REFLEXIONS SUR LA COLONISATION DE L'ALGERIE

Notre colonie se peuple avec une certaine rapidité; on compte environ 10,500 Européens de plus tous les ans. Dans le nombre il s'en trouve certainement qui feront souche de courageux et honnêtes travailleurs.
Aucune colonie ne renferme, comme l'Algérie, dans un si petit espace, un si grand nombre de nationalités différentes et de caractères plus divers.
Chacun, parmi nos compatriotes, espère parvenir par des moyens différents. Le petit marchand qui n'a pas réussi chez lui, arrive avec l'idée u'il fera prospérer son commerce en Algérie.
L'agriculteur alsacien et lorrain qui veut rester fidèle à la France, quitte ses champs, son foyer, sa famille et vient, dans ce pays qu'il ne connaît pas, soutenu par une Société de protection qui prend à sa charge toutes les difficultés du premier établissement. Excellente manière de coloniser.
On a vu aussi, depuis 1870, nombre d'Alsaciens sans domicile, qui sont accourus pour profiter des concessions accordées à leurs compatriotes et s'imposer à la bienveillance de l'administration dont ils ont, plus d'une fois, abusé en la trompant.
Puis, pour l'honneur de la colonie, il y a enfin l'homme indépendant, courageux et honnête qui apporte ses capitaux et vient fonder un établissement sérieux. S'il a l'habileté du Normand ou la ténacité du Breton, il réussira. C'est ce qu'attestent les belles fermes qui s'échelonnent sur tout le parcours du chemin de fer de Philippeville à Constantine et plus loin encore jusqu'à Batna.
Ces grands jardins maraîchers, qui étalent aux yeux de ceux qui parcourent les environs d'Alger leurs planches de légumes bien alignées, leurs champs de verdure et leurs beaux fruits, en sont une autre preuve. Les primeurs qui nous arrivent tous les prin-temps de l'Algérie montrent combien cette culture est bien entendue par les colons qui s'en occupent.
Ils emploient souvent comme aides jardiniers des Espagnols, qui ont une spécialité toute particulière pour ce genre de travail.

L'étranger se mêle parmi les Français avec une diversité de types non moins variés. Le patient et courageux Mahonais des Baléares et l'Espagnol de l'Andalousie ont, depuis les débuts de la conquête, défriché les terres les plus rebelles.
Ces Espagnols sont, parmi les étrangers, les plus nombreux dans la colonie.
La ville d'Oran, à cause de la proximité des deux pays, en est, en majorité, peuplée. Ils se délassent de leur labeur en jouant sur la guitare des airs de leur pays; mais, concentrés entre eux-mêmes, ils se tiennent à part des autres Européens.
Bien des histoires de coups de couteau donnés dans la fuit peuvent leur être attribuées, surtout depuis que les démocrates de Carthagène sont venus faire irruption en Algérie.
Ceux-là vivent, le plus souvent, de vol et refusent le travail qu'on leur offre.

Les Maltais, avec leur figure de brigands et leur costume pittoresque, constituent aussi une notable partie de la population coloniale. Dans les ports de mer où ils sont nom-breux, ils ne sont pas mauvais travailleurs.
A Philippeville, je les ai vus en grand nombre à l'église avec leurs femmes, qui ont l'air d'honnêtes personnes,

Mais, à Constantine, où l'on préfère employer des Kabyles comme portefaix, ils sont plutôt de passage, n'y séjournent guère, et remplissent la nuit d'ignobles tripots.
L'Italien se trouve répandu un peu partout en Algérie; il est généralement ouvrier dans les grandes exploitations industrielles; son caractère tapageur et vindicatif le rend redoutable aux hommes chargés de la surveillance.

Les différents systèmes employés jusqu'à ce jour pour la colonisation de l'Algérie ont été en butte à tant de controverses, qu'il est difficile de préconiser l'un plutôt que l'autre. Il est certain que nos progrès ont été plus rapides dans ces dernières années, d'abord parce que le plus difficile était fait, ensuite parce que la beauté du pays a, de plus en plus, exercé son attraction naturelle.
Le climat est généralement salubre et la terre féconde. A ce propos, on peut citer ces paroles qu'un député républicain, M. Warnier, prononçait à la tribune en 1874 :
" Malgré toutes ces difficultés, malgré toutes ces entraves, malgré l'organisation défectueuse dont on vous a parlé, l'Algérie n'a jamais été dans une situation plus prospère. Jamais elle n'a fait de plus grands progrès que depuis quelques années. "
Je crois que l'on peut, sans s'aventurer trop loin, dire que les grandes exploitations industrielles qui, depuis peu de temps, se sont multipliées dans les trois provinces, sont un des plus sûrs moyens de colonisation, à ce double point de vue qu'elles emploient un grand nombre de bras qui, sans elles, resteraient inoccupés, et qu'elles apportent dans le pays des capitaux considérables. Les concessionnaires sont chaque jour amenés à construire à leurs frais des chemins de fer servant à écouler leurs produits et à transporter des voyageurs. C'est dans les chemins de fer que se trouve l'avenir de la colonie. Ne voit-on pas, dès aujourd'hui les exploitations de toute sorte se grouper naturellement sur le parcours des lignes ferrées ? En effet, comment effectuer avantageusement les transports si l'on n'a que la ressource des caravanes et du roulage? Le chemin de fer introduit forcément avec lui le télégraphe, qui fournit au Gouverne-ment un moyen de prévenir, au moindre signe d'agitation, les révoltes menaçantes, et, quand elles éclatent, de renforcer nos garnisons compromises.

