LETTRE ET ROMANS D'ALGERIE
B.Gastineau

        Autrefois, les Arabes ne songeaient à quitter leur tribu que pour accomplir le saint pèlerinage de la Mecque; aujourd'hui, les plus riches font le voyage de Paris, cette Mecque de l'Europe; ils 80 prélassent sur nos boulevards drapés dans leurs burnous, et supportent impassibles, avec un visage de bronze, les regards inquisiteurs des passants. Aucune· femme qu'elle que soit - n'attire leurs regard ; aucune curiosité ne les arrête; rien ne dérange leur démarche magistral , leur air olympien, leur Complete indifférence de toutes choses. Devant l'étalage des richesses, des somptuosités de la civilisation, ils semblent répéter ces paroles de Diogène : " Que de choses dont Je n'ai pas besoin !
Lorsqu'un chrétien demande à ces Arabes voyageurs le résultat de leurs impressions parisiennes,

ils s'extasient et hyperbolismes. La grande ville, comme les palais féeriques des Mille et une Nuits, est bâtie en or et en diamant; ses monuments escaladent les nues; les bijoux ruissellent sur les places publiques; les Parisiennes ressemblent à la princesse Broudoulboudour, au teint de cire-vierge, aux yeux de gazelle, à la démarche de sultane. Mais toutes ces exagérations de langage cachent la véritable pensée du musulman. En réalité, il n'a vu à Paris qu'une immense et noire cohue, que gens tourmentés, affairés, endiablés, en proie à une fièvre chaude, se disloquant les membres, se démener comme des clowns en représentation, que femmes sans modestie montrant à tout le monde leur visage, cette fleur de beauté que le maitre seul doit respirer. Pour le musulman, à l'aise dans ses amples draperies de laines, notre vêtement est une gaine à parapluie

Pour le quiétiste dont l'esprit repose sur l'oreiller du Coran, notre insatiable curiosité, mobile de tout progrès, est une maladie morale notre amour du nouveau, nos doutes, notre scepticisme, notre recherche du vrai, nos discussions, autant d'agitations stériles et d'impiétés; en un mot, toute notre existence est un enfer. Aussi, à peine ces Arabes touristes sont-ils arrivés à Paris que déjà la nostalgie les a pris. Ils voudraient quitter sur l'heure ces cabanons, nos cellules, ces prisons à compartiments de l'Occident qu'on appelle poliment des maisons, pour aller coucher sous une tente en poil de chameau; et on a beau essuyer de les distraire, les conduire au théâtre, au bal, il leur tarde de respirer la paix et d'entendre le silence, de faire la sieste et de voir , le spectacle du désert, vaste, muet, radieux et libre!

Il existe en Afrique une tribu vagabonde de dames aux camélias, les Ouled·'Nails, qui vont porter leurs charmes dans les divers oasis du Sahara, et, on campant de trois' à quatre jours sur chaque point du pays de la soif, font ainsi tous les ans le tour du désert. Un négociant français de Laghouat vit passer une de ces beautés nomades que suivait une admirable enfant d'une dizaine d1années. n fut pris de commisération à l'aspect de cette petite créature destinée à partager la triste destinée de sa mère; il l'acheta, lui donna une éducation française et l'épousa.
Leïla Aïcha fit le bonheur de son bienfaiteur.
Comme toutes les femmes arabes, elle voyait dans son mari p1utôt un demi-dieu qu'un homme, et, remplaçant l'amour par l'adoration, elle aurait volontiers passé sa vie à le servir à genoux.

