Les marbres de la Mahouna

            Le dejbel" Mahouna", montagne qui se dresse au sud de Guelma, dont un des sommet culmine à 1 000 mètres d'altitude, domine Guelma déjà élevée de 279 mètres au-dessus de la plaine, renferme dans ses flancs, surtout vers l'ouest, des bancs de marbre blanc et coloré d'une valeur artistique considérable, mis en exploitation depuis quelques années seulement.             Les nuances les plus délicates et les plus variées de l'arc-en-ciel, depuis le rouge vif et translucide de l'onyx jusqu'au jaune et au violet, en passant par le vert, le rosé et l'orange, sont reproduites par ces marbres avec une finesse de dessin, dans les ramages et les ondulations, une perfection de teintes et de coloris, dans les couleurs, à rendre impuissantes la palette et la main du peintre le plus habile.
            Aussi la proximité des carrières deviendra-t-elle pour la ville, en peu de temps, une source de richesses et de prospérité par l'augmentation de sa population ouvrière et des revenus qu'elle tire déjà de la partie de son communal louée pour l'exploitation des carrières, lorsque surtout la compagnie des marbrières aura exécuté le chemin de fer à voie étroite projeté pour mettre en communication directe les carrières avec la voie ferrée du Bône-Guelma.
            Sept carrières, pour l'instant, sont en pleine exploitation. Ce sont, sous leurs noms respectifs et par ordre de distance, celles du "Boisé-Romain", de "Saint-Augustin", de "Calama", de "Sutulle", de "Saint-Augustin" de "Jugurtha" et de "Babauri". Chacune d'elle a une nuance différente.La plus rapprochée est celle de "Bois-Romain", à cinq kilomètres à peine de Guelma.

           Pour s'y rendre, on traverse, parmi les myrtes, les oliviers, les caroubiers et les arbousiers qui couvrent ce versant-ci de la Mahouna, un paysage agreste, mais non sans grandeur, surtout lorsqu'on jette un regard derrière soi sur le merveilleux panorama de la vallée de la Seybouse qui se déroule, large et plantureuse, entre les nids de verdure que forment ça et là, étages sur les flancs des montagnes où à plat dans la plaine, les villages de Kellermann, Héliopolis, Guelaât-bou-Sba, Millésime, Petit, éparpillés comme des tirailleurs en avant-garde autour de Guelma appuyée à l'un des derniers ressauts du Djebel-Hallouf, où les premières carrières mettent de larges plaies de chair faciles à apercevoir de la voie même du chemin de fer.
           Ce "Boisé-Romain" doit son nom à la nuance particulière de son marbre qui imite, à s'y méprendre, lés veines et les sillons jaunâtres et bruns d'un beau bois verni. C'est la carrière la plus estimée, après celle de Saint-Augustin toutefois, puisque son prix de vente s'élève au chiffre de 1 930 francs le mètre cube, tandis que le Saint-Augustin (onyx rosé translucide) atteint 2 480 francs.
           Le banc du "Bois-Romain" s'étend sur un kilomètre environ de longueur avec une épaisseur de 1,40 et sur une profondeur qui n'est pas encore connue, car l'extraction se fait à ciel ouvert, au fur et à mesure des besoins, en pratiquant néanmoins des tranchées de 10 à 15 mètres de profondeur, grâce auxquelles des blocs d'un beau volume peuvent être préparés sans être détériorés ni mélangés de substances étrangères au marbre ou rompant son homogénéité. La dynamite est employée concurremment avec la poudre de mine pour, d'abord, isoler le banc des grés ou des calcaires sans valeur, entre lesquels il est comme enchâssé ; et c'est ensuite au pic et au vérin qu'on le débite en blocs du volume désiré.

