ORGANISATION SOCIALE MUSULMANE
GEORGES VOISIN
EXTRAITS
1861

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En racontant les origines de la société musulmane, nous traçons le tableau de ce qui existait encore en Algérie quand nous avons expulsé les Turcs.

Si la situation avait été plus florissante dans le passé, les principes étaient les mêmes. En continuant donc cette sorte d'inventaire, nous parlons aussi bien de ce qui avait été, que ce que nous trouvions debout.

L'école était placée à côté de la mosquée ; mais le culte, pas plus que l'instruction publique, n'avait de budget, ni de subventions spéciales allouées par l'État. Les mosquées étaient bâties au moyen de droit ou de legs, c'est par des personnes pieuses ou par des princes qui immobilisaient des propriétés pour consacrer des revenus à l'entretien de l'édifice et à la rétribution du personnel du culte.
Dans les dépendances de la mosquée, il y avait le local affecté à l'école, les revenus de la mosquée pourvoyaient à l'ameublement et à l'entretien de ce local. Lorsqu'il avait pas de mosquée dans le voisinage, les habitants du même quartier se cotisaient pour la location d'une salle d'école, et la garnissaient de nattes. ; Il choisissait un vieillard pour la diriger, et les parents des élèves payaient une rétribution importante, et donnaient des cadeaux aux maîtres, à l'époque de certaines fêtes.

La famille, constituait encore comme au temps des patriarches, n'était pas les émancipée, individualisée comme la famille chrétienne ; il n'y avait pas d'État civil pas plus pour les naissances que pour les décès, les divorces et les mariages. Si on ajoute à toutes ces causes d'obscurités, de mystères pour les crimes, de désordres et de dissolutions, les effets compliqués de la polygamie et de nombreux divorces, on se figurera dans quel état d'anarchie et de confusion était la famille.
Les musulmans n'ont pas de nom patronymique ; on dit :Mohamed, fils d'Ali ; puis Ahmed, fils d'Ali ; puis Omar, fils d'Ahmed.

À la troisième génération, le nom du grand-père a disparu. Lorsqu'on veut préciser la filiation, on est forcé de faire des nomenclatures d'autant plus faciles à brouiller que les mêmes noms se reproduisent très souvent.

La tradition religieuse conseille aux musulmans de donner à leurs enfants les noms des prophètes, des noms composés avec les attributs de Dieu. Ainsi les noms sont forcément à peu près les mêmes partout.

On emploie une douzaine de nombres de prophète : Mohamed et ses dérivés (Ahmed, Hamoud..), Aïssa. (Jésus), Yahia (Isaïe), Yacoub (Jacob) Youssef (Joseph),...
Les attributs de Dieu sont au nombre de cent. (que nous ne les citerons pas).

Devant ces adjectifs qualificatifs de la divinité, on place le mot Abd, qui signifie serviteurs ou esclaves. Si l'on ajoute à ces noms ceux composés en l'honneur de la religion, Noureddine (Lumière de la religion), Salaheddin, (l'épée de la foi ), etc. et de quelques autres noms antérieurs à l'islamisme, on ne trouverait peut-être pas mille noms différents dans toute l'Algérie. On devine les embarras, (des Français), qui se produisent toutes les fois qu'il est nécessaire d'éclaircir les questions d'État des personnes (lors de vente de terres).
Nous avons dit que la justice ne connaissait ni code, d'instruction et de procédure, ni code pénal ; on peut ajouter que, dans les causes civiles, elle n'avait pas de sanction légale régulière. Quand on avait obtenu un jugement contre sa partie adverse, il dépendait, en quelque sorte, du bon plaisir de l'autorité politique, que le jugement fut exécuté.

Les magistrats puisaient les décisions juridiques dans les traités diffus, interprétative du Coran, ou du livre des traditions, mais, nulle part, on ne trouvait une définition précise du droit, une collection claire des lois.
La vindicte publique était-elle connue. Lorsqu'un crime avait été commis, si un parent ne se levait pas pour rechercher et poursuivre le coupable, le crime restait impuni

La société de connaissait pas l'intérêt de venger d'office les lois et la morale outragées.
Il est facile d'entrevoir les funestes conséquences qui durent sortir de cette organisation.

Vénalité des chefs et des magistrats ; dépérissement de l'instruction publique, le ruine des mosquées, dont les administrateurs détournaient les revenus à leur profit, des confréries religieuses se multipliant, pendant que les pratiques du culte public semblaient négligées ; l'insécurité de la propriété poussant à la vie nomade ; l'agriculture frappée de stérilité ; les troupeaux se substituant à la culture ; plus de plantations d'arbres ; plus de constructions ; la tente au lieu de toit ; le numéraire enfoui, au lieu d'alimenter les entreprises industrielles et commerciales, la fortune tout entière sous forme mobilière, afin de pouvoir la charger lestement sur les bêtes de somme, en cas d'alerte et fuir .
Il faut des armes et de la vigilance pour garder ses troupeaux, ses récoltes, protéger sa femme et ses enfants.
La violence, la ruse, le mensonge, la dissimulation sont choses naturelles, nous allions dire ici, dans ce grand délaissement de l'individu par la société.

Nous n'échappons peut être à ces vices et à ces fléaux que grâce à l'intervention incessante des agents de la force sociale pour nous protéger et nous défendre.
On veille pour nous, la nuit, sur notre bien, les routes sont surveillées ; la justice a déclaré une guerre à outrance aux malfaiteurs ; les gendarmes, les commissaires de police, l'armée tout entière, nous entoure et nous laisse notre liberté d'action et d'esprit pour vaquer et à nos affaires. Pour les arabes, la nationalité, la patrie ne fait qu'un avec la foi nous venons de faire rapidement le tour du groupe des musulmans indigènes de l'Algérie. Nous connaissons les traits principaux de sa physionomie et de son organisation sociale, au moment où il a pu commencer à subir l'influence civilisatrice de la France. (à suivre)

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