L'ALGERIE VUE A TIRE-D'AILES
ou Lettres d'un oiseau de passage
A Ratheau,
ancien élève de l'école polytechnique 1879
VISITE A GUELMA
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……. Il est question, et depuis longtemps déjà, d'agrandir le bassin de Bône qui est insuffisant ; des progrès ont été faits en ce sens, et je ne doute pas de leur exécution prochaine ; ces projets se combinent avec ceux d'une gare maritime et d'un grand agrandissement de l'enceinte pour englober la gare actuelle. Tout cela forme un ensemble non-exécution paraît désirable.
Il étudiait un peu toutes ces questions dimanche matin en attendant l'heure de la messe ; il y avait une grande cérémonie, le renouvellement de la première communion, et je crois une procession de jeunes garçons une jeune fille de circuler paisiblement dans les rues et sur la promenade sans que la municipalité qui fut opposée, sans que personne, musulmans ou juifs, en paru gêné : on regardait avec curiosité et respect mais un sans étonnement.
À 2:30, par une chaleur épouvantable, je prenais le train de Bône à Guelma. Le long de la voie ferrée livrée au public est construite pour lui, de celle sur laquelle se déroulait, en est une autre qui a été créée par les propriétaires d'une mine d'Aïn Mokra et des usines de l'Alélick ; elle peut avoir des kilomètres de développement ; mais elle est réservée à l'usage exclusif de l'usine ; il faut une permission spéciale pour monter sur les trains qui la parcourent. Ce chemin se dirige à notre droite vers l'ouest, tandis que nous descendons d'abord dans le sud, en remontant la vallée de la seybouse ; nous inclinons ensuite à l'ouest, quand nous sommes à hauteur de Guelma, pour suivre la vallée de l'oued Cherf, qui nous amène à cette ville.

La ligne fait des sinuosités nombreuses, la pente ascensionnelle est raide, et en outre il n'y a qu'une seule voix ; aussi marche-t-ont fort lentement, à raison de 22 km à l'heure.
De plus le service se fait avec un certain laisser-aller. Il est vrai que la route est charmante et que l'on est trop heureux d'avoir le temps d'observer. Je remarque d'ailleurs que les arabes ne répugnent aucunement ce mode de locomotion ; ils ont l'air au contraire de goûter fort. Je trouve que l'on abuse quelquefois de leur manque d'habitude et qu'on les bouscule un peu trop pour les parquets dans les troisièmes.

Après quatre nous arrivons à Guelma, où règne une forte chaleur. On m'a dit que cette petite ville était, après Biskra et Orléansville, le point le plus chaud de l'Algérie. Je serais tenté de le croire. J'y trouve un hôtel assez convenable. Il est trop tard pour visiter la ville ; je me contente de régler la journée du lendemain ; elle sera bien employée. En effet dès le matin je suis en route sous la conduite de la de Messieurs les adjoints du génie qui veut bien se mettre à ma disposition pour me piloter dans la ville. Elle se compose de la ville proprement dite, qui est toute récente, de forme à peu près rectangulaire, et entouré d'une enceinte crénelée, puis une citadelle ou casbah, qui occupe l'angle le plus élevé. Dans celle-ci sont tous les établissements militaires et les logements des officiers. J'y étudie avec grand intérêt une ruine romaine que l'on me dit être les restes d'anciens thermes. Cela est possible, mais je n'ai rien vu qu'il le constatât d'une manière précise. À côté, de grandes citernes de la même époque servent encore à renfermer l'approvisionnement d'eau.

