LE VOYAGE DE S. M. L'EMPEREUR NAPOLÉON III
EN ALGÉRIE
précédé d'une Notice hiftorique & suivie de Biographies
PAR
RENÉ DE SAINT-FÉLIX

ARRIVÉE A ALGER

A quatre heures du matin, on aperçut le feu tournant d'Alger, et l'escadre, faisant petite vapeur, laissa le yacht impérial gouverner seul vers l'entrée du port.
Aussitôt le canon du môle retentit, saluant l'arrivée du souverain si impatiemment attendu. Le soleil levant éclairait un spectacle à la fois solennel et joyeux. Tous les vaisseaux étaient pavoisés, et une multitude aux costumes divers se pressait sur les quais.

Chaque navire de l'escadre doubla successivement les jetées et vint prendre le mouillage qui lui avait été assigné d'avance. Au fur et à mesure, ces batiments pavoisaient et amenaient leurs embarcations.
A huit heures l'Empereur, dont le yacht était amarré en face de la place du Gourvernement, débarquait au milieu des vivats et des hourras de la population groupée sur les quais, les collines des alentours et les terrasses des habitations. Au loin dans la campagne, on voyait onduler les burnous de nombreux goums arabes se dirigeant au galop vers la place. Sa Majesté était accompagnée de S. Exc. le maréchal Mac-Mahon; gouverneur général de l'Algérie. La milice et les troupes de la garnison avaient pris les armes et formaient la haie jusqu'au palais du Gouvernement, préparé pour la résidence de l'Empereur.

En mettant pied à terre, Sa Majesté fut reçue par le maire, accompagné du conseil municipal, qui lui présenta les clefs de la ville et lui fit le discours suivant :
" Sire,
Je viens présenter à Votre Majesté les clefs de la ville d'Alger.
" Permettez-moi, Sire, de lui offrir en même temps l'hommage du respectueux dévouement de ses habitants.
" Que Votre ,Majesté daigne porter les yeux sur cette foule accourue à sa rencontre : la joie peinte sur tous les visages, l'enthousiasme qui anime tous les regards, les acclamations de tout un peuple avide de voir son souverain, lui diront plus éloquemment que je ne saurais; le faire, combien la ville d'Alger est heureuse et fière de posséder l'Empereur dans ses murs.
" La visite d'un souverain est, toujours une haute faveur.. Celle de Votre majesté, Sire, est plus qu'une faveur : elle, est un bienfait, et sa reconnaissance est une des vertus algeriennes.
" Il y a cinq ans, votre majesté nous a laissé pour consolation, de son prompt départ, l'espérance, d'un retour prochain. Depuis lors, nos-regards; n'ont point quitté l'autre rivage, et nous avons appelé de tous nos voeux le retour espéré.
" Vous êtes revenu, Sire; nous en remercions Votre Majesté avec toute l'effusion de nos coeurs.
" La Providence, qui règle le sort des empires, avait marqué le jour où la France glorieuse reprendrait parmi les nations le rang qu'elle lui a assigné.
" Ce Jour est venu à son temps.
" Le jour où l'Algérie doit occuper sa place dans le monde est également marqué. Votre Majesté a traversé les mers pour poser les bases de sa grandeur future.
" Le jour providentiel est aussi arrivé pôur nous.
" Vive l'Empereur !
" Vive l'Impératrice !
" Vive le Prince Impérial !

Nous avons intégralement reproduit les paroles du maire d'Alger, parce qu'elles nous ont paru résumer de la manière la plus heureuse les espérances légitimes de la population et la haute signification que du voyage de Napoléon III.
Nous reproduisons, comme à sa place naturelle, la proclamation de l'Empereur aux colons algériens, et les voeux exprimés par l'organe du chef de municipalité, on verra si les voeux exprimés par l'organe du chef de la municipalité au souverain devaient être trompés.

" Alger, 3 mai.
" Je viens au milieu de vous pour connaître par moi-même vos intérêts, seconder vos efforts, vous assurer que la protection de la métropole ne vous manquera pas.
" Vous luttez avec énergie depuis longtemps contre deux obstacles redoutables : une nature vierge et un peuple guerrier; mais de meilleurs jours s'annoncent. D'un côté, des sociétés particulières vont, par leur industrie et leurs capitaux, développer les richesses du sol, et, de l'autre, les Arabes, contenus et éclairés sur nos intentions bienveillantes, ne pourront plus troubler la tranquillité du pays. " Ayez donc foi dans l'avenir ; attachez-vous à la n terre que vous cultivez comme à une nouvelle patrie, et traitez les Arabes au milieu desquels vous devez vivre comme des compatriotes. "
Nous devons être les maîtres, parce que nous sommes les plus civilisés; nous devons être généreux, parce que nous sommes les plus forts. Justifions enfin sans cesse l'acte glorieux de l'un de mes prédécesseurs qui, faisant planter, il y a trente-cinq ans, sur la terre d'Afrique, le drapeau de la France et la croix, y arborait à la fois le signe de la paix et de la charité.
" NAPOLEON

Après avoir accueilli les félicitations du maire avec son affabilité bien connue, l'Empereur monta à cheval et passa devant le front des principaux chefs indigènes de la province d'Alger. Plus loin on voyait, rangés sur son passage, les élèves indigènes du collége arabe-français; en face d'eux se trouvaient les élèves du lycée.
L'Empereur se rendit ensuite à la cathédrale, où il fut complimenté par Mgr Pavy, évêque d'Alger.

Nous n'avons pas besoin de dire que le plus vif enthousiasme ne cessa partout d'accueillir Sa Majesté. La population arabe avait oublié son flegme habituel, et de fait n'était-ce pas pour elle l'événement le plus extraordinaire et le plus heureux que cette arrivée d'un des plus grands souverains du monde qui venait de traverser la Méditerranée pour s'enquérir spécialement des divers besoins des populations indigène et française !
Arrivé à la résidence du Gouvernement, Napoléon III reçut les autorités civiles et militaires, ainsi que Mgr l'évêque en tête d'un nombreux clergé.

Sa Majesté, qui se montrait infatigable, voulut commencer dès le premier jour ses investigations sur l'état du pays. Accompagnée de M. le duc de Magenta, elle fit une excursion en voiture aux environs d'Alger, dans la direction de Moustapha (1).

Quand l'Empereur rentra dans la ville, la population, dont l'enthousiasme semblait toujours aller en grandissant, se pressa autour de la calèche en poussant des vivat frénétiques.
Si Napoléon III avait conservé le moindre doute sur la sincérité de l'affection des Arabes pour la dynastie impériale, cet élan spontané aurait suffi pour le dissiper.
Le soir, l'Empereur sortit à pied, en compagnie de S. A. I. le prince Murat et de quelques personnes de sa suite. Il se promena sur la place du Gouvernement, à laquelle une splendide illumination donnait un aspect magique. Les démonstrations de la foule ne le cédèrent en rien à celles de l'après-midi.

(1) Moustafa, qui se divise en Moustafa supérieur et en Moustafa inférieur, est une des six annexes d'Alger. Moustafa supérieur, d'où l'on fouit d'une vue magnifique, se compose surtout d'élégantes villas; le palais d'été du gouverneur général y est situé. Moustafa inférieur présente un aspect beaucoup moins riant. On y trouve un quartier de cavalerie et l'hôpital civil.

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