisirs grossiers et de l'élever vers un idéal quelconque.

Heureusement que ces feuillets, discrets confidents de ma pensée intime, ne risquent pas d'en trahir le secret, car je vais consigner ici une remarque qui m'attristerait profondément si je la croyais générale. Il me parait que la population européenne est aussi peu éprise d'idéal que la population indigène, et pourtant, s'il n'en fallait pas une bonne part, dame Nature, qui ne fait rien de superflu, aurait-elle placé à côté des plantes comestibles, dont nous retirons un si grand profit comme nourriture, tant de roses, de magnolias, de géraniums, de bluets, de coquelicots, de jasmins, de violettes, de camélias, de narcisses, plaisir des yeux ou de l'odorat ? Un peu plus d'idéal, colons mes frères, un peu plus de sentiment du beau en toutes choses, et la colonie s'en trouvera mieux.

C'est vrai, de ce côté-ci, on ne fait que ce qu'on ne peut pas se dispenser de faire; on travaille sans goût, sans coeur, et comme à regret, avec une terre si riche et un soleil si plein de promesses! Peut-être est-ce une impression toute locale, qui se dissipera dans la région encore inconnue où j'irai planter ma tente.

Je me croyais sauvé. On m'avait proposé une ferme des plus avantageuses de l'autre côté de Palestro. Un loyer presque nul, m'écrivait-on : mille francs soixante hectares de terres excellentes, entièrement défrichées, deux hectares de vigne troisième feuille. C'était superbe.

Nous sommes allés visiter. Hélas ! comme les choses sont facilement belles de loin ! La ferme, à demi ruinée, consiste en deux pièces, ni carrelées ni plafonnées; les terres, épuisées par une production continue de huit à neuf ans sans culture ni engrais, ont besoin de trois ans au moins pour se remettre; la vigne, abîmée par une taille inintelligente, est envahie par le chiendent.

A propos, agriculteurs futurs, apprenez que rien n'est si avantageux pour vos vignes que l'abondance de ce parasite; ne vous inquiétez pas s'il paralyse le développement de la plante et s'il étouffe les ceps naissants. Rassurez-vous en songeant au bien infini qu'il fera un jour â vos souches, - s'il vient à crever avant elles, -- et laissez-le prospérer dans cette douce prévision."Voici un échantillon de la force des colons de cette région. N'est-ce pas absolument renversant?
Toutefois il en est d'autres, mais c'est le petit nombre, qui, munis d'un grand panier ou d'un sac, arrachent le chiendent avec soin et l'emportent pour le brûler, sachant bien qu'un seul noeud, abandonné au hasard, suffit à perpétuer le règne de cet ennemi du colon. Mais comme on se moque de ces derniers f Assurément celui qui voulait nous louer sa concession a sa place toute marquée parmi les premiers.

Nous eussions regretté notre journée perdue et les frais qu'elle nous a causés, si nous n'eussions eu l'occasion de visiter Palestro et les fameuses gorges du même nom qui., avec celles de la Chiffa, sont une des curiosités de l'Afrique française. Palestro ne se ressent plus de l'insurrection de 1871; on l'a rebâti plus grand, plus beau, et surtout mieux fortifié.

J'y ai rencontré un des cinquante survivants du terrible combat dont ce village fut le témoin. Les Arabes et les Kabyles, - peu habitués à un aussi touchant accord, car ce sont des races rivales et volontiers ennemies, - avaient uni leurs efforts contre ce petit groupe de colons. Ceux-ci se défendirent comme des lions; ils se retranchèrent dans l'église, dans le presbytère, dans la maison cantonnière, dans tout ce qui pouvait leur servir de fortin.
Mais la faim, le manque de munitions, s'étaient faits les complices des assiégeants. La petite garnison diminuait par la perte de quelques-uns de ses plus braves défenseurs, et l'ennemi grossissait sans cesse, attiré par l'appât d'une si noble curée, alléché, comme le tigre, par l'odeur du sang.

