DÉPART POUR BATNA. — DEUX JOURS A LAMBESSE, SES RUINES ANCIENNES ET SA RUINE MODERNE. — LE PÉNITENCIER.
12 Mai.
On me réveille à quatre heures. Et à cinq je monte sur l'impériale de la diligence de Batna, qui est la première étape du côté du Désert.
Nous descendons de Constantine par le chemin que j'ai suivi pour y arriver. Nous passons devant la pépinière et devant des champs de blé, nous traversons deux ruisseaux qui vont grossir le Rummel, et dont l'un est le Bou-Merzoug et l'autre la Rivière des Lauriers roses, (quand je dis rivière, il faut ajouter rivière d'Afrique, c'est-à-dire rivière torrent en hiver et dont on ne voit que le lit de cailloux en été).

Puis, nous relayons à un petit village dont le mur d'enceinte écroulé devrait être employé à bâtir des maisons, car il n'y en a que quelques-unes qui ont l'air de s'ennuyer; du reste on me dit que l'eau y manque en été, et c'est une raison majeure, surtout en Afrique. Il s'appelle Croups; le second village que nous rencontrons s'appelle Ouled-Ramoun, et je ne vous en parle pas parce qu'il ressemble à tous les anciens relais ou hôtelleries de France: à l'exception cependant d'un Nègre qui, vêtu d'une culotte rouge, d'un vieux paletot noir et d'un haïk de gaze , casse des pierres sur la route , assis et avec un marteau.
Enfin, nous arrivons à midi au caravansérail de Mliliah où nous descendons pour déjeuner. Il y a à table deux messieurs de Batna, le receveur d'enregistrement et le notaire; un Caïd qui ne veut pas boire de vin, un vive-la-joie qui lui en verse toujours, et un mari bénin qui apporte de Constantine un gros bouquet à sa femme. Le déjeûner est mauvais, mais il est cher.

Après, nous avançons continuellement dans de grandes plaines (les steppes du Tell): plaines de thym et de maigres blés, où nous apercevons des troupeaux de cigognes et des caravanes de Sahariens dont je vous retracerai en détail la physionomie plus tard. Je dois vous dire que la voiture quitte à chaque instant la roule frayée et ravinée par res ornières de cinquante centimètres de profondeur, pour en choisir, au hasard, une autre plus unie dans la plaine. Nous atteignons ainsi deux lacs salés (naïvement appelés les deux lacs), nous passons sur le terrain qui les sépare et quelque temps après nous apercevons le tombeau de Syphax.

C'est une masse haute de vingt mètres environ, autrefois pointue, et formée par vingt-huit gradins reposant sur une base ronde, qui est entourée d'une corniche en saillie et supportée par soixante colonnes, brisées la plupart. (N° 1.)
J'avais toujours lu dans les anciens auteurs que Syphax, roi d'une partie de la Numidie, ayant épousé et la cause de Carthage et la fille d'Asdrubal ; Masinissa, à qui cette princesse avait été promise , se réunit à un général romain et livra bataille à son rival près de Cirtha, l'an 201 avant J.-C.

Enfin que Syphax, vaincu et fait prisonnier, avait été conduit à Scipion, quî le mena enchaîné à Rome, où ce malheureux prince, ne pouvant survivre à son infortune, se laissa mourir de faim dans sa prison. Mais il paraît que l'histoire change en Afrique ; à moins que le monument ayant été élevé à l'endroit où Syphax fut vaincu et moralement tué, la tradition arabe n'ait pris la cause pour l'effet.

Ensuite , depuis le village d'Aïn-el-Kar ou de la fontaine chaude (sur le barrage de laquelle nous passons), la plaine se resserre entre des montagnes de roches grisâtres, sans aucun arbre et souvent sans broussailles; puis nous atteignons El-Mater, où est établi une fabrique de 3/6 que l'on fait avec du sorghot. En arrivant près de Batna , les montagnes sur la gauche affectent la forme de triangulaires, placées parallèlement à côté les unes des autres comme les ondulations de la moire.
En ce moment, nous rencontrons un bataillon de zouaves qui vont rallier leur régiment pour une expédition. Ils portent sur leurs sacs de bizarres pyramides de toutes choses: au-dessus de leurs gros bidons et de leurs ustensiles de campement sont des singes, des photographies enrubannées de leurs maîtresses et de petits moulins à vent... Enfin, nous entrons à Batna à sept heures du soir et nous venons de faire 32 lieues.

