Lettre du marquis Ernest de Castellane,
major du 3e régiment de chasseurs d'Afrique.
Décembre 1836.

                         Mon Général,

Le 8 novembre 1836, le 17° léger, les spahis réguliers, l'infanterie de Yusuf, ainsi que son artillerie, deux escadrons de chasseurs d'Afrique et deux compagnies du génie partirent de Bôme, sous les ordres du général de Rigny, pour aller former un camp à Guelma, ancienne ville romaine dont il ne reste plus que des ruines. Guelma est à dix-huit lieues de Bône.

Le 13, l'armée, qui, tout compris, était composée d'environ 6500 hommes, se mit en marche à huit heures du matin et fut bivouaquer à Bou-Afra, à huit lieues de Bône. La pluie commença à tomber à six heures du soir et ne discontinua pas de toute la nuit.

Le 14, nous commençâmes à passer le ruisseau près duquel nous étions campés, mais ce ruisseau étant devenu en peu d'instants un torrent impétueux, force fut de s'arrêter, et ce n'est que vers midi que le restant des troupes put nous rejoindre. Un chasseur et son cheval furent entraînés par les eaux; on parvint à sauver le chasseur, le cheval seul se noya; nous n'allâmes ce jour-là que jusqu'à Monetfa, quatre lieues.

Le 15, l'armée passa le défilé de Mouara, qui est très difficile et que quelques centaines d'hommes déterminés défendraient avec avantage contre une armée. Ce défilé a environ deux lieues de long, nous fûmes coucher à Guelma, six lieues.

Le 16, nous laissâmes nos malades à Guelma et nous nous dirigeâmes sur Mdjez-Amar, où nous établîmes notre camp, au pied d'un ancien monument dont je n'ai pu savoir le nom, trois lieues; on découvrait Constantine de ce bivouac.

Le 21, nous arrivâmes devant Constantine.

Le maréchal s'arrêta avec la plus grande partie de l'armée sur le plateau de Setah-Mansoura (Terrasse de la victoire), où il prit ses positions. L'avant-garde fut envoyée sur la colline de Koudiat-Ati; elle était sous les ordres du général de Rigny et composée du 17e léger, du 3e bataillon d'Afrique, de deux obusiers de montagne et du 3e régiment de chasseurs d'Afrique. Deux torrents formés par la rivière de Rummel séparaient les deux camps des Français; les ruines d'un aqueduc dont il ne reste plus que trois arches sont un peu au-dessus de ces torrents, et le camp d'Achmed-Bey, avec toute sa cavalerie placée sur la montagne Aifour (Djebel-Aifour), était au sud de l'aqueduc. Le Maréchal dit dans son rapport que la ville aurait dû être attaquée du côté de Koudiat-Ati. Cela est vrai, c'est le seul point vulnérable; mais alors pourquoi n'y être pas venu établir son camp ? Rien n'était plus facile cependant, le 21, jour de notre arrivée; le Rummel avait alors fort peu d'eau, et ce n'est que le lendemain que l'abondante pluie tombée toute la nuit en fit un torrent et que les communications devinrent impossibles. Non seulement le Maréchal n'est pas venu reconnaître la position de Koudiat-Ati, ce qui est inconcevable, mais encore il ne l'a fait reconnaître par personne.

Le plateau de Mansoura domine entièrement la ville, mais, c'est folie de vouloir la prendre de ce côté, par lequel on ne peut parvenir au pont, qui conduit aux portes, qu'après avoir descendu l'espace d'environ deux cents toises par un sentier presque à pic et tellement étroit qu'un seul homme peut y passer. Le pont de Constantine a trois rangées d'arches, les unes sur les autres; il est assez long et très étroit.

Lorsque l'avant-garde de la première brigade arriva sur le plateau de Koudiat-Ati, les Turcs enfermés dans la ville firent une sortie, au nombre d'environ trois cents hommes. Ils furent reçus à coups de fusil, et, ayant aperçu notre cavalerie, ils se sauvèrent et rentrèrent dans la ville, sans qu'il y eût possibilité de les poursuivre.

Toute cette journée fut tranquille, mais la pluie et la neige n'ayant pas discontinué pendant toute la nuit, plusieurs hommes furent trouvés morts le lendemain matin et beaucoup eurent les pieds gelés.