Cependant, le négociant suffisamment enrichi par son commerce de plumes d'autruche et d'ivoire au désert, songea au France. Il revint à Paris, mena sa femme dans le monde, lui procura tous les plaisirs de la civilisation. La beauté exotique et la grâce nonchalante de Leïla lui valurent beaucoup de succès; on la rechercha, on invita souvent à des soirées le mari pour posséder la femme, qui parlait du reste assez bien le français pour répondre aux diverses questions et comprendre les compliments qu'on lui adressait.. Le négociant s'estimait fort heureux d'avoir réussi à transformer une arabe en Parisienne, quand il vit Leïla changer d'humeur, de caractère,

de manière d'être. Il soupçonna que jeune fille du désert, complétant elle-même son éducation à l'européenne. avait ouvert son cœur aux flatteries, aux séductions d'un sigisbé de salon. Il lui laissa donc un apparente liberté, tout en l'épiant secrètement. Le négociant apprit bientôt de son valet de pied, qu'eu son absence, Lella Aïcha avait commandé l'équipage et s'était rendue dans hôtel de la rue d'Amsterdam. Le mari d'Aicha noua des intelligences avec la maitresse de l'hôtel. et se proposa de surprendre sa femme lorsqu'elle ferait une seconde visite, ou plutôt sn seconde infidélité. En effet, introduit par la maitresse de l'hôtel dans la première pièce d'un appartement où venait de pénétrer Leïla le mari fut très-surpris d'entendre la conversation criminelle eu arabe.
Aïcha, en effet, implorait de la sorte un Arabe :
- Par Mahomet, je t'adjure, Ibrahim, de m'emmener en Afrique avec toi. Je suis née et je veux finir dans le pays du soleil. A Laghouat, j'étais heureuse; mais, depuis que mon mari m'amenée à Paris, je subis le martyre.
- Si tu étais la femme de ton époux, tu serais heureuse, Aicha, objecta l'Arabe
- J'ai cherché à la devenir; j'aime mon mari un bienfaisant maitre qui m'a arrachée des mains du malheur. Tout ce que j'ai, il me donné tout cc que je sais, il me l'a apprit. J'étais une enfant perdue du désert, tu le sais ?, Eh bien ! je suis devenue l'égale d'une grande dame chrétienne.
- Ces plaisirs, richesses m'accablent je ne dors plus la nuit, je pense aux miens qui sont libres sous le grand ciel.
Emmène-moi au désert; je ferrai s'il le faut, un voyage pied à la Mecque; je tisserai tes burnous pendant quatre ans; je porterai les guerbas à la fontaine; je serai l'esclave de la tente.
- Aïcha, tu emporteras les bienfaits et l'argent d'un chrétien, et l'on dira: - Voilà ce qu'a fait une fille de Mahomet.
- Non ! ni cette toilette ni ces bijoux, je n'emporterai rien que le titre d'épouse, puisque la loi chrétienne n'a pas établi comme la nôtre le divorce. J'ai un costume arabe, je le revêtirai et je laisserai à mon mari une lettre d'adieu que je mouillerai de mes larmes. Si tu me repousses, je partirai seule, à l'aventure, ou je me tuerai.
- Tu blasphèmes le saint nom d'Allah ! Jamais un croyant n'a refusé de tendre la main à une croyante. Pars cette nuit pour Marseille; je serai à l'hôtel de l'Europe avant toi; nous prendrons le vapeur le Marabout, qui nous conduira à Philippeville, et de là nous irons ou Sahara.

A ce moment, le négociant ouvrit brusquement la porte du salon. Aicha se jeta , terrifiée, à ses pieds, en s'écriant :
- Maitre!
Son mari la releva, et lui dit:
- Tu n'es pas coupable, Aicha. C'était à moi de comprendre que ta mélancolie provenait d'un invincible regret de ton pays. Tu le reverras. Oui, tu te mettras en route cette semaine même pour Laghouat, mais avec moi!
Le négociant a tenu parole, il est retourné au Sahara

Ln nostalgie n'affecte pas exclusivement les Arabes;
elle saisit aussi bien les Européens qui ont porté leur tente de l'autre coté de la Méditerranée.

On qualifie d'AlGERIENS, dans notre colonie, toutes les personnes qui ont adopté l'Afrique pour leur nouvelle patrie, s'y sont acclimatées, installées, et ont sérieusement renoncé à l'ancienne.
Ces Algériens et ces Algériennes (je parle des européens) sont pris d'attaques de nerfs lorsqu'ils entendent parler de l'Europe; ils n'ont pas assez de malédictions et de sarcasmes pour elle, jamais trop de bénédictions et de tendresses pour l'Afrique.