Dans l'angle opposé de la ville est une autre ruine mieux conservée, celle d'un théâtre, je visite avec intérêt : on trouve partout d'ailleurs de nombreux débris.
La ville elle-même n'offre rien de bien remarquable ; les rues régulièrement tracées, quelques-unes sont plantées, les maisons sont basses, peu importantes, on y sent toutefois l'aisance.
L'église et la mosquée sont bien construites ; en somme à part les ruines, il n'y a rien de bien remarquable. Mais les jours de marché, les arabes affluents tous les points voisins, et je trouve le champ de foire, situé en dehors, plus intéressant que les rues et les places de l'intérieur.
J'éprouve une sensation indéfinissable à me trouver au milieu de ce peuple qui nous est si étranger, à l'étudier chez lui. Les arabes ne s'occupent guère de mois. Àh ! Si j'avais mon ancien uniforme, ce serait autre chose, et ils se rangeraient bien vite pour me laisser passer, car ils ont un respect profond de l'autorité. Mais je ne suis qu'un bourgeois, un mercanti (synonyme de Pékin en français de caserne). Il est vrai qu'ils attachent à ce mot qui n'est pas arabe, mais plutôt italien, un autre sens, celui de riche : un marchand est toujours riche.
Peut-être aurais-je bien fait de prendre ma casquette militaire pour ce voyage dans l'intérieur ; mais je n'aime pas à m'affubler de ce qui ne m'appartient pas. Les arabes ont tous leur même costume blanc, dont le burnous est toujours la pièce principale : seuls quelques juifs (il y en a partout) portent d'autres couleurs : aucun n'est armé.
Leurs bestiaux ne paraissent en bon état, mais ils sont tous de petites races.
Deux chanteurs accompagnés par une flûte diabolique dialoguent avec animation, et le cercle du public les écoute attentivement ; il faudrait rester jusqu'à la fin pour le voir se disperser quand on fera la quête ; n'est-ce pas ainsi que cela se passe en France ? Les petits métiers à en plein vent, les tourneurs, les serruriers, etc., attire mon attention par la grève des ouvriers et la simplicité de leurs instruments ; en rentrant ville nous sommes assourdis par les cris des pauvres, aveugles ou autres, demandant l'aumône.

A 12:00 h voiture nous attendait M. l'adjoint du génie et moi, pour nous conduire à des sources thermales que l'on m'avait recommandées de visiter, celle du Hammam mes-kroutine. On suit d'abord la route de Constantine en continuant à remonter la vallée jusqu'à 15 km de Guelma, c'est-à-dire un peu au-delà du grand village de Medjez Hamar, important par ces constructions, dont la situation offre un joli point de vue. La vallée s'y bifurque et la rivière prend le nom de Seybouse ; elle continue au sud, vers Aïn Beida, sous le nom de l'oued Cherf, et à l'ouest, la Constantine, sous le nom de l'oued Zenati. Ces changements de noms sont constants en Algérie est fort ennuyeux pour le voyageur qui ne se reconnaît plus.
Nous nous engageons dans la vallée de l'oued Zenati, et à une auberge appelée sainte Cécile, nous nous jetons à droite ; nous avons encore 6 km d'assez mauvaise route pour gagner le hammam. Cet endroit est curieux et vaut le détour lancé pour aller le visiter. Sur un petit plateau qui domine une vallée peu profonde sont répandues les points d'émergences de l'eau thermale. Ses sources varient souvent de nombres et de positions ; un travail souterrain et incessant agite constamment le sol ; on est à la lettre, sur un volcan ; je vous avoue, mon cher ami, que je ne me crois pas en sûreté et l'on m'a parlé de tremblements de terre fréquents qui s'y faisaient sentir (depuis que j'ai écrit ces lignes, j'ai appris par la voix du journal qu'un tremblement de terre assez violente avait eu lieu prés du hammam mes-kroutine, vers le milieu du mois de septembre. Il paraît que très heureusement les sources n'ont pas été dérangées).