Le 22, à la pointe du jour, la cavalerie d'Achmed-Bey vint attaquer la brigade d'avant-garde, et une soixantaine de fantassins se présentèrent sur notre droite. Thorigny m'appela ; il prit le 2e escadron, composé de vingt-trois hommes, et nous courûmes sur l'infanterie turque qui, ayant une grande avance sur nous, parvint à se sauver, à l'exception toutefois de six hommes qui couraient dans toutes les directions. Je me dirigeai au galop en avant sur un Arabe qui me mit en joue à cinq pas, sans cependant tirer son coup de fusil, et je l'étendis mort d'un coup de pistolet que je lui tirai presque à brûle-pourpoint. L'escadron m'ayant rejoint dans ce moment, je dis aux chasseurs: « Il en reste encore cinq, voyons qui les tuera. » L'adjudant Martin, mon beau-frère, courut sur un qu'il tua d'un coup de sabre; les autres se sauvèrent, personne ne les ayant poursuivis. Thorigny ayant vu un Arabe entrer, à près de cinq cents toises du point où nous étions, dans une cabane construite au bas de la montagne et au bord d'un ruisseau, se retourna du côté de l'escadron et dit : « Allons, un homme de bonne volonté pour aller tuer ce brigand ! » Martin se précipita alors au galop dans la direction désignée; il fut suivi par un chasseur. Comme ils arrivaient à la cabane, un Arabe en sortit, tira un coup de pistolet sur Martin qui, n'ayant pas été atteint, lui plongea son sabre dans la poitrine; il mit alors pied à terre pour ramasser le pistolet de l'Arabe, qui lui avait paru fort beau; mais, au même instant, un grand coquin sortit de la cabane, tira son coup de fusil et tua le chasseur qui accompagnait mon beau-frère. Martin avait eu la maladresse de jeter son sabre à terre pour descendre plus vite de cheval, il était donc sans armes. Mais voyant l'Arabe prendre un pistolet, il se précipita sur lui, et une lutte corps à corps s'engagea. Martin eut assez de force pour amener l'Arabe à l'endroit où était son sabre, il se baissa précipitamment, le ramassa et l'enfonça tout entier dans la poitrine de son adversaire. J'étais fort inquiet de mon beau-frère.

C'est le 22, au soir, qu'un carabinier traversa à la nage et au péril de sa vie les deux torrents et vint apporter au général de Rigny un billet du Maréchal. Ce billet, écrit au crayon, disait : « J'attaquerai cette nuit la ville; tenez toutes vos troupes sur pied et, au premier coup de canon, faites de votre côté une attaque; cela divisera les forces de l'ennemi.

Toute l'avant garde passa la nuit l'arme au pied, et l'attaque n'eut pas lieu. Le lendemain 23, nous tiraillâmes toute la journée sans résultats importants, et, comme le général de Rigny n'avait reçu aucun ordre nouveau du Maréchal, il permit aux troupes de se reposer pendant la nuit. Vers minuit, nous fûmes réveillés par un coup de canon parti du quartier général; un autre lui succéda bientôt, et une vive fusillade se fit entendre. Toute l'avant-garde courut aux armes, l'infanterie se porta sur la porte de Rahabat, où elle fut reçue par une fusillade des mieux nourries. Beaucoup d'hommes furent blessés, quelques-uns tués, et le brave commandant Richepanse reçut trois balles, dont deux dans la poitrine ; l'autre lui cassa la colonne vertébrale. Il mourut deux jours après, emportant les regrets de toute l'armée, qui avait été souvent témoin de sa brillante valeur.

Le pétard que l'on avait préparé pour faire sauter la porte de Rahabat n'ayant pas pris feu et nos soldats étant trop exposés, l'ordre de battre en retraite fut donné.

Le 24, à cinq heures du matin, la brigade d'avant-garde reçut l'ordre de passer de suite le Rummel et de rejoindre le corps principal sur le plateau de Mansoura. Les différents corps du général de Rigny avaient déjà exécuté leur mouvement, lorsque le bataillon du 2e léger et le 4e escadron de chasseurs d'Afrique, qui formaient l'arrière-garde, furent attaqués par quelques centaines de cavaliers arabes et toute l'infanterie turque, qui était sortie de la ville. M. Changarnier, se voyant serré de très près par des forces considérables et craignant de se voir couper la retraite, fit former son bataillon en carré, lui adressa avec chaleur quelques mots d'encouragement et termina son allocution par le cri de : « Vive le Roi ! » Ce cri fut répété avec enthousiasme par ses soldats; il donna l'ordre au capitaine Morris de simuler une charge, et au même instant il fit faire une décharge sur l'infanterie turque, qui tourna aussitôt les talons.

Le bataillon du 2° léger et l'escadron de chasseurs purent alors passer le Rummel, et, quelques instants après, ils nous rejoignaient sur le plateau de Mansoura sans avoir perdu un seul homme. M. Changarnier a montré beaucoup de bravoure et de sang-froid pendant toute la campagne, et, dans la position où il s'est trouvé le 24 au matin, beaucoup de chefs de ma connaissance auraient perdu la tête et se seraient fait massacrer avec leur troupe.