Batna, le chef-lieu d'une des quatre subdivisions de Constantine, ne me présente qu'une suite de rues régulières et françaises, avec quelques magasins et beaucoup' de débits de liqueurs; c'est pourquoi, au lieu de m'y arrêter, je prends tout de suite la voiture de Lambèse qui est sur le point de partir. J'ai, assis à côté de moi, un sergent-major du Pénitencier qui me donne des détails sur les ruines curieuses de l'ancienne ville romaine; mais il m'apprend en même temps que la Lambèse actuelle n'est qu'un amas de petites maisons d'ouvriers, où il n'y a aucune espèce d'auberge et que j'aurai beaucoup de peine pour me loger... Cela me fait bien regretter d'avoir fui Batna aussi précipitamment et sans plus de réflexion. Cependant, comme le sergentmajor est un compatriote très-serviable, après avoir gardé un moment le silence il me dit qu'il entrevoit un moyen de m'empêcher de coucher dehors. Il avait dans la ville un ami qui est mort récemment et, comme il vivait en désaccord avec sa femme, il croit qu'il y a deux lits dans la maison; et il espère que sa veuve, très consolable, m'en cédera un... Du reste il se charge de faire lui-même la démarche et de m'introduire.
Lorsque nous arrivons il fait nuit noire et je ne distingue rien, à peine quelques rares lumières.

Le sergent descend de voiture et me recommande de l'y attendre pendant son ambassade.
Quelque temps après, il revient en me criant:
« Enlevé! réussi! La veuve vous fournit, pour un prix raisonnable, une chambre sans porte ou avec une porte sans serrure; mais un lit, un vase et des draps blancs ! Il n'y a pas de restaurant dans la maison, mais la fontaine est en face et le boulanger dans la rue!...
Alors, il me conduit, me présente et me quitte en retournant sur ses pas; car l'aimable homme loge au Pénitencier, qui est éloigné delà, et il n'est venu jusqu'à Lambesse que pour m'être utile.

Mon imagination et mes impressions
je suis surpris par l'aspect étrange des lieux et par le cours de mes pensées, se prend à reconstruire la cité romaine...
Dans cette demi-obscurité, j'entrevois les anciens monuments couronnés de leurs frontons et de leurs statues, toutes les maisons relevées sur leurs bases, les places garnies d'obélisques et de colonnes, et les rues conduisant aux quarante portes de la ville — dont réellement en cet instant les arches de celle qui reste se détachent devant moi en noir sur le ciel rouge.

Au milieu de tout cela je distingue les sommets des arcs de triomphe ; je vois en idée le cirque qui, secouant le sable, la terre et les broussailles qui l'encombrent, reforme ses voûtes, ses galeries, ses assises et réapparaît avec ses immenses et nombreux gradins couverts de spectateurs. Plus loin je vois le temple d'Esculape avec son fronton, ses sculptures, ses statues, et ses chambres garnies de mosaïques et ouvrant sur de larges degrés où montent et descendent des personnages portant la toge ou la chlamyde. Les uns ont le crâne chauve, une longue barbe blanche, et la démarche grave et lente ; les autres ont une chevelure noire et abondante, la barbe frisée et une allure virile et énergique.
Partout circulent des hommes drapés à l'antique, des femmes romaines et des guerriers. En levant la tête, j'aperçois, près de moi, dans le Prœtorium (le Prétoire) une foule plus compacte qui entre et sort par les grandes portes ceintrées et ouvertes: au fond de sa vaste enceinte je distingue des gardes dont les casques, les piques et les glaives brillent derrière et autour d'un tribunal circulaire , où sont assis le prêteur et les magistrats qui rendent solennellement la justice....

En portant ma vue en dehors du Presetorium, elle tombe sur les constructions modernes du Pénitencier. Je crois y voir enfermés dans les cours des hommes vêtus de paletots, de blouses et de casquettes; ils ont des barbes incultes et des figures farouches, intelligentes, calmes ou tristes.
Les uns fument et discutent brusquement , d'autres se promènent la tête baissée en réfléchissant en silence; et ils sont là, tous exilés de leur patrie, pour avoir voulu le bien ou le mal...
L'apparition de ces bâtiments, de ces costumes et de ces types français me rappelle à la réalité , et je pense combien je suis moi-même éloigné de mon pays dont je suis séparé par une partie de l'Afrique et la mer...
Je m'étonne de me trouver seul dans ces endroits déserts; car, si une colonne du Prœtorium s'écroulait, si une des pierres qui se détachent chaque jour venait à m'atteindre, je tomberais et resterais là, sans que la main d'un parent ou d'un ami puisse m'aider à me relever... Cette pensée m'effraye, et je regagne Lambesse en traversant la plaine, où je heurte à chaque pas des monticules de décombres et des blocs de pierre enfouis dans les chardons.
Lorsque j'arrive il fait nuit noire et je ne sais trop de quel côté est mon logis. Mais, après avoir circulé quelque temps dans les rues désertes, j'aperçois à travers l'obscurité un bouquet d'arbres que j'ai remarqué le jour, puis une masure sans toit, un hangar sans porte qui précèdent ma maison , et j'entre chez mon hôtesse qui commençait à être inquiète sur mon compte.
Seulement, elle s'était contentée de dire à sa voisine « que si le voyageur qui logeait chez elle avait été tué par les Arabes cela la contrarierait, parce que ça pourrait bien lui susciter quelqu'embarras. »