Le rendement de chaque sources varie aussi, et atteint la température considérable de 93° ; elle est en outre calcaires, et les dépôts qu'elle abandonne, forment des stratifications originales qui descendent jusque dans la vallée : peu ou point de verdure d'ailleurs sur ce sol brûlé au-dessus duquel règne une atmosphère chaude et sulfurée.
On a pensé naturellement à utiliser ses eaux déjà employées par les romains, comme le prouvent des restes de toute nature, des piscines, de nombreuses substructions qui encadrent des mosaïques dont quelques-unes sont bien conservées, des débris de colonnes, etc., et il y a de construit un petit hôpital militaire.
Comme il doit être triste de venir prendre les eaux dans ce coin isolé, solitaire et où la chaleur du soleil joignant à celle des sources amène des températures étouffantes !
Que nous sommes loin de Vichy, du Bourbonné, et voir même d'Amélie les bains! Et puis comme l'installation des bains et des douches est primitive ! Comme elle laisse profondément à désirer sous tous les rapports ! Je ne parle même pas du confortable ; il faudrait commencer par y avoir le nécessaire.

Vous qui aimiez la vie des eaux, mon cher ami, vous seriez bientôt las de celle de ce hammam, quoique l'hôpital militaire soit en lui-même propre et convenable ; c'est l'installation balnéaire qui manque, c'est aussi le monde, la société ; on se sent isolé de toute la terre.
On a voulu cependant faire quelque chose pour les malades civils, et un petit établissement a été créé. Il y vient quelques familles juives de Bougie et de Guelma ; mais elles sont bien mal installées, si mal que les gens riches viennent avec leurs tentes et campent comme dans le désert : c'est encore le meilleur moyen d'y habiter.
Pour moi, très réellement intéressé de ma visite, je n'ai aucun désir de la prolonger, et je reviens l'auberge de ce Sainte-Cécile où je dois prendre au passage la diligence de Constantine

Quelle contrariété de voyager la nuit quand on a le désir de voir. D'une part tout vous échappe de l'autre la fatigue est plus grande. Il est vrai que par les fortes chaleurs le voyage de jour en diligence sont très pénibles, et les chevaux souffrent surtout des ardeurs du soleil : on en a vu souvent tomber mortellement frappés, aussi le voyage de nuit est d'usage constant dans ces pays chauds : il faut bien que je m'y soumette, et je m'installe à ma place de coupé.
La nuit est splendide, les étoiles brillent, et vers le matin je remarque avec étonnement que nous marchons droit vers le nord, alors que je croyais descendre dans le sud-ouest. Le soleil se lève en effet à ma droite, presque en face de moi ; je comprends de moins en moins. Cependant il est évident que la diligence ne s'est pas trompée, que je ne retourne pas à Guelma.
Je trouve enfin l'explication de cette direction normale ; la route a dû se jeter dans le sud pour éviter un paquet de montagnes difficiles à franchir, et nous remontons maintenant au Nord en descendant le bou-Merzoug , qui sera bientôt le Rimmel, pour regagner Constantine : nous sommes sur la route de Batna, que nous avons rejoint un peu au-dessous du village du kroub.
Je perçois de distance en distance les travaux de construction du chemin de fer de Guelma ; sa direction a dû subir la même déviation que la route pour éviter des grands travaux qu'aurait nécessité la percée du massif montagneux dont je parlais tout à l'heure.

Enfin nous approchons de Constantine, que je perçois couronnant sa ceinture de rochers. Le Rummel nous en sépare ; nous passons brusquement d'une riante vallée dans une gorge abrupte et profonde qui forme le fossé de la ville. La gare est sur la rive droite, la ville sur la rive gauche, et le pont d'el-Kantara les réunit. Nous le traversons, et nous voici en ville, remontant une rue nouvellement percée.
Il y règne beaucoup d'animation, de mouvements ; on se sent dans une grande ville. Enfin nous débarquons jusqu'à la porte de l'hôtel où l'on m'a conseillé de descendre, à une autre extrémité de la ville que la rue nouvelle coupe de part en part, prés de la place dite place de la Brèche ou place Vallée.
Dans une prochaine lettre je vous parlerai de Constantine qui me paraît avoir bien conservé son cachet arabe.
Adieu donc, mon très cher, croyez toujours à mon dévouement.
Votre affectionné
A Ratheau

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