Quand toute l'armée fut réunie à Mansoura, le mouvement de retraite commença; il était alors dix heures environ, notre première marche ressembla plutôt à une déroute qu'à une retraite ; chaque corps marchait à peu près comme bon lui semblait, et personne ne lui donnait d'ordres. Nous fûmes suivis par toute la cavalerie d'Achmed-Bey, et toute la journée l'arrière-garde tirailla.

Le 25, nous passâmes sur le terrain où le convoi escorté par le 62e avait été attaqué, et la vue de cent quarante et un cadavres qui gisaient sur le sol, entièrement nus, décapités et déjà en putréfaction, ne contribua pas peu à affecter le moral d'une grande partie de l'armée, déjà démoralisée par les privations de toute sorte qu'officiers et soldats avaient eu à endurer.

C'est le 22 que le convoi escorté par le 62e avait été attaqué; les chemins étaient si mauvais et les chevaux tellement harassés que les fourgons ne pouvaient pas avancer; les Arabes s'aperçurent de la position critique dans laquelle ce régiment se trouvait, et, persuadés qu'ils ne trouveraient pas une bien vigoureuse résistance, ils vinrent en grand nombre attaquer le convoi.

Les soldats, exténués de fatigue et privés de toute nourriture, n'avaient plus d'énergie; se battaient mollement et même, assure-t-on, commençaient à murmurer qu'on les sacrifiait pour sauver quelques voitures. Un conseil composé d'officiers du génie et du 62e s'assembla sous la présidence du colonel Levesques et décida que les fourgons seraient détruits et les vivres distribués à la troupe, ce qui eut lieu en effet.

On trouva sur ces fourgons trois petits tonneaux de vin, trente-sept pains blancs, quelques sacs de riz, sept, je crois, trois caisses de biscuit et une assez grande quantité d'eau-de-vie. Le colonel Levesques, après avoir fait distribuer le vin, le riz, le biscuit et le pain, ordonna d'enfoncer les barils d'eau-de-vie et de les répandre sur le sol, mais quelques soldats, étant parvenus à en détourner un, en burent avec avidité et tombèrent morts quelques instants après, de là les cent quarante et un cadavres que nous trouvâmes.

Le 26, l'arrière-garde tirailla encore toute la journée ; le capitaine Morris chargea avec son escadron, qui tua neuf Arabes. Le Maréchal dit que trois escadrons exécutèrent une charge brillante. Je puis affirmer qu'il n'y avait que celui de M. Morris, composé de quarante hommes. Cet officier cassa son sabre sur le dos d'un Arabe.

Le 27, les Arabes vinrent encore tirer quelques coups de fusil, mais en moins grand nombre que les jours précédents. Le 28, nous ne rencontrâmes plus que quelques Kabaïles qui étaient venus dans l'espoir de surprendre nos traînards. Le 29, nous étions au camp de Dréan.

Le 30, à dix heures du matin, l'armée était de retour à Bône. Pendant toute la retraite, nous abandonnâmes, faute de transports, un grand nombre de blessés et de malades qui ne pouvaient plus suivre l'armée; on se contentait de leur prendre leurs cartouches, ce qu'ils avaient de bon dans leur sac, puis on les laissait au milieu de la route.

L'arrière-garde n'avait pas dépassé ces malheureux de cinq cents toises que les Arabes se précipitaient sur eux et leur coupaient la tête, ce que nous voyions sans pouvoir leur porter secours.

Nous n'avons perdu que quatre cents hommes par le feu de l'ennemi, mais, en joignant à ce nombre ceux abandonnés chaque jour sur la route et ceux qui sont morts des suites de la campagne, notre perte s'élève positivement à près de trois mille hommes. Huit cents et quelques hommes ont eu les pieds gelés, cinquante-sept avaient été amputés d'une ou des deux jambes, à mon départ de Bône; les doigts coupés ne se comptaient pas, il y en avait des boisseaux.

L'homme le plus admirable de toute la campagne a été, sans contredit, le duc de Caraman, qui a eu soixante-quinze ans sous les murs de Constantine. Lorsque l'armée battit en retraite, sur trois chevaux qu'il avait, il en envoya deux à l'ambulance pour porter les blessés, ne réservant pour lui que le plus mauvais. Chaque jour, je l'ai vu venir en avant des tirailleurs, ramasser au milieu des balles un des hommes que l'on abandonnait, l'aider à monter sur son cheval, en relever un second et lui dire : « Allons, mon ami, du courage; nous serons bientôt arrivés à la grande halte ; nous n'avons plus que cinq minutes de chemin; prends la queue de mon cheval, cela t'aidera à marcher, et, à la grande halte, je te ferai mettre sur un fourgon. » Puis cet intrépide vieillard prenait son cheval par la bride et faisait son étape à pied, conduisant ses deux blessés.

ERNEST DE CASTELLANE.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE