L'arrivée d'une femme de colon
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Enfin elle est ici! et les débuts n'ont pas été brillants. Un peu rompu aux petites misères de la vie de colon, je n'avais pas songé à la prévenir que notre nouvelle habitation est en bois; je n'y attachais aucune importance; elle est encore assez confortable et assez vaste dans son genre.

      Mais quand Marcelle est arrivée, et qu'elle a senti à travers les planches disjointes passer le souffle fraîchissant du soir, elle m'a regardé avec stupéfaction et .a fondu en larmes. Je me tenais auprès d'elle comme un coupable. Je la connais si courageuse, si oublieuse d'elle-même, que je n'avais pas eu l'idée qu'elle éprouverait de la difficulté à se faire a ce genre de vie si nouveau.

Certes, elle n'a jamais été habituée à ce qu'on appelle le luxe; il n'y, avait pas chez nous de plafonds dorés ni de glaces de Venise, mais il y avait ce confortable bourgeois que prise si fort une ménagère, et surtout de bons murs pour nous préserver des intempéries des saisons.

Sans doute Marcelle lut la consternation que reflétait mon visage, elle devina quels reproches je m'adressais intérieurement, car, secouant bientôt cette impression douloureuse, elle s'ingénia en souriant à chercher des motifs de satisfaction; elle m'assura qu'elle était bien aise de trouver une maison de trois pièces qui lui permettrait d'en réserver une coquette et bien tenue comme en France. Elle avait craint de n'avoir pour salon, pour chambre à coucher, pour buanderie et pour cuisine qu'une seule et même pièce. Et, par le fait, combien y a-t-il de gens qui s'en contentent!

Je me gardai de lui dire que cette pièce, qu'avec son goût inné de femme elle voyait déjà parée de blancs rideaux et de quelques meubles simples et proprets, servait de débarras à la ferme, et qu'à mon arrivée le propriétaire avait vendu les cinquante et quelques sacs de blé qu'elle renfermait pour se procurer l'argent nécessaire à son voyage. A quoi bon détruire cette suprême illusion dans laquelle elle se cornplaisait ! Ah! l'expérience et la nécessité sont de tels maîtres, qu'ils se passent facilement de moniteurs ou de répétiteurs.

Je fus obligé de m'absenter pour donner un coup de main au grand escogriffe qui va nous servir de factotum. Quand je revins, je trouvai de nouveau ma femme pôle et troublée.
-- As-tu vu la couverture de voyage? me demanda-t-elle avec empressement.
-- Oui, répondis-je; elle est là dans ce coin avec les vingt-trois colis dont tu étais si empêtrée à la voiture.
-- Elle n'y est plus, gémit-elle alors.
Et sa voix avait une expression d'abattement vraiment disproportionnée avec la cause de son inquiétude.
-- Ah ! elle n'y est plus, repris-je; tu ne serais pas désespérée pour si peu ?. Tu me caches quelque chose, Marcelle.
-- Elle ne voulait pas en convenir c'est que, vois-tu; avoua-t-elle enfin, cet homme... Comment l'appelles-tu?... Driot m'a prévenue qu'il fallait beaucoup se méfier ici. Dès qu'on a le dos tourné, parait-il, les Arabes qui guettent aux alentours se glissent tout nus dans les maisons et les débarrassent de ce qui se trouve à leur convenance. C'est ce qui est arrivé sans doute... J'ai peur! Oh! quel pays! quel pays!

Et les larmes longtemps contenues se firent jour et inondèrent les petites mains tremblantes derrière lesquelles Marcelle cherchait à me les dérober.
-- Ah ! diable ! diable !

Voilà tout ce que je pus trouver. Je conviens que ce n'était pas beaucoup. J'aurais mieux fait de répondre à ma pauvre éplorée que M. Fabié m'a tout particulièrement recommandé ses Arabes, qu'il a depuis trois ans, et dont il n'a jamais eu à se plaindre, mais... dame! on ne pense pas à tout.

Je m'étais promis de veiller. Le soir nous avons verrouillé notre porte et poussé les malles devant ; mais il n'y a pas à se dissimuler qu'un coup de poing suffirait à abattre notre cloison de planches. Je voudrais que notre couverture étouffât l'animal qui nous a jetés dans de pareilles transes. J'ai couché avec mon revolver sur la caisse qui nous tient lieu de table de nuit; nous avons rêvé d'Arabes vêtus d'un costume tout à fait primitif, et qui faisaient la nique aux gendarmes. C'est une variété du cauchemar encore inconnue en France. Le lendemain, ce fut en vain que je voulus exiger de Marcelle de se reposer. Elle me répondit qu'elle était venue pour partager mes travaux, et non pour augmenter mon embarras; que j'en avais fini avec Marcelle la rentière et que j'avais à faire connaissance avec Marcelle la fermière; bref, mille choses charmantes. Quand on est tombé sur une compagne pareille, je comprends cette parole divine : " Il n'est pas bon que l'homme soit seul". Elle était sur pied en même temps que moi, et, au petit jour, une bonne soupe aux choux réchauffée nous rassemblait autour de la table; après quoi, Driot allait soigner les bêtes, tandis que ma jolie fermière appelait autour d'elle poules, poussins et canards, pour passer une revue complète de ce petit corps d'armée et l'allécher par une friande provende.

Pendant ce temps, et tout en donnant un coup d'œil au charmant tableau encadré par l'entrebâillement de la porte, je me mis sérieusement â examiner les instructions que m'avait laissées M. Fabié. Il s'agit de commencer la fenaison; il y a une dizaine d'hectares en fourrage, ce ne sera pas une petite affaire.

Extrait du Journal d'un Colon E. DELAUNEY DU DÉZEIN