Des affaires d'intérêt ou des devoirs de famille forcent-ils les Algériens à venir à Paris, ils maudissent en grelottant notre climat enrhumé, notre soleil de fer-blanc, notre boueux macadam, notre vie terne, étriquée, absurde, tandis que, lâchant la bride à leur enthousiasme, ils chantent l'Afrique, les espaces immenses, la lumière limpide, le simoun qui souffle la mort, ciel d'airain qui souffle la passion, les montagnes aux jets aériens, les sables mouvants, les palmiers qui découpent avec grâce féminine leur ombre grêle sur le sol parfumé des oasis, où vous berce la voluptueuse sieste; la Méditerranée - Bleue, disent les Arabes - qui baise avec des spasmes et des langueurs de courtisane les pittoresques rivages et les pieds des blanches villes de l'Algérie.

En écoutant ces coloristes la tentation de voyager vous vient au cœur; vous mettriez: immédiatement le cap sur l'Afrique, et vous demanderiez à Eole d'enfler vos voiles d'une bonne brise, si vous ne songiez que la nature ne suffit pas à l'homme. A moins d'être anachorète ou peintre de paysage,
on ne peut, en effet, longtemps discourir avec le désert, le ciel et les monts, qui ne donnent pas la réplique,

- Ici, je suis forcée de faire la demande et la réponse, me disait une dame algérienne qui, pouvant vivre avec opulence à Paris, s'est prise d'une belle passion pour notre colonie, tout en regrettant cependant les spirituelles conversations de son ancien salon.
La vie algérienne est dépourvue de tous les charmes, de toutes les séductions de la civilisation; elle se borne à la solitude, à la chasse, à la cavalcade, au canotage, à la sieste; elle est prise entre les deux absolus de l'activité corporelle ou de la méditation philosophique,

Les Parisiens n'ont pas encore fait le trait d'union entre le Sahara, l'Atlas, la Méditerranée, et la Seine, la hutte Montmartre plaine Saint-Denis. entre la vie primitive de l'Algérie et la vie mondaine de la France ils n'ont pas encore voulu se donner la peine de civiliser les sauvage Afrique.

Les quelques touristes de Paris qui ont enjambés la mer n'ont apporté que des sarcasmes à l'endroit de la pauvre colonie, que d'amères critiques de ses hôtels dégarnis des ses routes fondrières, de sa population fort mêlée, de ses moukhères invisibles, de ses lions introuvables
Lorsque une année suffirait à peine pour explorer avec fruit notre colonie, en un mois les parisiens touristes prétendent connaitre l'Afrique, la langue , les mœurs, de nos indigènes, vivre sous la tente à la manière arabe et chasser les bêtes sauvages.


CHASSES AFRICAINES
J'entends toujours les imprécations d'un parisien qui, en 1858, resta quinze jours en foret sans avoir pu rencontrer le lion; et précisément la veille du jour où il partit de Bône pour la France, un magnifique lion, franchissant le mur d'enceinte, était entré dans la ville; peu s'on fallut qu'il ne monta dans la chambre du chasseur déçu pour lui attester l'existence du roi des forêts; du moins, de sa demeure, il put entendre ses rugissements.

Le Français n'a pas assez de constance pour les Chasses africaines, qui exigent quelquefois trois semaines, c'est-à-dire une vingtaine de nuits passées à la belle étoile, avant que se découvre la piste d'une bête féroce. Russes et Allemande se font mieux à ce jeu de patience.