RETOUR A BATNA. Début Mai.
J'ai vu tout ce qu'il y a de curieux à voir dans ce triste et beau pays, et je retourne à Batna.
Avant le départ de la voiture je visite une dernière fois les rues désertes de Lambesse; je me promène à l'ombre des saules-pleureurs d'un grand jardin qui me paraît abandonné, et je pars dans une jardinière qui suit une route toujours en plaine entre deux chaînes de montagnes éloignées.

Une heure après j'aperçois Batna, qui s'étend sur une seule ligne horizontale. En effet , Batna est dans une plaine et, si l'on s'étonne tout d'abord qu'on ait assis une ville dans cette position; en réfléchissant, l'on reconnaît qu'elle n'est dominée là par rien , qu'elle est placée à l'entrée du col des montagnes du Tell; qu'elle commande' la route de Constantine et qu'elle se trouve juste sur le passage des Sahariens. Car, l'on sait que les Arabes du Sahara sont forcés chaque été de fuir en partie le Désert lorsque l'herbe brûlée ne peut plus nourrir leurs troupeaux; et comme la chaîne élevée et escarpée des Monts Aurès forme , depuis la Tunisie, une barrière infranchissable qui vient finir au Hodna , le seul passage est là et Batna est en face. (N° 29.)

L'eau , qui est très-abondante dans la ville , y arrive du bas de la montagne par un système de drainage qui traverse et assainit la plaine qui était autrefois marécageuse. Seulement, cette eau est chargée de chaux et elle forme sur les légumes, tels que les haricots et autres, un dépôt caleaire qui les rend durs à la cuisson; de même elle dissout difficilement le savon.

En avant de la ville est une promenade bordée d'arbres et de prairies au milieu de laquelle est une colonne élevée en souvenir d'une dangereuse mais vaine attaque des Arabes au commencement de l'occupation. Ensuite , Batna n'a rien de remarquable que la régularité et la propreté de ses rues toutes françaises. Il s'étend, comme je l'ai dit, sur une seule ligne horizontale; à gauche sont l'église et la ville neuve, et à droite le quartier militaire , entouré , comme toujours , d'un haut mur renfermant les grands bâtiments des casernes et une maison moresque à doubles fenêtres ogivales et peintes en rouge, qui est la demeure du Commandant supérieur alors le colonel Pein.

J'apprends à l'hôtel que la voiture de Biskra ne part qu'à la fin de la semaine, et je vais rendre visite au colonel. Je trouve en lui un franc caractère de militaire, bienveillant, enjoué, simple et modeste comme s'il n'était pas le Commandant supérieur du pays. Nous parlons d'un ami commun qui est un de ses anciens camarades et il a grand plaisir à apprendre de ses nouvelles; puis je lui demande de me faciliter le moyen d'aller sans danger à Biskra —en traversant les curieuses montagnes des Aurès au lieu de suivre la route commune, — et aussitôt il me fait donner un saufconduit arabe pour les tribus des montagnes, et un mot pour le Bureau arabe de Batna, afin qu'on m'y fournisse un guide et un spahis d'escorte.
Je vais remettre ce mot à son adresse et l'on me promet un cavalier du Caïd de Mèna, sûr et connaissant bien les sentiers difficiles des Aurès; mais il faut le mander et le faire venir, et je ne pourrai partir que le surlendemain. Je me soumets à ce retard , qui est dans mon intérêt; et je vais remettre des lettres de recommandation que l'on m'a données pour le receveur de l'Enregistrement et le notaire de Batna, MM. Orer et Champroux. Je reconnais précisément en ces messieurs mes compagnons de voiture, lors de mon arrivée de Constantine. Ils possèdent une ferme dans les environs et je puis me rendre compte de l'état des colons et de la colonisation de l'Algérie.