Le secours, où était-il? Les infortunés se rendirent au nombre d'une centaine; ce fut le signal d'une véritable boucherie; cinquante victimes tombèrent sous mille coups de yatagans, de fourches, de couteaux. Tout était bon pour frapper sur les Roumis.

Rien ne semblait pouvoir sauver les survivants, qui attendaient le coup fatal avec la morne résignation du désespoir, quand soudain cette fièvre sanguinaire tomba d'elle-même; ils parurent mériter une considération inattendue; pour apaiser leur faim, on leur jeta quelques galettes, et des gourdes d'eau potable furent déposées à leur portée.

D'où provenait ce changement à vue si peu dans les habitudes du féroce vainqueur qui les tenait en son pouvoir?

L'explication ne se fit pas attendre. Le bruit des premières défaites des insurgés dans la Mitidja s'était répandu, et, d'autre part, on disait que le colonel Fourchault, par une marche hardie, apportait son concours aux habitants de Palestro, et ne pouvait tarder à arriver.

Telles étaient les nouvelles qui avaient éteint dans les veines des chefs de l'insurrection sur ce point cette soif de sang qu'ils auraient trouvé si doux d'assouvir à loisir. Une sage réflexion leur avait suggéré la pensée de se réserver Ies cinquante survivants comme conciliateurs au jour prochains peut-être de la rétribution. C'était à cette circonstance que notre hôte devait la vie. Mais de ce qui avait été un florissant village il n'existait plus rien lorsque Fourchault arriva.
On nous a montré, et le monument commémoratif de ce cruel événement, et le Bordj ou enceinte fortifiée dans laquelle on a réuni les bâtiments principaux : église, école, mairie, réserves et magasins, etc. etc. C'est là qu'en cas d'attaque la population tout entière irait désormais chercher un refuge et trouverait un abri assuré. J'insiste à dessein sur ce point, car Marcelle, qui n'est pas encore arrivée à frayer sans arrière-pensée avec les Arabes, serrait notre Paul sur son cœur avec une émotion mal comprimée. J'avais beau lui répéter qu'il n'y a plus de danger, je voyais bien qu'elle était frappée. Heureusement que la vue des gorges, en excitant son admiration, lui a fait oublier tout le reste, et que la triste impression se dissipera à mesure que la certitude de la sécurité prendra le dessus.

Le fait est que la route de Palestro est fort curieuse; nous avons traversé l'lsser sur un pont métallique d'une seule arche, élégante et hardie, et nous regardions au passage un hameau kabyle accroché aux flancs de la montagne, avec ses toits de tuiles rouges, surtout ses treilles d'Ain-Kelb, ce raisin sans rival. Tout à coup le défilé se rétrécit; le torrent y trouve À peine un passage entre deux murailles de rochers à pic d'une immense hauteur. La route a été conquise à la mine, dans la dureté du roc, et taillée en corniche au-dessus de I'Isser, et même, pendant quatre-vingts mètres environ, elle est obligée de passer en tunnel dans le roc vif. C'est un désert. On se sent à mille lieues de toute vie civilisée.

Nous avions mis pied à terre et attaché Mistoufle à un taillis, où il broutait avec un contentement philosophique une herbe rare et desséchée. Le murmure du torrent, --car les premières pluies ont redonné quelque force à cette rivière, - le bruit argentin des mignonnes cascatelles qui se forment çà et là, des cactus aux feuilles anguleuses, des touffes de lauriers-roses dont les fleurs, d'un si admirable coloris; sont remplacées par les longues gousses qui assurent la reproduction; quelques arbres suspendus au-dessus de l'abîme, et qui montrent presque autant leurs racines cramponnées au roc nu que leur maigre branchage secoué par un vent incessant; des bouquets de bois habités par des tribus de singes grimaçants : voilà ce qui anime cette solitude et lui donne un cachet à part. Je ne voudrais pas pour beaucoup ne pas avoir vu cela. Qui sait où les hasards de notre prochaine campagne nous jetteront? Peut-être au désert dans les plaines d'alfa.

O douce stabilité du foyer paternel, dis, qu'es-tu devenue?