En 1858, une altesse d'Allemagne, quelque peu en disgrâce à la cour de son père, s'était installée dans une mauvaise auberge, à Jemmapes, d'où chaque nuit elle partait à la recherche du lion. Son altesse tua quatre rois des forêts. Cette même année, le major russe K…. qui avait reçu deux blessures en Crimée, et à qui un climat plus chaud que celui de la Russie avait été recommandé par la faculté, chasse obstinément le lion et ne rencontre· jamais que la panthère; cependant il passait toutes ses nuits dans les ravins des forêts ou dans les huttes de charbonniers. Le major russe se trouvait au milieu de la forêt des Beni Salah. prés de Souk Arras, lorsque des Arabes vinrent lui signaler le passage d'une panthère; qui avait décimé leurs troupeaux
Le major, se fit accompagner d'un Arabe et précéder d'une vache qui devait tenter la panthère et la faire sortir de son fourré ou de son repaire, alla aussitôt au-devant de 1'ennemi, armé de son magnifique fusil Deviames, dont le canon droit était chargé d'une balle explosible et l'autre canon d'une bille à pointe d'acier.
Nous n'avons pas besoin de dire ce qu'est la balle à pointe d'acier; le mot désigne suffisamment le danger de ce projectile et indique sa facilité à pénétrer dans les chairs les plus opulentes ou à briser les os les plus durs. Mais la balle dite explosible, inventée par Devismes est un congé, en règle donné à toutes les bêtes féroces de l'Algérie, qui, spéculant sur la terreur de leurs griffes et de leurs respectables l'Ateliers, pourraient effrayer les colons nouveaux.
C'est un projectile creux et conique, dans lequel le chasseur adapte une capsule, où il glisse à sa volonté dix ou quinze grammes de poudre, et qui, comme une bombe, fait explosion en frappant l'animal. Dès que le chasseur a tiré, une seconde explosion plus sourde se fait entendre: c'est la balle, qui, entrée dans les chairs, asphyxie et foudroie l'ennemi.
On n'avait encore rien imaginé de plus terrible, de plus exterminateur : une bombe projetée par un fusil.

Ainsi armé, le major cheminait en observateur dans l'une des montagnes boisées des Belli-Salah, quand il vit à trente pas de lui, la vache émissaire saisie au cou et presque couverte par une ~Dorme panthère qui, d'un fourré, s'était élancée, rapide comme la foudre, sur sa proie.
Aussi rapide qu'elle, le major russe ajuste: le coup atteint la bête fauve au défaut de l'épaule; la balle pénètre dans les intestins, produit une explosion sourde, asphyxiant et foudroyant la panthère, qui tombe aux pieds de la pauvre vache offerte en holocauste aux mânes de saint Hubert.
Le major n'a pas fait ses premières armes de chasseur de bêtes féroces en Algérie.

Il a chassé l'ours de Russie, qu'il ne faut pas confondre avec l'ours des Pyrénées, aimant passionnément les jeunes filles et recevant des coups de houlette des bergers.
L'ours de Russie, soit de jour, soit de nuit, pousse droit sur le chasseur dès qu'il l'aperçoit, et lui livre un duel à mort. Dans une des premières chasses de M. K"·, les traqueurs avaient rabattu l'ours de son côté. Le temps était sombre et pluvieux. M. K' tira inutilement les deux gâchettes de son fusil, dont la pluie avait détérioré les amorces, sur un ours énorme qui poussait vers lui une charge furieuse, et il aurait été perdu s'il n'avait eu la présence d'os prit de s'abriter derrière un gros arbre, en jetant son inutile fusil et en tirant son couteau de chasse. L'implacable ours continua sa charge, se leva sur ses pattes de derrière, et embrassa des pattes de devant l'arbre et le chasseur; mais, à ce moment, M. K lui plongea jusqu'à la garde son couteau de chasse dans la gorge, et roula à terre en même temps que son terrible adversaire; car ses forces, surexcitées par le danger, étaient épuisées et se détendirent.
Les autres chasseurs trouvèrent M. K··' inanimé, près du cadavre de l'ours; ils le crurent mort; il n'était qu'évanoui. On voit que la chasse à l'ours de Russie présente un danger aussi sérjeux que la chasse aux lions et aux panthères d'Afrique.
Rien n'est agréable, en Algérie, que la chasse

B Gastineau

Site Internet GUELMA-FRANCE