Depuis la lettre de l'Empereur au maréchal Pélissier, tout le monde peut savoir qu'il y a en Algérie 3 millions d'Arabes et 200,000 Européens, dont 120,000 Français; et que sur une superficie d'environ 14 millions d'hectares, dont se compose le Tell, 2 millions sont cultivés par les Indigènes. Le domaine exploitable de l'État est de 2 millions 690,000 hectares
4 Mai.
J'ai vu tout ce qu'il y a de curieux à voir dans ce triste et beau pays, et je retourne à Batna. Avant le départ de la voiture je visite une dernière fois les rues désertes de Lambesse; je me promène à l'ombre des saules-pleureurs d'un grand jardin qui me paraît abandonné, et je pars dans une jardinière qui suit une route toujours en plaine entre deux chaînes de montagnes éloignées.

Une heure après j'aperçois Batna, qui s'étend sur une seule ligne horizontale. En effet , Batna est dans une plaine et, si l'on s'étonne tout d'abord qu'on ait assis une ville dans cette position; en réfléchissant, l'on reconnaît qu'elle n'est dominée là par rien , qu'elle est placée à l'entrée du col des montagnes du Tell; qu'elle commande' la route de Constantine et qu'elle se trouve juste sur le passage des Sahariens. Car, l'on sait que les Arabes du Sahara sont forcés chaque été de fuir en partie le Désert lorsque l'herbe brûlée ne peut plus nourrir leurs troupeaux; et comme la chaîne élevée et escarpée des Monts Aurès forme , depuis la Tunisie, une barrière infranchissable qui vient finir au Hodna , le seul passage est là et Batna est en face. (N° 29.) L'eau , qui est très-abondante dans la ville , y arrive du bas de la montagne par un système de drainage qui traverse et assainit la plaine qui était autrefois marécageuse. Seulement, cette eau est chargée de chaux et elle forme sur les légumes, tels que les haricots et autres, un dépôt caleaire qui les rend durs à la cuisson; de même elle dissout difficilement le savon.

En avant de la ville est une promenade bordée d'arbres et de prairies au milieu de laquelle est une colonne élevée en souvenir d'une dangereuse mais vaine attaque des Arabes au commencement de l'occupation. Ensuite , Batna n'a rien de remarquable que la régularité et la propreté de ses rues toutes françaises. Il s'étend, comme je l'ai dit, sur une seule ligne horizontale; à gauche sont l'église et la ville neuve, et à droite le quartier militaire , entouré , comme toujours , d'un haut mur renfermant les grands bâtiments des casernes et une maison moresque à doubles fenêtres ogivales et peintes en rouge, qui est la demeure du Commandant supérieur alors le colonel Pein. J'apprends à l'hôtel que la voiture de Biskra ne part qu'à la fin de la semaine, et je vais rendre visite au colonel. Je trouve en lui un franc caractère de militaire, bienveillant, enjoué, simple et modeste comme s'il n'était pas le Commandant supérieur du pays. Nous parlons d'un ami commun qui est un de ses anciens camarades et il a grand plaisir à apprendre de ses nouvelles; puis je lui demande de me faciliter le moyen d'aller sans danger à Biskra —en traversant les curieuses montagnes des Aurès au lieu de suivre la route commune, — et aussitôt il me fait donner un saufconduit arabe pour les tribus des montagnes, et un mot pour le Bureau arabe deBatna, afin qu'on m'y fournisse un guide et un spahis d'escorte.

Je vais remettre ce mot à son adresse et l'on me promet un cavalier du Caïd de Mèna, sûr et connaissant bien les sentiers difficiles des Aurès; mais il faut le mander et le faire venir, et je ne pourrai partir que le surlendemain. Je me soumets à ce retard , qui est dans mon intérêt; et je vais remettre des lettres de recommandation que l'on m'a données pour le receveur de l'Enregistrement et le notaire de Batna, MM. Orer et Champroux. Je reconnais précisément en ces messieurs mes compagnons de voiture, lors de mon arrivée de Constantine. Ils possèdent une ferme dans les environs et je puis me rendre compte de l'état des colons et de la colonisation de l'Algérie.

Depuis la lettre de l'Empereur au maréchal Pélissier, tout le monde peut savoir qu'il y a en Algérie 3 millions d'Arabes et 200,000 Européens, dont 120,000 Français; et que sur une superficie d'environ 14 millions d'hectares, dont se compose le Tell, 2 millions sont cultivés par les Indigènes.

Site internet GUELMA-FRANCE