           L'origine thermale des marbres apparaît à des formations d'un caractère bizarre. C'est ainsi qu'au beau milieu d'un banc d'une superbe venue il n'est pas rare de rencontrer de petites cavernes, en général sphériques, où la formation du marbre s'est interrompue et n'a plus été continuée que par quelques légères infiltrations de gouttes d'eau chargées de carbonate qui, en se pétrifiant dans la suite des siècles, ont formé d'étranges stalactites allant du haut en bas de la minuscule grotte en grêles colonnettes à nodosités, de l'aspect d'un nerf de bœuf bruni. Et le passage de la goutte d'eau à travers cette pétrification d'un nouveau genre est marqué par un tuyau mince comme une ficelle qui court tout le long de la stalactite. Ainsi donc chaque nodosité représenterait un arrêt de la goutte d'eau dans sa chute à travers les entrailles de la terre. Sublime travail des siècles, qui transforme en barre de marbre le mince sillon parcouru par une perle liquide contenant, en sa fragile enveloppe, les éléments de la substance qui résiste le plus longtemps aux injures du temps !
           A côté du Boisé-Romain des affleurements de marbre statuaire, d'un beau grain et d'une blancheur sans égal, indiquent la richesse en marbre de ce contrefort de la Mahouna, vers lequel s'est portée tout d'abord l'exploitation. Le marbre statuaire, cependant, n'est pas encore exploité, car sa valeur vénale ne répond pas aux conditions difficultueuses d'exploitation dans lesquelles se débat la société des marbrières jusqu'à présent A quelques centaines de mètres en remontant vers l'est se trouve la première carrière de Saint-Augustin, marbre rosé à veines qui le strient d'une étrange manière, comme si l'artiste admirable qu'est la nature avait voulu y peindre la magique ondulation d'une mer aux flots rosés.
           Puis, à un kilomètre environ du Boisé-Romain, toujours dans la direction de l'ouest, c'est un nouveau banc qui apparaît, mis en exploitation sous le nom de Calama, l'antique appellation de la ville qui s'élevait sous la domination romaine à la place de Guelma. Le banc de Calama s'étend, lui aussi, sur une grande longueur. Il se vend 1 380 francs le mètre cube.
           

           Les trois carrières que nous venons de mentionner sont situées sur le territoire de la commune de Guelma, en plein Djebel-Hallouf.
           Le second groupe de carrières, non le moins important ni le moins riche, est situé à cinq kilomètre environ du premier, et renferme les bâtiments principaux de l'exploitation, c'est à dire la demeure de l'ingénieur, la cantine, les magasins, les écuries et quelques logements d'ouvriers, car certains d'entre eux logent près des carrières où ils travaillent.
           Ce second groupe se compose des carrières de "Sutulle", près des prétendues ruines de la cité de Jugurtha, de "Saint-Augustin", de "Babauri" et de "Jugurtha". Le marbre de "Sutulle" est jaune avec des ondulations d'une délicatesse de teinte et de dessin remarquable. Son prix est de 960 francs le mètre cube. Le "Saint-Augustin" n'est autre que l'onyx rosé translucide, à travers lequel, lorsqu'on le taille par tranches, on aperçoit les transparences de chair du plus bel effet. C'est aussi le plus cher. Il se vend couramment 2 480 francs le mètre cube. La profondeur et l'épaisseur de ce banc permettrait 'd'en tirer des colonnes rosés d'une richesse, croyons-nous, unique au monde. Le "Jugurtha" est violet avec des nervures, des veines et un dessin d'une finesse inimitable. C'est le plus cher après le "Saint-Augustin" et le "Boisé-Romain". Il est estimé à 1 650 francs le mètre cube. Quant au "Sutulle ramage" et au "veiné Babauri", ils complètent à merveille cette admirable collection de nuances, réunies comme nulle part ailleurs dans les marbres de Guelma, qui ont conquis jusqu'à présent une légitime réputation destinée à grandir encore lorsqu'on connaîtra mieux leur valeur et qu'ils seront répandus. Il est à présumer même que l'on n'a pas encore mis la main sur toute la riche variété des marbres renfermés dans la Mahouna, car un seul versant de cette montagne a été explore, celui du nord-ouest. Aux nuances que nous venons de citer il faut ajouter celle d'un certain marbre blanc, tigré de noir et de gris comme une peau de panthère. Outre ses marbres blancs et colorés d'une richesse incalculable, la même montagne renferme des filons métallifères de plomb et de fer d'une certaine importance. Comme curiosités naturelles on peut admirer, près du sommet, une immense excavation de 40 mètres de profondeur dénommée le "puits de Jugurtha", où la légende soupçonne que ce roi numide enferma quelques-uns de ses nombreux trésors. Au sommet même de la Mahouna, entre les crêtes, se trouvent deux lacs d'une assez grande étendue visités par de rares chasseurs qui vont y poursuivre le gibier d'eau : sarcelles, canards, bécasses, bécassines et pluviers.
          Sur ses pentes méridionales, la montagne est couverte de forêts de chênes verts. Plus bas, l'olivier croît à l'état sauvage et pourrait, greffé, être d'un rapport certain. Enfin, toute la contrée est fort giboyeuse, et, non loin des carrières et du centre extrême de l'exploitation, un riche propriétaire des environs, M. Thibault, possède un grand domaine de chasse, où perdreaux et lièvres croissent à l'envi à l'abri des myrtes et des palmiers nains. Nul doute que la création par la Société des marbrières du chemin de fer qu'elle projette n'imprime une nouvelle activité à l'exploitation et, par suite, ne contribue à donner plus d'essor à l'industrie de Guelma.

Collectif des Guelmois GUELMA-FRANCE 2006