C'est à créer de nouveaux chemins de fer qu'à mon sens, et d'après l'avis de gens expérimentés, doivent s'employer de préférence les capitaux français, plutôt qu'à réaliser des rêves sans but utile, comme celui de cette mer intérieure dont on n'a cessé d'entretenir le public. Il s'agit de percer ce que l'on appelle le seuil de Gabès pour faire entrer les eaux de la Méditerranée dans les chotts ou lacs salés du Sahara.
Ce qui devrait nous rendre un peu défiants à l'égard des avantages que nous pourrions retirer de cette mer intérieure, c'est l'enthousiasme, non dissimulé, que le projet a excité chez tous ceux qui ont des intérêts en Tunisie. Une des grandes objections soulevées contre le projet du capitaine Roudouaire est précisément, que le commerce tunisien serait seul à en profiter.
Ni les Algériens ni les Français ne pourraient s'en servir comme d'une route très directe pour pénétrer dans le centre de l'Afrique.

Le travail que nécessiterait une semblable entreprise serait des plus longs et nécessairement des plus coûteux. (On voit généralement que les devis tracés pour les opérations de ce genre sont toujours dépassés quand vient l'exécution.) Pendant que l'eau s'introduirait lentement dans son nouveau bassin, les cultures de palmiers en souffriraient grandement.
Les oasis les plus considérables du Sahara se trouveraient précisément autour de cette mer.
Biskra, par exemple, dont l'impôt sur les dattiers s'élève à plus de 100,000 francs par an, verrait peut-être sa ruine dans les changements de température qu'amènerait cette masse d'eau.
Il sera donc prudent de faire le décompte de ces pertes dans le tableau des frais nécessités par la mer algérienne. Si les études auxquelles on s'est livré parviennent à prouver par des sondages que les chotts formaient autrefois une mer, elles constatent en même temps que l'ensablement produit a dû être très puissant, d'où il résulterait que, pour en combattre le retour, on serait obligé d'engloutir des sommes considérables.

Quels seraient les produits apportés par la création de cette mer? Combleraient-ils les dépenses de l'entreprise et les prix d'entretien? A ces questions, les partisans de l'idée répondent que l'amélioration apportée à la température par la fraîcheur des eaux rendraient cultivables des espaces considérables de terres aujourd'hui improductives ; qu'on y pourrait établir des pêcheries et, enfin, que le commerce du centre de l'Afrique trouverait la des avantages de transport.
En admettant que le climat d'une partie du désert fût modifié, la température du versant septentrional de l'Aurès deviendrait peut-être trop rigoureuse pour les populations qui l'habitent, les neiges couvrant déjà les montagnes durant quelques mois d'hiver.
Malgré la chaleur oppressive qui règne pendant les deux tiers de l'année du côté du sud, les Arabes y vivent parfaitement. Ils cultivent avec soin et habileté les dattiers, qui sont un produit avantageux pour le pays, et qui rapportent, comme je l'ai déjà dit, des impôts considérables. Les dattes ne mûrissent que sous un soleil ardent, et grâce à l'air chaud qui les enveloppe de toutes parts.

Je doute que les Arabes se plient facilement à un autre genre de culture plus régulière, plus assujettissante, qui ne répondrait ni à leurs habitudes ni à leur caractère. On répète sans cesse que les colons viendraient peupler cette partie du désert où ils se trouvent, à 1 'heure qu'il est, en petit nombre. Il faudrait d'abord savoir à quoi s'en tenir sur le désir qu'auraient les colons à s'éloigner ainsi de la côte et des grands centres. Déjà la campagne entre Constantine et Batna, si belle et si fertile, ne trouve que peu de Français disposés à s'y établir comme propriétaires. Le colon a grande répugnance à s'enfoncer dans les terres. Il se sent plus chez lui à Alger ou à Oran. Constantine lui parait déj à un peu loin; il lui semble qu'il s'expatrie davantage lorsqu'il ne voit pas la mer. Que de terres fécondes entourent encore les grands centres qu'il serait à propos de cultiver les premières, puisqu'elles sont plus près des ports et des points de débouché! N'est-il pas singulier qu'on s'ingénie à mettre au jour tant d'inventions nouvelles sous prétexte que le pays lui même est nouveau?
Ne serait-il pas plus simple de profiter de l'expérience acquise dans notre France et plus à propos de terminer les œuvres déjà entreprises, sans se creuser autrement la cervelle? Disons avec La Fontaine :
Le trop d'expédients peut gâter une affaire;

On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire. N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.
Voici longtemps qu'on reproche aux Français leur esprit frondeur et leur manie de tout critiquer, de tout détruire pour tout recommencer.
Tâchons de procéder autrement; cela est indispensable, si l'on veut mener à bien la tâche ardue de la colonisation, grâce à l'expérience d'hommes dépourvus de toute ambition personnelle et grâce aux laborieux efforts d'industriels et de travailleurs recrutés dans ce qu'il Y a de plus honnête parmi notre population.

Le temps se chargera de faire lui-même son œuvre sans qu'il soit besoin d'apporter l'agitation et la précipitation dans la discussion des affaires de l'Algérie.
Souhaitons à notre belle colonie un avenir paisible, la concorde et la fusion des races. Cette terre, si proche de la France, et qui lui ressemble sous tant de rapports, ne doit pas être, de la part de ses enfants adoptifs, un foyer de troubles politiques.
Ils ont un bonheur dont ne jouissent pas les colons des autres pays, celui d'être à quelques heures seulement de la mère patrie et à quelques minutes, par le télégraphe, des parents qu'ils y ont laissés.

Site Internet GUELMA-FRANCE.